Lettres de GascogneLomagne1612-1647
L’écolier de Saint-Clar
Dastros, poète gascon et maître d’école en Lomagne (1612-1647)
Le 24 juin 1612, les consuls de Saint-Clar de Lomagne engagent pour un an deux « escoliers » chargés d’apprendre aux enfants à lire, à écrire et la grammaire. L’un d’eux, Jean-Géraud Dastros, deviendra le plus aimable des poètes gascons de son siècle ; un notaire de village nous a gardé, mieux que les livres, la première page de sa vie.
Il est des vies que l’histoire littéraire n’a connues que par leurs œuvres, et que les archives, longtemps après, viennent rendre à leur poussière familière. Le vingt-quatrième jour de juin 1612, avant midi, « régnant Louys par la grace de Dieu roy de France et de Navarre », quatre consuls de Saint-Clar de Lomagne, Bernard Desparbès, Pierre Lablanche, Jean Arquier et Michel Dulaur, comparurent devant Me Castéra, notaire royal, « faisant comme consuls et au nom de toute la communaulté ». En face d’eux se tenaient deux jeunes gens qui n’avaient d’autre qualité que celle d’« escoliers » : Antoine Hélies, et un certain Jean-Géraud Dastros. C’était la veille de la Saint-Jean ; les blés devaient blondir sur les coteaux, et la petite ville, assise sur sa colline de Lomagne, s’achetait pour un an un maître d’école.
Ce Dastros serait, quelques décennies plus tard, le poète des Quatre Saisons et des Quatre Éléments, dont on rééditait encore les vers gascons au XVIIIe siècle. Mais en ce matin de juin, nul ne le savait, et lui moins que personne. Il s’engageait à « sustenir et endoctriner les enfants » de la ville ; il ne se doutait pas que l’acte qu’il allait signer deviendrait, près de trois siècles plus tard, la plus sûre des pièces de sa biographie.
II« Escoliers »
C’est un érudit gersois, Sylvio d’Esparbès, qui exhuma ces minutes et les lut devant la Société archéologique du Gers, réunie aux Archives départementales d’Auch le 8 juillet et le 2 septembre 1895 ; la Revue de Gascogne les imprima l’année suivante. Avant lui, on ne savait presque rien de l’homme. Justin Cénac-Moncaut, qui lui avait consacré en 1864 une longue étude dans la même revue, l’avouait sans détour : « Nous ne savons que bien peu de chose de la vie de ce poète. » On le croyait curé de Saint-Clar, comme Rabelais l’avait été de Meudon ; on le faisait naître à Lagarde-Fimarçon, près de Lectoure, où vivait une famille de son nom ; on hésitait jusque sur son prénom.
Esparbès crut trancher. Il produisit l’acte de baptême d’un enfant d’Antoine Dastros, tailleur, et de Jeanne de Sarte, baptisé à Saint-Clar le 1er août 1594. Mais l’enfant y est nommé « Gilhomme », Guillaume, quand tous les actes notariés disent « Jan Gerauld ». M. de Carsalade du Pont, qui présidait la séance, objecta aussitôt que ce baptême pourrait bien être celui d’un frère du poète, et que rien ne prouvait que ce Guillaume fût Jean-Géraud ; une lettre du maire Cabos, publiée par la revue quelques semaines plus tôt, assurait au contraire que « tout porte à croire » qu’il était né à Lagarde-Firmaçon. Le débat n’est pas clos. Si l’identification d’Esparbès était juste, notre écolier aurait eu dix-sept ans à peine lorsqu’il prit en charge les enfants de Saint-Clar ; ce n’est qu’une hypothèse.
Ce qui paraît mieux établi, c’est la modestie de la famille. Le père était tailleur ; un autre baptême le dit « tailheur plus vieux », qualification qui, selon Esparbès, servait à distinguer des frères et valait « Dastros aîné ». Le 18 mai 1614, devant le même notaire, « Anthoine Dastros et Me Jan Gerauld Dastros escholier pere et fils » vendirent une pièce de terre au parsan d’Enguatin, « partie en guaret et partie semée de bled », pour trente-six livres tournois, somme employée, précise l’acte, « pour pousser Me Jan Gerauld Dastros aux saints ordres ». Un champ de blé pour une soutane : voilà, dans une petite ville gasconne au temps de Louis XIII, le prix d’une ascension.
L’engagement de 1612 était sobre. Les deux écoliers résideraient continuellement à Saint-Clar pendant une année « complète et révolue » ; ils recevraient ensemble soixante-quinze livres tournois, payables par quartiers ; les consuls leur fourniraient « une maison propre à tenir lesdits enfans », et garderaient le droit de les remplacer « sans figure de procès » s’ils manquaient à leur tâche. Les familles paieraient en outre, chaque mois, cinq sous pour l’enfant qui en était à l’alphabet, sept sous et demi pour celui qui lisait, écrivait et apprenait la grammaire. Les « vrayes pauvres » ne paieraient rien, et seraient instruits « aussy soigneusement » que les autres. On voudrait savoir qui, dans cette assemblée de notables, fit ajouter cette clause ; l’acte ne le dit pas.
IIIILe régent et le vicaire
L’année « révolue » ne fut pas la dernière. Selon Esparbès, la convention se poursuivit par tacite reconduction jusqu’en 1626. Entre-temps, l’écolier était devenu prêtre. Cénac-Moncaut, s’appuyant sur les recherches d’un conseiller général, M. Delpech-Canteloup, rapporte que sa signature apparaît dans les registres de baptême de la paroisse en mai 1616 et en occupe presque tous les feuillets jusqu’en avril 1647, « toujours précédé du titre de vicaire ». Car Dastros ne fut jamais curé : il servit, sa vie durant, sous les recteurs de Sainte-Catherine de Saint-Clar, dont l’un, M. de Belin, docteur en théologie, reçut la dédicace de L’Été, le deuxième chant des Saisons. « Si le mot ne semblait trop prétentieux pour exprimer la chose », écrit Esparbès, « je dirais qu’il consacra sa vie à un double sacerdoce. »
« Sustenir et endoctriner les enfants tant à lire escrire que de la gramaire. » Convention du 24 juin 1612. Évocation.
Le second contrat, passé le 20 mai 1626 « apprès midy » devant le même Castéra, montre ce que l’école était devenue. Ce ne sont plus deux écoliers qui traitent avec les consuls, mais « Mre Jan Gerauld Dastros, prestre, et Jan-Bernard Helyes, advocat ». Ils apprendront aux enfants « tant à lire que d’escrire et de la grammaire », et les « bien morigéner », selon des statuts qu’ils ont eux-mêmes rédigés et remis aux consuls, « excepté l’arithmétique qui demeure retranché desdits estatuts ». Le notaire ne dit pas pourquoi l’on ôta le calcul du programme ; peut-être le jugeait-on affaire de marchands, peut-être manquait-on simplement d’un maître pour l’enseigner. On leur baille pour un an, de la Saint-Jean 1626 à la Saint-Jean 1627, « une petite maison appartenant à la communauté, bastie au devant du chatau vieulx », qu’ils devront préserver des dégâts des enfants ; ils tiendront ceux-ci « bien rangés tant à l’église que aux processions ». Le salaire monte à quatre-vingts livres ; les mois restent à cinq sous et à sept sous et demi, « saulf si sont vrays pauvres ».
Au bas de l’acte, chacun signa : trois consuls, les deux maîtres, un témoin, le notaire. Un homme pourtant n’apposa pas son nom. Le notaire l’écrivit pour lui, avec la formule consacrée : « Jacquou Caignac dudit Saint-Clar non signé pour ne scavoir. » Il y a, dans cette ligne, toute la raison d’être du contrat.
Esparbès n’a trouvé, de 1626 à 1648, aucun acte par lequel les consuls auraient choisi de nouveaux maîtres. Il en tirait, avec prudence, une conclusion : si Dastros avait survécu à ses fonctions de vicaire, il aurait été encore, au moment de sa mort, maître d’école. L’absence d’une pièce n’est pas une preuve, et l’on s’en tiendra au conditionnel ; mais l’image a de quoi retenir : le prêtre qui baptisait les enfants de Saint-Clar leur aurait aussi appris à lire, pendant plus de trente ans.
IIIIIILa muse au chai
Le poète, lui, est mieux connu que l’homme, et Cénac-Moncaut l’a peint avec gourmandise. Après Du Bartas, qui s’était égaré, selon lui, « dans les excès du lyrisme poétique », le vicaire de Saint-Clar aurait ramené la poésie gasconne « dans les bornes de la simplicité champêtre ». Il chanta les saisons et les éléments, rima des noëls, adressa une ode à Goudouli pour être admis au nombre de ses disciples, et ne cessa de célébrer les grands de la province, au premier rang desquels le duc d’Épernon, gouverneur de Guyenne. À ce seigneur magnifique, il souhaitait pour la nouvelle année « bin cla, bin blanc, en aboundancio », du vin clairet et du vin blanc en abondance.
Ces flatteries n’étaient pas toutes intéressées. Dans une pièce que Cénac-Moncaut cite longuement, Dastros proteste qu’il ne demande au duc ni la bourse ni l’argent, « Jou n’outs demandi pas la bousso », mais « un soul petit cop de plumo, en fabou deou praube Sent-Cla », un seul petit coup de plume en faveur du pauvre Saint-Clar : que la ville fût exemptée des contributions, des aides et des étapes de troupes. Le commentateur assure qu’elle avait été « cruellement éprouvée et appauvrie par la guerre civile » ; le vicaire plaidait pour des paroissiens qui étaient aussi, sans doute, les parents de ses écoliers.
« Jou ne qu’un chai per moun estudi,
En daoutes libes noun bouludi
Que barriquos e que pipots ;
Per escritori jou è la pinto. »Je n’ai qu’un chai pour mon étude ; d’autres livres je n’ai voulu que barriques et que pipots ; pour écritoire j’ai la pinte.
Dastros, cité par J. Cénac-Moncaut, Revue de Gascogne, 1864, p. 352 — traduction indicative
On le sait aussi par ses propres vers, et il faut se garder de les prendre au pied de la lettre : il s’y peint pauvre, mal vêtu, sans autre bibliothèque que sa cave. « Jou ne qu’un chai per moun estudi », écrit-il, je n’ai qu’un chai pour mon étude ; pour livres, des barriques et des pipots ; pour écritoire, la pinte. Cénac-Moncaut s’en amusait sans être dupe : « Nous soupçonnons fort le vicaire de Saint-Clar de s’être un peu vanté à cet endroit. » L’homme qui enseignait l’alphabet aux enfants de sa ville jurait n’avoir jamais ouvert d’autre livre qu’un tonneau ; c’est le privilège des poètes gascons de mentir par modestie.
IVIVLe chant du cygne

La dernière signature de Dastros dans les registres de Saint-Clar date, selon Cénac-Moncaut, d’avril 1647. Quelques mois plus tard, le 1er août 1647, le recteur Belin baptisait à Sainte-Catherine une fille de Pierre Hélies et de Marie Dastros ; le parrain était « Me Anthoine Dastros prêtre et recteur de Lagarde-Firmarcoun », « probablement proche parent » du poète, dit Esparbès. Les deux familles du contrat de 1612, les Hélies et les Dastros, s’étaient-elles alliées ? Les noms le suggèrent ; aucun acte consulté ne l’établit.
Sur la mort du poète, on ne possède qu’une indication tardive. Cénac-Moncaut a trouvé, sur un exemplaire d’une édition de ses œuvres datée de 1762, une note manuscrite selon laquelle il serait mort à Saint-Clar-de-Lomagne en 1649. Il lui prêtait une soixantaine d’années, en supposant qu’il en avait vingt-huit à son arrivée ; si le baptême de 1594 était bien le sien, il n’en aurait eu qu’une cinquantaine. Rien de tout cela n’est sûr. Ce qui l’est davantage, c’est que le vicaire avait écrit lui-même, à la fin d’une pièce intitulée Lou Cant deu Cigne, le chant du cygne, sa propre épitaphe.
Lou Cant deu Cigne
Une épitaphe, deux éditeurs
- I
Cénac-Moncaut, 1864
Si ma bito passant t’a jamés heit arriseNou ploures pas ma mort : que nat subjet nou y a ;Jou t’ pregui soulomens per moun repaóu de dise :Lou Pater et l’Ave Maria.
Revue de Gascogne, t. V, 1864, p. 454
- II
J. Michelet, 1905
Si ma bito, passant, t’a jamés héyt arrise,Nou ploures pas ma mort, que nat subjèt nou y a :Jou-t prègui sulament per moun repaus de diseLou Pater e l’Ave Maria.
Revue de Gascogne, nouv. série, t. V, 1905, p. 54
« Si ma vie, passant, t’a jamais fait rire, ne pleure pas ma mort : il n’y a point de quoi ; je te prie seulement, pour mon repos, de dire le Pater et l’Ave Maria. » Traduction indicative.
Graphies des deux éditeurs, transcrites d’après les fac-similés.
Les deux éditeurs ne s’accordent pas sur la lettre des vers, et ces menues divergences de graphie disent assez qu’aucune édition sûre de Dastros n’existait encore : en 1905, J. Michelet jugeait « malheureusement incomplet » le Dastros publié par Tailhade en 1867. Le sens, du moins, ne varie pas. Le poète qui avait fait rire la Lomagne ne veut pas qu’on le pleure ; il ne demande qu’un Pater et un Ave.
On aimerait savoir où se tenait, devant le vieux château de Saint-Clar, la petite maison de la communauté où l’on épelait l’alphabet pour cinq sous par mois. Les actes ne le disent pas, et le notaire n’a pas décrit la salle. Il nous a laissé mieux : la liste de ceux qui signèrent, et le nom d’un homme qui ne savait pas écrire le sien. Dastros a appris à lire aux enfants de sa ville dans la langue des notaires et des grammairiens ; c’est en gascon qu’il a demandé qu’on prie pour lui. Et de tous ceux qui comparurent devant Me Castéra, celui qui nous parle le plus haut de son œuvre est Jacquou Caignac, qui ne put que regarder les autres signer.
Fred Augé
