Chroniques gasconnes · 1490

Le baron parti pour Jérusalem

Philippe de Voisins, seigneur de Montaut, et le voyage retrouvé d’outre-mer (1490)

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Vieux cahier manuscrit ouvert sur une table de bois

Il y a, dans la bibliothèque d’Auch, un cahier que rien ne désignait à la mémoire des hommes. Ce ne sont que des feuillets recopiés au XVIIe siècle par un notaire minutieux, maître Asclafer, qui aimait à sauver de l’oubli « diverses pièces curieuses », comme il l’écrit lui-même, « pour luy servir et au public comme de raison » ; et parmi ces pages, presque au hasard, dort le journal d’un voyage accompli deux cents ans plus tôt. L’original est perdu, comme se perdent les vies : les archives du château n’en gardent plus trace, et nul n’en avait ouï parler quand un érudit, un jour, souffla la poussière de cette copie unique. Alors reparut un baron des environs d’Auch, mort depuis quatre siècles, s’agenouillant sur le tombeau du Christ au milieu des rites confondus et des langues étrangères.

Ainsi va la mémoire des lieux et des hommes : il faut la main obscure d’un copiste, l’entêtement d’un notaire, le hasard d’un legs, pour qu’un seigneur reprenne un instant la route de Jérusalem sous nos yeux. Le recueil de maître Asclafer passa, après lui, par bien des mains, jusqu’à trouver en 1821 un asile sûr dans la bibliothèque municipale de la ville. On songe, à le tenir, que tout ce qui nous reste d’une existence peut tenir dans quelques cahiers oubliés au fond d’une étude, et que la gloire des ancêtres ne tient parfois qu’à un fil de papier.

Vers l’outre-mer

De la Gascogne à Jaffa, par Venise et les escales de Méditerranée

Route maritime de Venise à Jaffa Évocation décorative de l’itinéraire passant par Zara, Raguse, Modon, Candie et Rhodes. Venise Raguse Candie Rhodes Jaffa

Un gentilhomme qui aimait mieux le fer que le papier

La maison de Voisins, seigneurs de Montaut, près d’Auch, était de vieille et grande race. Elle comptait parmi ses aïeux Pierre de Voisins, l’un des plus vaillants capitaines de l’armée de Simon de Montfort, puis sénéchal de Toulouse sous Alphonse de Poitiers. On ne lui connaissait point de titres académiques ; c’était une famille d’épée, fidèle à cet axiome d’alors selon lequel « les armes, et non les livres, guident par le droit chemin les hommes à la vertu ». La province, disait-on, employait plus de fer que de papier, et faisait sortir plus de bons soldats que de grands docteurs.

Aussi Philippe de Voisins ne tint-il pas lui-même la plume pour raconter ses aventures. Il en laissa le soin à l’un de ses gens, un écuyer nommé Jehan de Belesta, qui se disait seigneur de Binèle — nom altéré comme les trois quarts de ceux qu’il écrit. Cet homme n’était pas un écrivain, et son éditeur, longtemps après, le reconnaîtra sans détour. Mais s’il n’était pas un auteur, il était un témoin ; et cela suffit, et au-delà, pour nous attacher à son récit. On y surprend, à chaque page, une foi sincère et naïve, une curiosité toujours éveillée, une sensibilité prompte à la pitié comme à l’indignation.

De Montaut à Venise

Ils partirent de Montaut le 16 avril 1490. Le seigneur alla d’abord embrasser à Sauveterre-de-Rouergue sa sœur aînée, dont le mari les accompagna jusqu’à Lyon ; on y arriva le 22, et l’on s’y munit de lettres de change et de crédit, sans quoi nul ne s’aventurait aux longs voyages. Puis ce furent la Savoie et le Piémont, dont les montagnes retinrent l’œil du narrateur, curieux de leurs bêtes sauvages, « comme sont chamois, chats marmots et autres bestes ». Tout le frappe et l’intéresse, quoiqu’il note plus volontiers les distances des villes et les seigneuries qui les tiennent que les mouvements de son âme.

Mais Venise est la véritable héroïne de sa relation, et lui vaut ses meilleures pages, car le séjour y fut long et les loisirs trop grands. Il y entra le 22 mai, et n’en repartit que le 11 juin. Il regarde, émerveillé, les vêpres de l’Ascension à Saint-Marc, le doge en robe de drap d’or traînant à terre sous un pavillon rond, les richesses éblouissantes du trésor, la procession de la Fête-Dieu où défilent, du lever du soleil jusqu’à une heure après midi, les confréries en serge blanche, les enfants vêtus en anges portant coupes d’or, et huit cent vingt-huit piliers tendus de drap. Homme pratique sous l’éblouissement, il admire par-dessus tout le conseil de la Sérénissime, ces deux mille gentilshommes qui décident des grandes affaires « sans avoir question », et remarque, non sans étonnement, que cette noblesse ne dédaigne pas de se mêler de marchandise.

La mer des « mescreans »

Le 11 juin, on s’embarqua sur la galère de messire Bernard Baldo, en compagnie de deux Béarnais, un chanoine de Lescar et un cordelier de Morlaàs. La galère toucha Zara, Raguse, Modon, Candie, puis Rhodes, où le dernier jour de juin les pèlerins furent festoyés par le grand-maître Pierre d’Aubusson et par les chevaliers de leur province. Nos Gascons n’oublient pas de nommer leurs compatriotes, ces commandeurs — un Verduzan, un Polastron, un Gaveston — qui les réconfortèrent fort à propos, « car ils estoient fort travaillés de la mer ». On est touché, dans ce lointain, de ce souvenir d’hospitalité tout ensemble religieuse et patriotique, et l’on se prend à regretter cette magnifique institution qui garda jusqu’au bout ses traditions de charité.

« Seigneur Dieu, miséricorde ! et plurer chascun ses péchés »

Au mont Calvaire

Jérusalem, et le tombeau du Christ

Ils jetèrent l’ancre à Jaffa le 25 juillet. Là commencèrent les longueurs, les embarras, les tracasseries qui empoisonnèrent jusqu’au bout les saintes joies du voyage. Il ne leur fut permis de prendre terre que le 4 août ; il faisait si grand chaud qu’un pèlerin d’Allemagne en trépassa sur la route, « qui feust grand pitié et compassion ». Ils gagnèrent Rama, puis, conduits par le Père gardien des Cordeliers venu au-devant d’eux, montèrent vers la ville sainte à nuit close, le 9 août, escortés d’une bande arabe et poursuivis d’insultes : « chascun les escarnissoit et leur jettoient la poudre sur le visage. »

Le lendemain, harassés, ils prirent logement chez le patriarche de Jérusalem, et se reposèrent tout le jour, « car ils en avoient bien besoin ». Puis vinrent les pieuses stations, sous la garde des bons religieux de saint François. La beauté des lieux saints n’inspira guère la plume malhabile de Belesta ; mais on y sent parfois éclater sa dévotion, tel ce sermon du mont Calvaire « où eussiez ouï crier : Seigneur Dieu, miséricorde ! et plurer chascun ses péchés » ; et sa curiosité, telle cette description des messes de tous rites célébrées le 15 août à l’église du Sépulcre, « et tout en plaine veue ». Le seigneur de Montaut fut fait chevalier du Saint-Sépulcre sur le tombeau même de Jésus-Christ.

« Payer à Mahomet le droit d’adorer Jésus-Christ »

Ils ne purent se rendre au Jourdain, comme ils l’eussent voulu, car les Arabes s’étaient mis sur le chemin et dérobaient tous les passants. Et il leur fallut, comme à leurs devanciers et à leurs successeurs — Chateaubriand après eux — payer « à Mahomet le droit d’adorer Jésus-Christ ». Ils furent si rudement rançonnés qu’au dernier moment plusieurs durent emprunter pour fournir les sommes exigées. Le dernier jour d’août, ils se remirent en mer en chantant le Te Deum, heureux d’échapper enfin, mais réservés à d’autres souffrances : le « viscuit plein de vers », l’« eau puante », le « mauvais et dangerus air ».

Le retour, et la fin du voyage

Le 10 novembre, laissant à Corfou la galère prise à Venise, Philippe de Montaut loua un vaisseau pour Otrante, gagna Rome par la Pouille et y reçut du pape des grâces précieuses ; puis, par Sienne, Florence, Bologne et Turin, il rentra en France par le Pas-de-Suze, fêta à Avignon le jour de la Saint-Étienne, et par Nîmes, Montpellier et Béziers atteignit enfin Couffolens, l’une de ses maisons. « Et ne faut pas, ajoute le naïf écrivain, dire ni demander s’il y feut à grand joye et plaisir, veu que ce fut la fin de son voiaige. » Toute une vie d’homme tient dans cette dernière phrase, où la joie du retour se mêle au soulagement d’en avoir fini.

Voilà ce que nous rend un cahier oublié dans une étude de notaire. Le château de Montaut n’a gardé nulle trace de cette course lointaine ; le marbre ne dit rien, la pierre s’est tue. Il aura fallu la main d’un copiste obscur, puis celle d’un érudit patient, pour qu’un baron gascon reprenne, sous nos yeux, la route d’outre-mer, et que nous le suivions par la pensée avec ce serrement de cœur particulier que redouble la distance des siècles. Les hommes s’en vont toujours plus loin que leur nom ; et il n’est pas de plus douce leçon, ni de plus grave, que celle d’un voyageur mort depuis quatre cents ans, dont il ne reste qu’un peu de papier « plein de vers » — et le nom d’une ville sainte au bout d’un chemin.

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