Jacques Boé dit Jasmin
Figures de Gascogne

Jasmin

la Gascogne qui chantait avant de disparaître
Agen · 1798 — 1864
Sur une place d'Agen, un homme de bronze tient son rouleau de papier. Les passants ne lèvent plus les yeux. Personne, ou presque, ne sait plus dire à voix haute les vers qui sortaient autrefois de cette bouche fermée. Et pourtant, il y a un siècle et demi, c'étaient ces vers-là qui faisaient pleurer Paris.
I

Une statue, un silence

Le bronze fut posé là le 12 mai 1870. Vital Gabriel Dubray l'avait sculpté, l'avait coulé, l'avait dressé sur sa place — cette place qui porte son nom depuis, et qu'il regarde sans la voir. La République était jeune encore, la Troisième venait à peine de naître ; et déjà l'on figeait dans le métal celui qui, six ans plus tôt, était mort dans la même ville où il était né.

Aujourd'hui, on passe. On va aux courses, à la mairie, prendre un café. Le coiffeur d'Agen, le perruquier-poète, le Gascon qui faisait pleurer Lamartine, l'homme à qui Pie IX envoya la croix de Saint-Grégoire-le-Grand — il est là, immobile au-dessus de la foule, et la foule ne sait plus son nom.

Il faut le dire sans détour : il ne reste presque rien. Une statue, une place, une rue, une station de métro à Paris dans le seizième, quelques recueils introuvables sinon dans les fonds anciens. Et plus personne, ou presque plus personne, qui sache encore lire à haute voix les vers qu'il a écrits. Car les vers de Jasmin sont en agenais — cette langue d'oc des bords de Garonne, à la marche du languedocien et du gascon, que la République a peu à peu effacée des écoles et que le siècle suivant a fini d'enterrer.

Il a été le plus célèbre poète occitan avant Mistral. Il est aujourd'hui un nom de rue.

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II

Le fils du tailleur bossu

Jacques Boé naît le 6 mars 1798, dans une masure des bas quartiers d'Agen. Son père, tailleur bossu, écrit pour le carnaval des couplets satiriques que la ville chante en charivari. Sa mère porte le pain. Le grand-père, vieux et malade, finit ses jours à l'hôpital — comme finissent les Boé depuis des générations.

L'enfant retiendra cela. Il l'écrira plus tard, dans Mous Soubenis, en quelques mots qui sont peut-être les plus durs qu'il ait jamais écrits :

« A l'espital, acos achi
que lous Jansemins moron… »
À l'hôpital, c'est là
que les Jasmin meurent…
— Mous Soubenis, première section

Il a sept ans, ou peu s'en faut. Il commence à comprendre. La pauvreté n'est pas une accident : c'est une condition. On naît Jasmin comme on naît dans une eau noire, et l'on en meurt à l'hôpital des indigents.

On le place chez un cousin instituteur, puis au séminaire d'Agen. Il s'en fait chasser pour avoir chapardé des confitures, dit-on. À seize ans, il entre comme apprenti chez un coiffeur. À dix-huit, il s'établit à son compte, sur le Gravier — cette grande promenade au bord de la Garonne où Agen prend l'air. Il rase, il coupe, il frise. Il se marie avec Magnounet, sa Mariette. Il déclame, entre deux clients, des vers qu'il invente.

Il les invente d'abord en français. Mais le français lui résiste, le français le surveille, le français des préfets et des bacheliers. Et puis un jour il bascule — et trouve, dans la langue de sa mère et des marchandes du Gravier, ce que la langue d'école ne lui donnait pas : la cadence, le rire, la pleurure. Il écrit dorénavant en agenais. Tout le reste découlera de là.

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III

La langue qui chantait encore

Pour nommer ses recueils, Jasmin trouve un mot d'atelier : Las Papillotos. Les papillotes — ces papiers que le coiffeur enroule autour des mèches pour faire friser les cheveux des dames. Les papillotes, donc : les vers du perruquier, ceux qui ne valent rien, ceux qu'il aurait jetés s'il n'avait su qu'on pouvait toujours en faire un papier à friser. C'est un titre humble, et c'est un titre fier. Il dit tout : le métier, le peuple, la langue qui sort des mains qui travaillent. Il l'écrit lui-même, dans la dédicace au lecteur :

Quand Pegazo reguiuno, et que d'un cot de pe
M'emboyo friza mas marotos,
Perdi moun ten, es bray, mais noun pas moun pape,
Boti mous bers en papillotos !
Quand Pégase rue, et que d'un coup de pied
Il m'envoie friser mes têtes de mannequin,
Je perds mon temps, c'est vrai, mais non pas mon papier :
Je mets mes vers en papillotes !

Il y a là toute la philosophie de l'homme. Il ne veut pas se prendre au sérieux ; et c'est précisément pour cela qu'il sera pris au sérieux par les plus grands. La langue qu'il choisit n'est pas une langue savante. Ce n'est pas la langue d'oc des troubadours, qu'on étudie à Toulouse dans les Jeux Floraux. C'est l'agenais vivant, le parler du Gravier, des marchés, des veillées — une langue qui se trouve à la frontière exacte entre le languedocien et le gascon, et qui boit aux deux. Jasmin se dit Gascon : il l'est par la terre, par le sang, par la verve. Il l'est moins, techniquement, par le dialecte. Mais cette ambiguïté même est gasconne — cette zone d'Agen est précisément le lieu où la Gascogne commence à se fondre.

Le premier tome des Papillôtos paraît en 1835, à l'imprimerie agenaise de Prosper Noubel. La couverture est modeste. Le tirage est court. Et pourtant, en quelques mois, l'affaire devient nationale.

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IV

Le triomphe — Lamartine, le Pape, l'Empereur

Un jour de 1832, Charles Nodier passe par Agen. Académicien, ami de tous les écrivains de Paris, il entre chez le coiffeur du Gravier pour se faire rafraîchir. Il en sort ébloui. Le perruquier, tout en lui taillant la barbe, lui a récité ses propres vers. Nodier en publie le compte rendu dans Le Temps. Il écrit qu'il vient d'entendre, sur les bords de la Garonne, un poète neuf : « un Lamartine, un Victor Hugo, un Béranger gascon. »

Ce sont les portes des salons parisiens qui s'ouvrent. Sainte-Beuve écrit sur lui. Lamartine le baptise « l'Homère sensible des prolétaires ». Louis-Philippe le subventionne. Plus tard, l'Académie française, qui d'ordinaire ne couronne que les œuvres en français, fait pour lui une exception : en 1852, sa poésie est primée et l'État lui accorde une pension. La médaille porte ces mots : Au poète moral et populaire. L'Académie de Toulouse, qui a hérité du vieux Consistoire du Gai Savoir des troubadours, lui confère le titre rare de Maistre es Jeu. Le pape Pie IX lui envoie l'insigne de chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand. Il devient chevalier de la Légion d'honneur.

Mais surtout, il marche. Il sillonne la France — Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, jusqu'à Paris — pour dire ses poèmes à voix haute, dans les théâtres, dans les salons, dans les églises. Sa voix est célèbre. Souple, mobile, capable de basculer d'un vers à l'autre du burlesque aux larmes. L'Abuglo de Castèl-CuillèL'Aveugle de Castelculier, l'histoire d'une jeune fille aveugle qui marche vers la noce de celui qu'elle aimait — arrache les sanglots des salles entières. Longfellow, en Amérique, le traduira. Coleridge-Taylor en fera une cantate.

Jasmin déclamant ses vers devant une salle de province, vers 1840
Jasmin en récital — bras tendu, voix prise, la salle suspendue.
Vue d'imagination d'un théâtre de province dans les années 1840.

Il pourrait s'enrichir. Il ne le veut pas. L'argent qu'il gagne dans ces récitals, il le redistribue : pour reconstruire des clochers, pour les orphelinats, pour les écoles de pauvres. On le surnomme le Saint-Vincent-de-Paul de la lyre, le troubadour de la charité. On dit qu'il aurait reversé plus d'un million et demi de francs aux nécessiteux — presque tout ce qu'il a gagné. Lui-même, jusqu'au dernier jour, continuera de raser et de coiffer ses pratiques d'Agen.

Franz Liszt, en 1844, vient se faire couper les cheveux dans son salon. Ils parlent longuement.

Imaginez la scène : un perruquier d'Agen et le plus grand pianiste d'Europe, dans une boutique du Gravier, parlant musique. Voilà ce qu'était Jasmin au sommet de sa gloire. Le Sud-Ouest qui parlait à l'Europe, dans la langue du peuple.

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V

Le dernier des troubadours

En 1854, à Avignon, sept jeunes poètes provençaux fondent le Félibrige. Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel et leurs compagnons veulent rendre à la langue d'oc une dignité littéraire, une grammaire, une orthographe commune, une cause. Ils inventeront la Renaissance occitane.

Jasmin a alors cinquante-six ans. Il est, à cette heure-là, le plus illustre poète d'oc vivant. Tout le monde l'attend. Le Félibrige espère qu'il sera leur patriarche. Mistral lui-même le vénère.

Jasmin refuse.

Il refuse poliment, mais il refuse. Il ne croit pas aux écoles, aux mouvements, aux orthographes communes. Il n'a pas de disciples. Il ne veut pas en avoir. Il écrit dans l'agenais qu'il a appris dans la rue, et il refuse qu'on le normalise. Quand on lui parle des troubadours dont il serait l'héritier, il répond, avec une fierté toute gasconne, que ses propres poèmes sont meilleurs que les leurs.

Il y a là quelque chose de magnifique et quelque chose de tragique. De magnifique, parce que cette indépendance est gasconne jusqu'à l'os : nul ne lui dictera sa langue, ni Toulouse, ni Avignon, ni Paris. De tragique, parce qu'en refusant le Félibrige il se condamne à n'avoir pas d'héritier. Mistral fera école. Il aura ses majoraux, ses cigaliers, son Trésor du Félibrige, son prix Nobel en 1904. Jasmin, lui, n'aura que ses quatre Papillôtos et son agenais qui ne s'écrira nulle part ailleurs qu'en lui-même.

Il meurt le 4 octobre 1864, dans la même petite maison où il était né. Pauvre. Illustre. Seul de son espèce.

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VI

Ce qu'il a emporté

Seize ans après sa mort, Jules Ferry rendait l'école obligatoire. L'enseignement se ferait en français, partout en France, sans exception. Les maîtres d'école du Sud-Ouest porteraient sur les murs de leurs classes le fameux écriteau : Il est interdit de cracher par terre et de parler patois. Les enfants qui parleraient occitan dans la cour se verraient infliger un signe d'infamie — un sabot, un caillou, un objet ridicule à passer au suivant pris en faute. On a appelé cela le symbole. Une génération en a gardé la honte.

Jasmin n'a pas vu cela. Il est mort juste avant. Mais il a senti venir le vent. Il a vu les notables d'Agen passer du gascon au français entre deux générations. Il a vu sa propre fille à qui l'on apprenait à mépriser la langue de son père. Il a su, sans doute, que ce qu'il écrivait était déjà un adieu — que les Papillôtos n'étaient pas le commencement d'une littérature, mais la dernière flamme d'une langue qu'on s'apprêtait à éteindre.

Aujourd'hui, ses livres dorment dans les bibliothèques. Quelques érudits, quelques félibres tardifs, quelques amoureux de la langue d'oc savent encore les lire. Mais cette voix souple, mobile, qui passait du burlesque aux larmes, qui faisait taire mille personnes dans une salle de Toulouse — cette voix-là est éteinte pour toujours. Le bronze de Dubray ne la rendra pas. Le métal n'a pas de gorge.

Il reste les vers. Et les vers, pour qui sait encore les dire à mi-voix, gardent quelque chose. Gardent l'odeur d'une boutique de coiffeur sur le Gravier, en 1840, quand un homme de quarante ans en tablier, le rasoir à la main, déclamait à sa pratique les amours d'une aveugle et le rire des filles de Roquefort.

En s'en allant, Jasmin a emporté avec lui quelque chose que personne ne sait plus nommer. Un timbre, une cadence, une manière de dire moun pais qui ne se dit plus.

Un bout de Gascogne est descendu avec lui dans la fosse. Et la statue d'Agen, depuis cent cinquante ans, monte la garde sur ce silence.

Boti mous bers en papillotos.
Je mets mes vers en papillotes.
Pour aller plus loin
Œuvres de Jasmin

Jasmin, Las Papillôtos, Agen, Imprimerie de Prosper Noubel, 4 tomes, 1835 — 1842 — 1851 — 1863 (édition originale).

Jasmin, Las Papillôtos. Œuvres complètes, édition Boyer d'Agen, Paris-Bordeaux, Victor Havard / A. Bellier & Cie, 4 vol., 1889 (texte gascon et traduction française en regard).

Jasmin, Las Papillôtos, édition populaire Didot, Paris, 1860.

Mémoires de pauvres. Autobiographies occitanes en vers au XIXe siècle, P. Gardy & P. Martel éds., Carcassonne, GARAE, 2010 (contient Mous Soubenis et Noubèls Soubenis, édités par Claire Torreilles).

Études et travaux critiques

Emmanuel Le Roy Ladurie, La Sorcière de Jasmin, Paris, Le Seuil, coll. « L'Univers historique », 1983.

Claire Torreilles & François Pic (éds.), Jasmin. Actes du colloque d'Agen, 9-11 octobre 1998, Toulouse-Bordeaux, CELO / William Blake & Co., 2002.

François Pic, Essai de bibliographie de Jacques Boé, dit Jasmin (1798-1864), in Annales de la littérature occitane, n° 7, 2002.

Claire Torreilles, « Jasmin, le troubadour du peuple », in La poésie populaire en France au XIXe siècle. Théories, pratiques et réception, dir. H. Millot, N. Vincent-Munnia, M.-C. Schapira & M. Lacaud, Tusson, Du Lérot, 2005.

Revue des Langues Romanes, t. CIX-2, « De Jasmin à Mistral : écritures autobiographiques occitanes », 2005.

Samuel Smiles, Jasmin: Barber, Poet, Philanthropist, Londres, John Murray, 1891 (témoignage victorien, accessible librement).

Témoignages d'époque

Charles Nodier, Étude littéraire sur les Papillotes du perruquier d'Agen, in Le Temps, octobre 1835.

Charles-Augustin Sainte-Beuve, articles sur Jasmin repris dans les Portraits contemporains.

Henry Wadsworth Longfellow, The Blind Girl of Castèl-Cuillé, traduction américaine de L'Abuglo, 1842.

Ressources en ligne

Occitanica — vidas.occitanica.eu, notice biographique du CIRDOC (Centre interrégional de développement de l'occitan).

Universitat Oberta de las Humanitats (Université Paul-Valéry Montpellier-III), dossier « Jasmin / Jansemin (1798-1864) », avec extraits sonores.

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