Figures de GascogneAlbret1753
Le Gascon qui fit descendre le tonnerre
Jacques de Romas, Nérac, 7 juin 1753
Le 7 juin 1753, un magistrat de Nérac lança un cerf-volant sous l’orage pour en tirer du feu. Ce que la foule prit pour un jeu, puis pour de la sorcellerie, fut l’une des expériences les plus hardies des Lumières.
L’après-midi s’était chargée de cette lourdeur qui, en Albret, précède les orages de juin : l’air ne bouge plus, les hirondelles rasent la Baïse, et sur les coteaux de l’ouest le ciel prend la couleur d’une ardoise mouillée. Ce que tout Nérac redoutait, un homme l’attendait.
Le 7 juin 1753, Jacques de Romas fit monter un cerf-volant sous les nuées. Ce n’était pas un jeu, bien que l’objet fût celui des enfants. Une âme de fil de cuivre courait tout le long de la corde de chanvre ; au bas, un cordon de soie séparait de la main de l’expérimentateur ce qui allait descendre du ciel, et un cylindre de fer-blanc recueillait la charge. Le papier s’éleva, se perdit presque dans la nue ; puis, à l’approche d’un conducteur emmanché de verre, des étincelles jaillirent du cylindre, de plus en plus fortes, de plus en plus bruyantes, jusqu’à ce que la prudence commandât d’écarter les curieux.
Ce jour-là, aux portes d’une petite ville gasconne, un jouet était devenu un instrument de physique. Et, pendant quelques instants, le tonnerre avait obéi à un magistrat de présidial.
IIUn homme de robe sous l’orage

Rien, dans la condition de Romas, n’annonçait l’un des expérimentateurs les plus hardis du siècle. Né à Nérac en 1713, il appartenait au monde de la robe : lieutenant-assesseur au présidial de sa ville, il passait ses jours entre les sacs de procès et les audiences. Mais, comme tant d’officiers de province de son temps, il gardait pour les sciences une curiosité que l’étroitesse de sa charge ne suffisait pas à éteindre. Mathématiques, météorologie, et surtout cette science neuve que l’on nommait l’électricité. Il fut agrégé à l’Académie de Bordeaux au milieu des années 1740 ; c’est vers elle que partiront désormais ses lettres et ses mémoires.
Il faut se rappeler ce que le mot recouvrait alors. L’électricité se connaissait par ses effets plus que par ses lois : on frottait des globes de verre, on chargeait des bouteilles de Leyde, on faisait courir une secousse le long d’une chaîne de gardes se tenant par la main, et le salon savant ne se distinguait pas toujours de la foire. Au-dessus des toits cependant, un phénomène infiniment plus puissant produisait lui aussi la lumière, l’étincelle, le fracas et la ruine.
Que la foudre fût de même nature que l’étincelle des cabinets, l’idée flottait dans l’Europe savante. À Philadelphie, Benjamin Franklin avait proposé de la vérifier en dressant une longue verge de fer isolée sous un nuage d’orage. En France, le 10 mai 1752, à Marly-la-Ville, sur les indications de Dalibard qui avait traduit Franklin, un ancien dragon nommé Coiffier tira d’une telle barre les premières étincelles arrachées à un nuage. L’expérience fit le tour de l’Europe.
Romas, lui, suivait sa propre piste. Dès 1750 il s’occupait d’électricité atmosphérique, et vers la fin de 1751 il adressa au chevalier de Vivens, physicien de Clairac, la description d’un instrument destiné à éprouver la foudre. Vivens, frappé de la hardiesse du projet, lui donna un nom : le brontomètre, la mesure du tonnerre. Le mot dit tout de l’ambition. Ce qui faisait trembler les vitres et signer les fronts allait devenir une grandeur.
IIII« Un jeu d’enfant »
Le 12 juillet 1752, Romas rendit compte à l’Académie de Bordeaux d’essais menés avec une barre de fer isolée exposée à l’orage. Les résultats l’avaient instruit autant que déçu : la barre était courte, le nuage haut, la charge maigre. Il fallait monter. Or un mât immense eût été lourd, coûteux, malaisé à isoler.
Dans la même lettre, il annonçait réserver une expérience qu’il ne voulait divulguer qu’après l’avoir réussie, et dont il ne livrait qu’un mot : c’était, disait-il, un jeu d’enfant. Le mot était exact au pied de la lettre. Ce que les enfants de Nérac faisaient monter, pour quelques sous de papier et de ficelle, à des hauteurs qu’aucun charpentier n’eût atteintes, Romas voulait l’armer et le tendre vers la nue.
Cette lettre de juillet 1752 deviendra plus tard sa meilleure pièce. Elle porte une date, une intention, et un secret gardé ; il saura s’en souvenir.
« Un jeu d’enfant » : le mot de Romas, en juillet 1752, pour l’expérience qu’il réservait. Évocation.
IIIIIILe cerf-volant armé
Il fallut un an pour passer du mot à la chose. Le cerf-volant que Romas fit construire n’avait rien d’un jouet jeté au hasard dans l’orage : grand comme un homme, tendu de papier, il fut lancé au bout de plusieurs centaines de pieds de corde, et cette corde reçut, d’un bout à l’autre, un fil de cuivre enroulé en spirale qui en faisait un conducteur continu. Au bas, la soie, qui ne conduit pas, isolait le tout ; un cylindre de fer-blanc recevait la charge, et l’on n’en approchait qu’avec un excitateur tenu par un manche de verre.
Anatomie d’une expérience
Du nuage à la main
- ILe cerf-volantGrand comme un homme, tendu de papier, lancé sous la nue.
- IILa corde et son âme de cuivrePlusieurs centaines de pieds de chanvre, parcourus d’un bout à l’autre par un fil de cuivre en spirale.
- IIILe cordon de soieLa soie ne conduit pas : elle isole le tout de la main qui tient.
- IVLe cylindre de fer-blancSuspendu au bas de la corde, il reçoit la charge du nuage.
- VL’excitateur à manche de verreOn l’approche du cylindre : l’étincelle jaillit.
Schéma d’après la description du texte, sans échelle ni proportions.
Un premier essai eut lieu le 14 mai 1753, sans grand témoin. Le 7 juin, l’expérience fut publique. Les étincelles qu’on tira ce jour-là ne laissaient plus de doute : le nuage chargeait le cerf-volant comme le globe frotté chargeait la bouteille, et l’électricité du ciel se laissait recueillir au sol. Le ciel et la bouteille de Leyde parlaient bien la même langue.
« Le ciel et la bouteille de Leyde parlaient bien la même langue. » Nérac, 7 juin 1753. Évocation.
Romas ne s’arrêta pas là. Au cours d’expériences ultérieures, en allongeant la corde et en choisissant des orages plus violents, il vit jaillir spontanément du cylindre de véritables traits de feu, longs de plusieurs pieds, accompagnés de détonations semblables à des coups de pistolet. Il en tira la seule conclusion raisonnable : ce qu’il manipulait n’avait plus rien d’une étincelle de salon, et il recommanda, pour qui voudrait l’imiter, de ne jamais approcher la main de l’appareil.
L’avertissement n’était pas vain. Le 6 août 1753, deux mois après Nérac, le physicien Georg Wilhelm Richmann fut tué net à Saint-Pétersbourg, devant son instrument d’électricité atmosphérique, par une boule de feu descendue de sa barre. La science de la foudre avait son premier mort. Romas, lui, continua.
IVIVFranklin, Romas et la question des dates
On lit encore que Romas aurait « inventé le paratonnerre avant Franklin ». La formule flatte la petite patrie ; elle est fausse. Franklin avait formulé le premier l’hypothèse électrique de la foudre, proposé de la vérifier, et décrit avant 1753 la verge pointue qui en préserverait les maisons ; Marly-la-Ville avait fait le reste. Sur le paratonnerre, la place de Franklin n’est pas à disputer.
La querelle porta sur autre chose : le cerf-volant. Car Franklin, lui aussi, en avait lancé un. Dans une lettre d’octobre 1752, publiée à Philadelphie puis à Londres, il décrivit l’expérience, sans lieu, sans date précise et sans autre témoin que son fils ; on la place d’ordinaire en juin 1752. Romas, qui n’en pouvait rien savoir en juillet, tenait de sa lettre à l’Académie de Bordeaux la preuve d’une conception indépendante, et de son expérience de Nérac celle d’une réalisation publique, attestée, minutieusement décrite.
Il écrivit à Franklin lui-même, en octobre 1753, en lui joignant deux mémoires. La réponse arriva de Philadelphie le 29 juillet 1754 : quelques lignes polies, qui accusaient réception et acceptaient une correspondance que, d’après Romas, l’Américain ne reprit jamais. Le Gascon porta alors l’affaire devant l’Académie royale des sciences. Le 4 février 1764, Duhamel du Monceau et l’abbé Nollet y lurent leur rapport, après enquête auprès des témoins : Romas n’avait emprunté à personne l’idée d’appliquer le cerf-volant aux expériences électriques, et devait en être regardé comme l’inventeur, jusqu’à ce que Franklin ou quelque autre prouvât y avoir pensé avant lui.
Pièces du procès
Deux cerfs-volants sous deux orages
- I
Franklin, à Philadelphie
- Date
- Juin 1752, selon la tradition
- Lieu
- Non précisé
- Témoins
- Son fils seul
- Récit
- Une lettre d’octobre 1752, sans détail d’exécution
- II
Romas, à Nérac
- Date
- Annoncé le 12 juillet 1752, réalisé le 7 juin 1753
- Lieu
- Aux portes de Nérac
- Témoins
- Un public nombreux
- Récit
- Des mémoires circonstanciés, examinés par l’Académie en 1764
D’après les Papers of Benjamin Franklin et le Mémoire de Romas (1776).
Franklin ne contesta pas. Il n’en avait guère besoin : il était déjà, pour l’Europe entière, l’homme qui avait désarmé le ciel. C’est moins spectaculaire qu’une découverte volée, et c’est plus vrai. Le siècle savant fonctionnait ainsi : des hommes que séparait un océan interrogeaient au même moment les mêmes nuages ; les lettres traversaient lentement ; les dates devenaient des armes, et les académies arbitraient. Il n’est pas besoin d’effacer Franklin pour rendre Romas remarquable. Il l’est par lui-même.
VVLe maître du tonnerre
L’histoire prend ensuite un tour presque voltairien. En 1759, Romas voulut renouveler son expérience à Bordeaux, devant un public plus nombreux. Pendant l’orage, la foudre tomba sur une maison voisine, celle-là même où l’on avait remisé le cerf-volant. Pour la foule, la cause était entendue : l’homme de Nérac avait attiré le feu du ciel sur la ville. On s’en prit à l’appareil, qui fut mis en pièces, et l’expérimentateur dut s’éloigner sous les menaces.
L’ironie est complète. Romas avait voulu montrer que le tonnerre obéissait à des lois naturelles, et pour l’avoir montré trop bien, on lui prêtait le pouvoir des sorciers. La science avait chassé le sorcier du ciel ; la foule venait de le remettre sur terre.
« La science avait chassé le sorcier du ciel ; la foule venait de le remettre sur terre. »
Bordeaux, 1759
VIVISe garantir de la foudre
Ce que Romas cherchait, au fond, n’était pas l’étincelle, mais la sauvegarde. Son dernier ouvrage en porte le titre : Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons, imprimé à Bordeaux chez Bergeret en 1776, suivi d’une lettre sur l’invention du cerf-volant électrique et des pièces justificatives de la querelle. Il y rassemblait, en vieil homme de robe, son dossier : les lettres datées, les témoignages, le rapport de l’Académie.
Il mourut à Nérac la même année, en janvier 1776. Il avait commencé en regardant l’orage ; il finissait en cherchant à s’en protéger. Entre les deux, la foudre n’avait pas changé de nature. Elle avait changé de place dans l’esprit des hommes.
L’hommage de 1911. Évocation à la manière d’une photographie ancienne : ce n’est pas un document d’archives.
Sa ville mit longtemps à s’en souvenir. En 1911, à l’initiative de l’Académie de Bordeaux, Nérac éleva une statue de bronze à Jacques de Romas ; Armand Fallières, né à Mézin, ancien maire de Nérac devenu président de la République, présida l’inauguration. Le bronze fut enlevé en 1942 pour la fonte des métaux non ferreux ; la statue que l’on voit aujourd’hui est une restitution, rendue à son piédestal en 2010. Comme si Romas devait disparaître deux fois avant d’être retrouvé deux fois.
❦Un fil entre Nérac et le ciel
Il n’avait ni cabinet royal ni institution parisienne derrière lui. Il avait Nérac, une académie de province, quelques amis, des barres de fer, du fil de cuivre, du chanvre, du papier. Et une idée : lever quelque chose assez haut pour aller chercher dans le ciel ce qu’aucune main ne pouvait saisir.
Le 7 juin 1753, des habitants de Nérac regardèrent un cerf-volant disparaître presque dans les nuages. Ils ne voyaient sans doute qu’un objet de papier au bout d’une corde. Mais cette corde reliait deux mondes. Au-dessus, le tonnerre que l’humanité avait craint, prié, tenu pour la colère de Dieu pendant des millénaires. Au-dessous, un homme et un instrument. Entre les deux courait un fil de cuivre.
La foudre n’avait pas cessé d’être terrible. Elle venait seulement de devenir intelligible. Et cela aussi s’était produit en Gascogne.
Fred Augé
