Chemins de GascogneLandes · ChalosseXIIe-XIXe siècle
Les jacinthes de Compostelle
Le sang de pierre des argiles de Chalosse
En 1897, un savant dacquois décrit de petits quartz rouges enfouis dans les argiles de Chalosse, et suppose que les pèlerins de Saint-Jacques les ramassaient en chemin. Ce « peut-être » ouvre une route : celle des sables, des passeurs et des pierres qui gardaient les voyageurs.
Il y avait, dans les argiles de Chalosse, de petites pierres qui semblaient avoir saigné. Elles dormaient dans une terre « couleur lie de vin jaspée de jaune et de blanc », au voisinage du sel, du gypse et des eaux chaudes, et la charrue les retournait sans que le laboureur y prenne garde. Au premier trimestre de 1897, dans le Bulletin de la Société de Borda, un Dacquois, J.-E. Dufourcet s’arrêta sur elles, à l’occasion d’un long mémoire consacré à la formation du sol landais. Il leur donna leur nom savant, quartz hématoïde, puis leur nom vulgaire, hyacinthe de Compostelle ; et, comme saisi par la beauté du second, il écrivit une phrase qui n’appartient plus tout à fait à la géologie.
« Ce sont ces quartz si rares, ramassés peut-être, en passant dans la contrée, par les pèlerins de St-Jacques de Compostelle, qui les appelaient hyacinthes à cause de leur ressemblance avec la fleur qui porte ce nom. » Toute notre chronique tient dans ce peut-être. Il ne prouve rien ; il ouvre un chemin. Car pour qu’un naturaliste de la fin du XIXe siècle songe aux pèlerins devant un caillou rouge, il fallait que la mémoire de la grande route fût encore tiède sous ses pas, et que les pierres eussent gardé quelque chose de leur ancienne magie.
IILa montagne allumée
La Chalosse que décrit Dufourcet n’est pas la campagne paisible des métairies et des coteaux ; c’est une terre travaillée par un feu ancien. De place en place, la roche verte que les géologues nomment ophite a percé les assises de la craie, et elle traîne avec elle ce que l’auteur appelle son « cortège spécial » : sel gemme, sources salées, argiles bigarrées, plâtre, soufre, eaux sulfureuses, eaux et boues thermales, aragonites prismatiques, « hyacinthes de Compostelle », bitume et pétrole. Une litanie que l’on dirait empruntée à quelque inventaire d’alchimiste.
Les noms de lieux, eux aussi, gardent la mémoire de cette chaleur souterraine. Le Moun-Houga de Pouillon s’appelait autrefois, rapporte Dufourcet, Moun Ahouécat, « montagne allumée » ; les vieux titres désignent le Pouy d’Arzet sous le nom de Mons Ardens ; et le Moun-Caoüt de Gaujacq est « la montagne chaude ». Notre savant en concluait, avec l’assurance de son temps, que l’homme avait assisté au refroidissement des matières éruptives. On ne le suivra pas sur ce terrain ; mais on retiendra que ces collines portaient, dans leur nom même, l’idée d’un sol qui brûle.
« Ces argiles bigarrées, faciles à reconnaître à leur aspect que leur nom indique, à leur couleur lie de vin jaspée de jaune et de blanc… » J.-E. Dufourcet, 1897. Évocation.
Ce sol avait ses merveilles et ses fortunes. En 1861, un ingénieur venu de Lyon, Claude Lorrin, fit sonder son jardin de la place Saint-Pierre, à Dax, dans l’espoir d’y trouver l’eau chaude ; la sonde traversa des glaises bigarrées mêlées de gypse, et après une pluie d’orage les déblais se couvrirent d’une efflorescence blanche. Sur le conseil de l’architecte Sanguinet, Lorrin y porta la bouche et s’écria : « Mais c’est du sel. » Les aragonites de Bastennes, cristaux si réguliers « qu’on les dirait taillés de main d’homme », avaient fourni « à tous les musées d’Europe » leurs échantillons ; le naturaliste de Saint-Sever Léon Dufour avait tiré du kaolin des confins de Bastennes et de Gaujacq une porcelaine dont un sucrier dormait au musée de Borda. Et parmi ces trésors de cabinet, Dufourcet range nos quartz rouges : « Il y en a à Pouillon, à Bastennes, à Dax, à Arzet », et jusqu’en des lieux où l’on n’a pas encore rencontré « sa compagne habituelle », l’aragonite.
IIIILe nom d’une pierre
La jacinthe, avant d’être un caillou de Chalosse, fut une gemme, et l’une des plus incertaines du monde ancien. Vers la fin du XIe siècle, Marbode, qui mourut évêque de Rennes en 1123, en fit un chapitre de son Livre des pierres. Il y distingue trois espèces : les grenats, les citrines et les bleues. « Tout connaisseur préfère les grenats ; leur couleur est rousse, et on les trouve plus rarement. » Six siècles plus tard, son éditeur Johann Beckmann, au seuil de la minéralogie moderne, remarquait que la plupart des pierres vendues sous ce nom tenaient plutôt du grenat que de la vraie jacinthe : le nom flottait, la couleur restait.
Mais Marbode prête surtout à la pierre une vertu qui éclaire étrangement notre sujet. Quelle que soit son espèce, dit-il, qu’on la suspende au cou ou qu’on la porte au doigt, elle fait aller par les terres en sûreté ; le mal des pays où sévit la peste ne nuit point à celui qui la porte ; il est mieux reçu chez ses hôtes, et ce qu’il demande de juste ne lui est point refusé. La jacinthe est la pierre du voyageur. Elle garde le chemin, l’auberge, la porte où l’on frappe le soir.
Lorsque la science des cabinets succéda aux lapidaires, le nom survécut à la croyance. Dans un numéro du Journal des Mines daté de brumaire de l’an V — l’automne de 1796, selon toute apparence —, Haüy dressait l’inventaire des pierres que les naturalistes avaient confondues sous le titre de jacinthe, et notait que « le quartz cristallisé, d’un rouge d’ocre, avait aussi une place dans cette série, sous le nom d’hyacinthe de Compostelle ». Le mot était donc en usage un siècle avant Dufourcet ; Haüy, du moins dans ce passage, n’en dit pas l’origine. L’explication par les pèlerins et par la fleur n’appartient qu’au Dacquois. Elle est belle ; elle n’est pas prouvée.
IIIIIITrois jours de sable
Que des pèlerins aient foulé ces collines, en revanche, les textes l’établissent. Le Livre de saint Jacques, compilé, selon Joseph Bédier, vers 1140 au plus tôt, s’achève par un Guide à l’usage des pieux voyageurs. Il trace quatre routes vers la Galice ; la quatrième descend par Tours, Poitiers, Saint-Jean-d’Angély, Saintes et Bordeaux, et rejoint les deux autres à Ostabat, au pied des ports de Cize. Entre Bordeaux et la Gascogne, il y a les Landes.
L’auteur du Guide ne les aime pas. « Trois jours de marche, pour des gens déjà las » : c’est une terre « vide de tout bien », sans pain, sans vin, sans viande, sans poisson, sans eau ni fontaines, rare en villages, plate et sableuse, riche seulement de miel, de millet, de panic et de porcs. L’été, il faut s’y garder le visage des mouches énormes que le peuple appelle guespe ou tavones ; et qui ne surveille pas son pied enfonce dans le sable « jusqu’aux genoux ». Puis vient la Gascogne, toute de pain blanc et de vin rouge, peuplée de gens légers en paroles, gros mangeurs et mal vêtus, mais « excellents dans l’hospitalité envers les pauvres ».
Au sortir de cette Gascogne, le chemin rencontre, près du bourg de Sorde, deux rivières, dont l’une ne se passe qu’en bateau. Le Guide y peint une scène que l’on n’oublie pas : des passeurs qui exigent un denier de chaque homme et quatre par monture ; une barque étroite, taillée dans un seul tronc, où le cheval n’entre pas et doit être tiré par la bride, dans l’eau ; et, trop souvent, la barque surchargée qui chavire, les pèlerins noyés, et les mariniers qui se réjouissent « méchamment » des dépouilles des morts. La légende, elle, voulait que Charlemagne eût fondé à Sorde une église de saint Jacques, avec l’or pris aux Sarrasins. Or la ligne de soulèvements ophitiques que décrit Dufourcet passe précisément « par Sorde et par Peyrehorade », à quelques lieues des argiles de Pouillon et d’Arzet : la route des pèlerins franchissait le gave sur le fil même du feu souterrain qui avait fait naître les jacinthes.
« Quorum nautae penitus damnantur. »
Le Guide du pèlerin, sur les passeurs de Sorde — « Ces mariniers sont damnés sans rémission. »
IVIVLes hôpitaux sans hôtes
La carte
Le chemin et les pierres
- Bordeaux
La quatrième route du Guide, venue de Tours, de Poitiers et de Saintes, passe la Garonne et entre dans le pays des Bordelais.
- Belin
Le Guide invite à s’y arrêter pour vénérer les corps d’Olivier et des héros de Roncevaux, que la légende y fait ensevelir.
- Les Landes de Bordeaux
« Trois jours de marche, pour des gens déjà las » : le sable jusqu’aux genoux, et les mouches que l’on nomme guespe ou tavones.
- Taller et Gourbera
Deux des trois hôpitaux du diocèse de Dax dont les revenus, en 1541, étaient voués « nommément » aux pèlerins de Saint-Jacques.
- Dax et le Pouy d’Arzet
Le Mons Ardens des vieux titres. Dufourcet y signale ses quartz rouges, comme à Pouillon, à Bastennes et à Gaujacq.
- Sorde
Le gave ne se passe qu’en barque. Les passeurs y prennent un denier par homme, et parfois davantage : les dépouilles des noyés.
- Arancou
Le troisième hôpital. En 1728, l’arrêt du Conseil constate que « l’hospitalité n’y est point exercée ».
- Ostabat
Les routes de Vézelay, du Puy et de Tours s’y rejoignent pour franchir les ports de Cize, vers Roncevaux.
Le pays dacquois avait ses hôpitaux de passage. Le même volume du Bulletin de la Société de Borda en livre l’acte de décès. Par un arrêt du Conseil d’État du 4 mai 1728, publié par L. de Behr, l’arrêt rappelle que le diocèse de Dax compte trois hôpitaux, Fosseguibaut près de Taller, Poymartet à Gourbera et celui d’Arancou, dont nul ne connaît plus les titres de fondation. Un règlement des commissaires des Grands Jours, en 1541, avait voulu que leurs revenus servent aux pauvres impotents, « et nommément pour les Pèlerins qui allaient à St-Jacques en Galice ».
Deux siècles plus tard, le constat est sans appel : « l’hospitalité n’y est point exercée », et l’on n’y entretient « pas même aucune retraite pour les impotens ». Les administrateurs, « simples payzans », dissipent les revenus et rendent leurs comptes « sans aucun ordre ». Le roi unit donc les trois maisons à l’hôpital général de Dax, choisi pour « renfermer les Mandians ». L’hôte devenu suspect, le pèlerin confondu avec le vagabond : c’est toute la fin d’un monde qui tient dans ces quelques lignes de chancellerie.
Et pourtant le chemin ne mourut pas tout à fait. Au congrès des sociétés savantes de 1897, rapporte le même Bulletin, M. Nicolaï, de Bordeaux, présenta une image du XVIIIe siècle « encadrée d’une complainte à Mgr St-Jacques, que les pèlerins chantaient en cours de route », avec un itinéraire donnant « les stations de Paris à Compostelle ». Malgré les ordonnances restrictives de Louis XIV et de Louis XV, concluait-on, les pèlerinages subsistaient, et la dévotion avec eux.
VVLe « peut-être » de Dufourcet
Il faut donc rendre à chacun sa part. Le passage des pèlerins dans le pays de Dax est attesté du XIIe au XVIIIe siècle. Les vertus voyageuses de la jacinthe sont écrites chez Marbode. Le nom d’« hyacinthe de Compostelle » circule dans les cabinets à la fin du XVIIIe siècle. Mais aucun texte consulté ne montre un pèlerin se penchant sur une argile de Chalosse pour y prendre une pierre rouge, et l’affirmation de Dufourcet selon laquelle ces cristaux ne se rencontreraient « pas ailleurs, en France » reste la sienne. Le lien entre la route et la pierre est une hypothèse de savant, avouée comme telle.
Trois textes, une pierre
Ce que l’on sait, ce que l’on rêve
- I
Marbode, fin XIe s.
- Ce qu’il dit
- La jacinthe garde le voyageur et lui vaut l’accueil de ses hôtes.
- Sur quoi
- La tradition des lapidaires antiques.
- Ce qu’il ne dit pas
- Rien de Compostelle ni d’un quartz.
- II
Haüy, an V
- Ce qu’il dit
- Le quartz « d’un rouge d’ocre » figurait dans les séries « sous le nom d’hyacinthe de Compostelle ».
- Sur quoi
- Les collections des naturalistes.
- Ce qu’il ne dit pas
- D’où vient le nom, du moins dans ce passage.
- III
Dufourcet, 1897
- Ce qu’il dit
- Ces quartz furent « ramassés peut-être » par les pèlerins, qui les nommèrent d’après la fleur.
- Sur quoi
- Sa connaissance du terrain et du chemin.
- Ce qu’il ne dit pas
- Aucun document qui le prouve : c’est une hypothèse.
Marbode, éd. Beckmann, 1799, p. 36-37 ; Haüy, Journal des Mines, n° XXV, p. 84 ; Dufourcet, Bulletin de la Société de Borda, 1897, p. 111.
C’est pourtant dans ce rêve que l’on reconnaît le mieux l’homme et son siècle. La même année, la Société de Borda entendait parler de la statuette d’ivoire de Brassempouy et de la fixation des dunes ; elle était tout entière tournée vers la terre landaise, qu’elle sondait, classait, analysait, et dont elle voulait aussi qu’elle raconte. Dufourcet, devant ses quartz, ne se contentait pas de la silice et de l’oxyde de fer : il lui fallait encore un visage, une main qui se baisse, un chemin.
Les pèlerins sont passés. Leurs hôpitaux ont été unis à l’hôpital de Dax, leurs passeurs se sont tus, leurs complaintes ne vivent plus que sur des images. Les jacinthes, elles, sont restées dans leur lit de glaise lie-de-vin, au pied des montagnes allumées qui ne brûlent plus. Peut-être aucune n’a-t-elle jamais quitté la Chalosse ; peut-être une seule, une fois, est-elle partie au fond d’une besace, vers la Galice, et la pierre est devenue un chemin.
Fred Augé
