Marcabru

Le troubadour gascon

Il vint d'on ne sait quelle terre de Gascogne, au temps où la langue d'oc apprenait à chanter. Il fut le plus âpre des troubadours, celui qui refusa la douceur de la fin'amor pour clamer la corruption des grands et la vanité des amants. On l'appela Pain-Perdu, on dit qu'il mourut sous le fer des seigneurs qu'il avait raillés. De son œuvre rude et somptueuse, quarante chants nous sont parvenus — et quatre mélodies, miracle rare, qui font encore entendre la voix d'un Gascon du XIIe siècle.

I

Un Gascon dans le siècle des troubadours

Le XIIe siècle voit naître, dans les cours du Midi, une chose qui n'avait jamais existé : une poésie savante en langue vulgaire. Avant que le français du Nord ne se hausse à la dignité littéraire, avant même que les grandes chansons de geste ne trouvent leur forme achevée, des seigneurs et des clercs d'Aquitaine, du Limousin, du Languedoc et de Gascogne se mettent à composer en occitan des chants d'une sophistication inouïe. Ils s'appellent troubadours — trobadors, ceux qui trouvent — et ils inventent à la fois une langue littéraire, une science des rimes, un code amoureux et une figure d'artiste : le poète qui voyage de cour en cour, son chant pour seule fortune.

Le premier d'entre eux est un grand seigneur : Guillaume IX d'Aquitaine, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, grand-père d'Aliénor. Il chante l'amour avec une effronterie joyeuse, mêlant l'obscène et le sublime. Après lui, la poésie d'oc se répand comme un feu : Cercamon, Jaufre Rudel, Bernart de Ventadorn, Raimbaut d'Orange. C'est dans cette pléiade que surgit, vers 1130, une voix singulière — rauque, moraliste, gasconne. Celle de Marcabru.

On ignore tout de sa naissance. Il est né en Gascogne, cela seul est sûr — la tradition l'affirme et son œuvre le confirme par mille tournures, par une rudesse de parler que ses contemporains du Languedoc ou du Limousin n'ont pas. Mais où précisément, de quel village, de quelle vallée ? Les érudits ont proposé l'Auvillar, l'Armagnac, le Bazadais — sans preuve. Vouloir épingler Marcabru sur une carte cadastrale serait du reste sortir de son monde. Au XIIe siècle, gascon n'est pas une mention d'état civil : c'est une qualité, une appartenance, une couleur de langue et de tempérament. Marcabru fut gascon comme on est saulnier ou cagot — par naissance et par destin, sans qu'il faille demander davantage.

II

Pain-Perdu

Les vidas — ces brèves biographies de troubadours composées au siècle suivant, où la légende et la mémoire se mêlent indistinctement — racontent que Marcabru fut un enfant trouvé. Une femme l'aurait déposé, un matin, à la porte d'un riche seigneur gascon. On ignorait son père, on ne sut jamais sa mère. Le seigneur le recueillit et l'éleva. L'enfant grandit dans la maison comme un fils sans nom, et l'on prit l'habitude de l'appeler Panperdut — Pain-Perdu — comme on nomme une chose retrouvée par hasard, qui aurait pu se gâter et qu'on a sauvée de la perte.

Le nom est rude et beau. Il porte en lui toute la mélancolie d'une enfance sans lignage, et peut-être déjà la colère du déclassé qui traversera l'œuvre entière. Marcabru ne sera jamais tendre avec les bien-nés. Il aura toute sa vie le verbe de celui qui doit tout à son talent et rien à son sang.

Plus tard, dit la vida, il devint l'élève de Cercamon, troubadour gascon lui aussi, dont le nom même — Cercamon, « Cherche-monde » — dit assez la condition errante. Cercamon lui apprit le métier des mots et des sons : la science de la rime, l'art de plier la langue d'oc à la mesure du chant, le maniement des formes — la canso amoureuse, le sirventes moralisateur, la tenso dialoguée, la pastorela où le poète rencontre sur le chemin une bergère. Marcabru reçut tout cela et lui ajouta sa propre voix : plus dure, plus serrée, plus inquiète.

À un moment dont nul ne sait dire la date, il quitta sa Gascogne natale et prit la route des cours. C'était l'unique destin possible pour un troubadour sans terre : aller de seigneur en seigneur, chanter pour son pain, gagner par le verbe ce que la naissance n'avait pas donné. Marcabru s'en alla vers le Nord, vers le Poitou, vers cette cour d'Aquitaine où l'art des troubadours était né.

III

Le chant fermé

L'œuvre de Marcabru, telle qu'elle nous est parvenue, compte une quarantaine de pièces. C'est peu et c'est immense — peu, comparé à ce qu'il dut composer ; immense, à l'aune de ce que les siècles ont englouti des autres. Quatre de ces chants nous sont même parvenus avec leur mélodie, transcrite dans les chansonniers occitans en notation neumatique. Quand on songe que l'essentiel de la musique de cette époque a sombré dans l'oubli, ce miracle prend la mesure d'une grâce.

Mais ce qui frappe d'abord, dans Marcabru, c'est la voix. Là où ses contemporains chantent la fin'amor — l'amour courtois, l'élévation du cœur par le service de la dame —, lui dénonce. Il voit dans la mode amoureuse de son temps une corruption générale, une fals'amor qui pervertit les cours, dévoie les femmes, ridiculise les hommes. Le mot revient comme un coup de marteau dans toute son œuvre :

Amors es plena d'engan,
Tal cum ieu vey e remir ;
Cuiatz vos qu'ieu non sospir ?

Amour est plein de tromperie,
tel que je le vois et le contemple ;
croyez-vous que je n'en soupire point ?

Cette voix-là — moraliste, indignée, parfois prophétique — est celle d'un homme qui se tient à distance. Marcabru n'est pas un seigneur amoureux qui chante sa peine ; c'est un témoin qui juge. Il convoque dans ses sirventes les grands de ce monde, les nomme parfois, les accable. Il pleure le temps ancien où les seigneurs étaient larges et fidèles, où les femmes étaient honnêtes, où l'amour était droit. Le monde, sous ses yeux, se gâte.

À cette posture, il ajoute un style. Marcabru passe pour l'inventeur — ou du moins le maître — du trobar clus, le « chant fermé » : une manière hermétique, dense, où le sens se cache sous des images obscures, des allusions tordues, un vocabulaire rare. C'est l'inverse exact du trobar leu, le chant léger, accessible, qu'aimeront ses contemporains plus aimables. Marcabru ne veut pas être compris de tous. Il veut être compris des siens — ceux qui ont l'oreille assez fine, l'esprit assez vif pour démêler ses énigmes. Le reste, qu'il s'en passe.

Il n'est pas pourtant qu'âpreté et reproche. Sa pastourelle L'autrier jost'una sebissa — « L'autre jour, le long d'une haie » — est l'un des chefs-d'œuvre du genre. Le poète y rencontre une bergère qu'il tente de séduire, et qui le repousse avec une intelligence si vive, des reparties si justes, qu'elle le laisse sans réplique. C'est l'envers tendre et ironique de Marcabru, son sourire bref :

L'autrier jost'una sebissa
Trobei pastora mestissa,
De joi e de sen massissa…

L'autre jour, le long d'une haie,
je trouvai une humble bergère,
pleine de joie et de bon sens…

La bergère est une fille de basse condition, de sang mêlé — mestissa — et le seigneur-poète croit qu'elle sera une proie facile. Elle ne l'est pas. Elle lui répond avec une dignité paysanne et une finesse que rien ne fait fléchir. Marcabru, ici, n'est pas du côté du séducteur courtois : il est du côté de la bergère. Le Gascon trouvé sur le pas d'une porte n'a jamais oublié d'où il venait.

IV

Aux cours des grands

Marcabru fréquenta d'abord la cour de Guillaume X d'Aquitaine, fils du premier troubadour, père d'Aliénor. C'était la cour la plus brillante du Midi, le foyer où la poésie d'oc trouvait ses mécènes et ses auditeurs les plus exigeants. Le Gascon y séjourna, y composa, y noua des amitiés et des inimitiés. On suppose qu'il y connut Aliénor enfant — celle qui serait reine de France, puis reine d'Angleterre, et l'une des plus grandes protectrices des troubadours du siècle.

Mais Marcabru ne fut jamais l'homme d'une cour. Il avait l'humeur trop âpre, la dent trop dure, la louange trop avare. Il partit. On le retrouve plus tard en Castille, à la cour d'Alphonse VII, dit l'Empereur, qui régnait sur León et la Castille et menait la Reconquista contre les royaumes maures du Sud. C'est là, au contact de l'Espagne en guerre, que Marcabru composa son chef-d'œuvre — Pax in nomine Domini, le grand chant de croisade pour l'Espagne. Le poème s'ouvre par un latin liturgique aussitôt suivi d'une exhortation en occitan, et il appelle les chevaliers chrétiens à prendre la croix non pour la Terre Sainte mais pour la péninsule Ibérique :

Pax in nomine Domini !
Fetz Marcabrus los motz e·l so.
Aujatz que di :
Cum nos a fait, per sa doussor,
Lo Seignorius celestiaus
Probet de nos un lavador…

Paix au nom du Seigneur !
Marcabru a fait les paroles et l'air.
Écoutez ce qu'il dit :
Comme il nous a fait, par sa douceur,
Le Seigneur des cieux,
près de nous un lavoir…

Ce lavador — ce lavoir — est l'image étrange et puissante autour de laquelle tout le poème s'enroule. L'Espagne est le bain où le chevalier vient laver son âme du péché. Y aller combattre, c'est se purifier. Marcabru, qui n'a jamais rien chanté avec tendresse, chante ici avec ferveur. Il n'y a pas chez lui d'enthousiasme aimable ; il y a une exaltation grave, presque sombre, qui prend l'auditeur à la gorge.

Le poème eut un retentissement considérable. Sa mélodie, conservée, est l'une des quatre que les chansonniers nous ont transmises. C'est par lui que Marcabru entra dans la mémoire longue de la poésie d'oc, et que son nom fut salué par les troubadours des générations suivantes — Peire d'Auvergne, qui le cite avec respect, Bernart Marti, Cercamon lui-même qui le mentionne comme son disciple devenu maître.

V

La mort du railleur

Les vidas racontent qu'il revint, vers la fin de sa vie, dans sa Gascogne natale. Les années avaient passé ; la voix s'était faite plus dure encore, plus inquiète. Marcabru ne s'épargnait personne — ni les grands, ni les puissants, ni surtout les seigneurs gascons dont il était sorti, et qu'il connaissait trop bien pour les ménager. Ses sirventes les nommaient, les visaient, les couvraient de honte. On chantait ses vers dans les châteaux, et les insultes y volaient comme des pierres.

Un jour, quelque part en Gascogne, des seigneurs qu'il avait raillés une fois de trop le firent assassiner. C'est ce que dit la vida, brièvement, sans ajouter d'autre détail. Ni le nom des meurtriers, ni le lieu, ni la date. Une vengeance silencieuse, que la Gascogne enferma dans son secret comme elle a enfermé tant d'autres choses.

Mort par les mots qu'il avait prononcés — c'est le destin que la mémoire des troubadours a voulu pour lui, et qui lui ressemble si bien qu'il importe peu d'en vérifier l'exactitude. Marcabru fut homme de chant, et le chant fit de lui un homme dangereux. Sa fin, telle que ses héritiers l'ont reçue, n'est pas le hasard d'un fait divers ; c'est la conclusion logique d'une œuvre. Celui qui avait passé sa vie à dire la vérité aux puissants devait, à la fin, en payer le prix.

De cet homme, nous ne possédons aucun portrait, aucune tombe, aucun acte. Nous avons quarante chants, quatre mélodies, et une vida qui tient en quelques lignes. Cela suffit. Cela suffit à faire entendre, neuf siècles plus tard, la voix d'un Gascon sans terre qui avait choisi pour seul royaume la langue d'oc, et pour seule fortune le verbe. Il appartient à cette confrérie obscure et magnifique des hommes qui n'ont eu ni fief ni héritage, et qui ont laissé à la mémoire des hommes davantage que bien des princes : un nom, une voix, et quelques chants qui durent.

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Pain-Perdu, dit la légende. Mais ce nom, qui devait sonner comme un sobriquet d'humilité, s'est retourné dans le temps. Pain trouvé, plutôt — pain levé, pain rompu, pain qui demeure. Neuf siècles après que les seigneurs gascons l'eurent fait taire, Marcabru chante encore.

Écouter Marcabru

Quatre mélodies de Marcabru nous sont parvenues, transcrites dans les chansonniers occitans du XIIIe siècle. C'est par elles que sa voix nous reste accessible — non plus seulement comme texte, mais comme chant. Plusieurs ensembles de musique médiévale se sont attachés à les restituer, et l'on peut aujourd'hui entendre, à neuf siècles de distance, ce que pouvait être l'air d'une canso gasconne du XIIe siècle.

La version la plus saisissante du grand chant de croisade Pax in nomine Domini est due à Jordi Savall et son ensemble Hespèrion XXI, enregistrée en 2008 pour le double album Jérusalem, la ville des deux paix (Alia Vox). La voix grave et droite du baryton Marc Mauillon y porte le poème avec une intensité qui rejoint l'âpreté originelle du Gascon.

Pour entendre la veine plus intime et lyrique du troubadour, on se tournera vers l'Ensemble Céladon, dirigé par Paulin Bündgen, qui propose dans son album Nuits Occitanes (Ricercar) une superbe interprétation de Lo vers comens — un chant qui fait entendre l'autre face de Marcabru, plus méditative, où la rudesse moraliste laisse place à la nuance.

Notice discographique

Hespèrion XXI & La Capella Reial de Catalunya, dir. Jordi Savall, Jérusalem — La ville des deux paix, 2 CD + livre, Alia Vox, AVSA 9863, 2008. [Contient « Pax in nomine Domini » avec Marc Mauillon, baryton.]

Ensemble Céladon, dir. Paulin Bündgen, Nuits Occitanes — Troubadours' Songs, CD, Ricercar, RIC 340, 2014. [Contient « Lo vers comens » de Marcabru, parmi d'autres pièces de troubadours.]

Ensemble Tre Fontane, dir. Jean-Luc Madier, Le Chant des Troubadours, vol. 1 — Les Troubadours Aquitains, CD, Carma Productions, 1992. [Réunit l'intégralité des mélodies conservées de Marcabru, Jaufre Rudel et Guillaume IX d'Aquitaine. Album épuisé, accessible d'occasion.]

Ensemble La Reverdie, Bestiarium — Tiere und Tiergleichnisse in der Musik des Mittelalters, CD, Arcana, A 28, 1997. [Contient une version raccourcie de la pastourelle « L'autrier jost'una sebissa ».]

Ensemble Flor Enversa, Thierry Cornillon & Domitille Vigneron. [Formation française dédiée au répertoire des troubadours occitans, dont Marcabru figure régulièrement aux programmes. Voir flor-enversa.com.]

Música Antigua, dir. Eduardo Paniagua, El cantar de la Conquista de Almería — Trovadores de Alfonso VII, CD, Pneuma, 2007. [Restitue le contexte musical de la cour d'Alphonse VII de Castille, avec « Pax in nomine Domini » de Marcabru.]

Notice bibliographique

Éditions et traductions de l'œuvre

Gaunt Simon, Harvey Ruth & Paterson Linda (éd. et trad.), Marcabru — A Critical Edition, Cambridge, D. S. Brewer, 2000, 624 p. [Édition critique de référence, avec texte occitan, traduction anglaise, apparat critique et commentaire détaillé.]

Dejeanne Jean-Marie Lucien (éd. et trad.), Poésies complètes du troubadour Marcabru, Toulouse, Privat, coll. « Bibliothèque méridionale », 1909, 256 p. [Première édition critique française. Demeure une référence pour la traduction française intégrale, malgré les avancées philologiques postérieures. Disponible sur Gallica.]

Roncaglia Aurelio, « La tenzone tra Ugo Catola e Marcabruno », dans Linguistica e filologia. Omaggio a Benvenuto Terracini, Milan, Il Saggiatore, 1968, p. 203–254. [Étude philologique fondatrice, qui a renouvelé la lecture des dialogues poétiques de Marcabru.]

Lazzerini Lucia, « Per una rilettura di Marcabru », Cultura Neolatina, vol. 64, 2004, p. 143–187. [Relecture italienne de l'œuvre, attentive aux strates lexicales et au substrat moral.]

Études et contextes

Gaunt Simon, Troubadours and Irony, Cambridge, Cambridge University Press, coll. « Cambridge Studies in Medieval Literature », 1989, 232 p. [Étude majeure sur l'ironie comme principe poétique, avec un chapitre central sur Marcabru.]

Paterson Linda M., Troubadours and Eloquence, Oxford, Clarendon Press, 1975, 250 p. [Analyse du trobar clus et des techniques rhétoriques de Marcabru et de ses contemporains.]

Köhler Erich, Sociologia della « fin'amor » — Saggi trobadorici, Padoue, Liviana Editrice, 1976, 310 p. [Lecture sociologique des troubadours, qui replace Marcabru dans la dialectique entre chevalerie et grands seigneurs.]

Bec Pierre, Anthologie des troubadours, Paris, Union Générale d'Éditions, coll. « 10/18 », 1979, 416 p. [Anthologie bilingue d'accès aisé, avec une sélection de Marcabru et une introduction historique solide.]

Riquer Martín de, Los trovadores — Historia literaria y textos, 3 vol., Barcelone, Planeta, 1975. [Somme érudite en espagnol, qui consacre à Marcabru un chapitre approfondi (vol. I).]

Zink Michel, Les Troubadours — Une histoire poétique, Paris, Perrin, 2013, 416 p. [Synthèse récente d'un grand médiéviste français, accessible et documentée, avec un développement consacré à Marcabru.]

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