Évocation historique de chevaliers des ordres militaires en Gascogne
HISTOIRE ET MÉMOIRE ✦ GASCOGNE ✦ 7 OCTOBRE 2026

La croixet l’épée

Les ordres militaires en Gascogne

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C’était au cœur de l’hiver, en ce mois de février où les gaves grossis roulent sous Lourdes une eau couleur d’ardoise, et la grande salle du château s’était remplie de chevaliers. Pierre, comte de Bigorre, y siégeait, la comtesse Béatrix à son côté, Centulle son fils près de lui ; l’abbé de l’Escaladieu se tenait parmi les témoins. Devant eux, deux hommes venus de loin, Pierre de Rosière, maître du Temple en Provence, et Arnaud de Villeneuve, chevalier du même ordre, recevaient en franc-alleu la ville et le fief de Bordères. Le parchemin porte la date du 7 des ides de février 1148, que nous lisons, selon notre manière de compter les années, 7 février 1149.

Personne alors ne pouvait savoir que ce geste se répéterait cent fois, de la Garonne aux Pyrénées ; que sous le manteau blanc du Temple et la croix de Saint-Jean s’élèveraient des donjons, des villages, des moulins et des vignes ; et que la Gascogne, pendant des siècles, travaillerait pour une Jérusalem qu’elle ne verrait jamais. De cette œuvre il ne reste guère que des églises trop grandes pour leurs villages et des noms que l’on prononce sans les entendre : le Temple, la Cavalerie, l’Hôpital. Mais les parchemins demeurent, et ils disent mieux que les légendes ce que furent ces hommes.

I / LES ORDRES MILITAIRES

Une terre à défricher, des âmes à sauver

Les Hospitaliers de Saint-Jean furent les premiers. Entre 1100 et 1120, aux confins du Comminges et du Toulousain, sur les premières collines de la Gascogne encore couvertes d’une vaste forêt, châtelains et petits seigneurs remirent à l’Hôpital et à frère Gérard, son premier prieur en Toulousain, une quarantaine de petites églises et de terres « pour faire une sauveté ». On planta les croix qui marquaient l’asile, on partagea le sol en casaux, on appela des colons ; ainsi naquirent Poucharramet, fondé après une donation du 27 avril 1102, Sénarens, Savères, Saint-Blancard. Les Templiers, venus plus tard, se coulèrent dans le même moule, et dès 1142 le Temple de Montsaunès, au pied des Pyrénées commingeoises, recevait déjà des dons.

Pourquoi donner ? D’abord pour le salut. On donnait sa terre comme on se donnait soi-même : en 1156, le chevalier Aramon d’Aspet remit au Temple de Montsaunès la ville et le château de Canens, puis, quelques jours plus tard, sa personne avec ses droits, jusqu’au repas annuel que lui devaient ses vassaux — deux setiers de froment, trois de vin, dix d’avoine, dix-huit deniers morlans et sept poules. En 1186, Raymond d’Aspet entra dans l’ordre à son tour, apportant ses fiefs, ses hommes et ses femmes, les herbes, les eaux, les landes et les montagnes. Près de Nérac, Arnaud d’Argenteins livrait au Temple tout ce qu’il possédait : Elegi abjectus esse in domo Dei mei magis quam habitare in tabernaculis peccatorum, « J'ai choisi d'être le dernier dans la maison de mon Dieu plutôt que d'habiter sous les tentes des pécheurs » (psaume 84 - 83 dans la Vulgate - verset 11).

Mais on donnait aussi parce que la terre était vide. La Gascogne du XIIe siècle était un pays de forêts, de landes et de vacants, où les bras manquaient plus que le sol. Les grandes abbayes — la Sauve-Majeure, Sainte-Croix de Bordeaux, l’Église d’Auch — avaient montré la voie ; les ordres militaires, puissants, organisés, riches en hommes et en relations, offraient aux seigneurs une manière de faire fructifier ce qu’ils ne savaient plus exploiter. Le salut et le défrichement allaient ensemble ; les chartes ne les séparent jamais.

Reconstitution du défrichement et de la fondation d’une sauveté
Défricher, rassembler, protéger : la naissance des sauvetés. Illustration de reconstitution.
II / LES ORDRES MILITAIRES

Combien ? Le compte des érudits

La question paraît simple, et elle ne l’est pas. Combien la Gascogne compta-t-elle de commanderies ? La réponse dépend de l’époque où l’on compte, de ce que l’on appelle commanderie — une grande maison, un simple membre, une grange — et surtout des archives que l’on a sous les yeux.

En 1877, Jean-François Bladé publia dans la Revue de Gascogne le premier catalogue des « ordres religieux et militaires » de la province. Pour le Temple, sa moisson était maigre : Riscle dans le diocèse d’Auch, Baulac en Bazadais, Bordères en Bigorre, une poignée de maisons autour d’Agen et du Port-Sainte-Marie, une inscription de 1270 trouvée à Sauvagnas où se lisait le titre d’un commandeur d’Agen. Au passage, il écartait d’une phrase une tradition tenace : « Rien ne prouve qu’ils aient eu, comme on l’a dit, une maison à Gavarnie. » Gavarnie fut bien un hôpital de montagne, mais de Saint-Jean, non du Temple.

À peine le catalogue paru, les correspondants de la Revue s’empressèrent de le compléter. Le 5 septembre 1877, depuis son château de Cauna, le baron de ce nom écrivait que la statistique des commanderies hospitalières restait « à faire ou à compléter », et que sa surprise avait été grande de la voir si réduite pour la région des Landes ; il signalait Pécorade en Tursan comme « la principale omission de M. Bladé ». Le 4 octobre, depuis Aubiet, un autre correspondant corrigeait à son tour la lecture d’un nom latin mal déchiffré. C’est ainsi que se fait l’histoire : les érudits, touches par touches, tentaient de reconstituer une mémoire engloutie par le temps.

Six ans après, Antoine Du Bourg ouvrit les archives de l’ancien grand-prieuré de Malte à Toulouse, et la carte changea de visage. Montsaunès, Argenteins, Cours en Bazadais, le Temple de Breuil sur le Lot, que Bladé ne comptait pas parmi les maisons du Temple, y apparaissaient avec leurs cartulaires et leurs donateurs. Les deux savants ne s’accordent pas davantage sur Bordères : Bladé place l’établissement des Templiers « entre 1245 et 1250 », quand Du Bourg publie la charte de Lourdes de 1149. Peut-être Bladé avait-il sous les yeux les actes de 1247 et de 1248, où la comtesse Pétronille confirma la haute justice des Templiers et où le seigneur d’Ossun leur restitua une église et une grange ; ce n’est là qu’une hypothèse, mais elle montre comment une confirmation peut se faire passer pour une fondation.

En 1768 enfin, au soir de l’Ancien Régime, le grand-prieuré de Toulouse comptait vingt-sept commanderies, dont bon nombre en Gascogne : Bordères, Boudrac, la Cavalerie, Montsaunès, Argenteins, Golfech, Caubin et Morlaàs, Goutz, le Temple du Breuil… Mais ce chiffre-là compte des circonscriptions administratives, non les maisons des origines. Tous les nombres sont vrais ; aucun ne dit la même chose.

III / LES ORDRES MILITAIRES

Des seigneurs de la terre

Que faisaient ces moines-soldats dans les collines gasconnes, si loin des murailles d’Acre ? Ils gouvernaient seulement. Charles Higounet, qui a rassemblé les données de tout le Sud-Ouest, l’a dit sans détour : dans aucun acte on ne les voit travailler eux-mêmes le sol. Les commanderies étaient des unités de production chargées de nourrir l’effort de l’ordre en Terre sainte ; le labeur revenait aux tenanciers, aux serviteurs, aux journaliers.

Seigneurs, ils furent aussi fondateurs. Au pied de leurs châteaux — Montsaunès, Breuil, Cours avec ses onze tours — des villages se formèrent d’eux-mêmes. Puis vint le temps des bastides, que les ordres fondèrent en paréage, partageant la seigneurie avec un comte ou un roi : Saint-Justin avec la vicomtesse de Marsan en 1280, Cabas avec le comte d’Astarac en 1296, Lalanne-Arqué, Plagne peu avant 1303, Barcelonne près d’Aire en 1316. Higounet dénombre, pour les deux ordres réunis, quelque quatre-vingts sauvetés, castelnaux et bastides fondés entre 1100 et 1353, dont une vingtaine de bastides ; quatorze d’entre elles reviennent aux Hospitaliers, plus attentifs que leurs rivaux aux choses de la terre.

Les registres laissent entrevoir l’économie de ces domaines. En 1234, la grange d’Ossun, qui dépendait de Bordères, abritait cent cinquante moutons, six bœufs, cinq truies, deux juments et leurs poulains. En 1268, le roi Jacques d’Aragon permit aux Hospitaliers de Gavarnie de faire hiverner quinze cents brebis dans ses montagnes. Montsaunès semble s’être voué à l’élevage des chevaux, qu’il offrait aux petits seigneurs du voisinage en retour de leurs dons. Argenteins avait droit aux herbes, aux eaux, aux glands et à la paisson dans toute la terre d’Albret et tenait un entrepôt de vin hors les murs de Nérac ; le Temple de Breuil prélevait six deniers par pipe de vin qui montait ou descendait le Lot. Près de Castelnau-d’Anglès, la grange d’Enmartin, que les Templiers avaient obtenue en 1250 du sire de Montesquiou, garda jusqu’à la fin de l’ordre de Malte son terroir borné de grosses pierres gravées de la croix, et la tour carrée qu’ils y élevèrent au XIIIe siècle.

IV / LES ORDRES MILITAIRES

Le feu et l’héritage

Puis vint l’orage. En 1307, Philippe le Bel fit arrêter les Templiers du royaume et placer leurs biens sous séquestre. En 1310, son chambellan Enguerrand de Marigny descendit à Carcassonne se faire remettre l’argent des trésors du Temple dans le Midi. Le concile de Vienne, en 1312, supprima l’ordre et adjugea ses domaines aux Hospitaliers ; mais le roi lâcha mal sa proie, et ce ne fut guère qu’en 1330, au prix de fortes sommes versées au Trésor, que l’affaire fut close. Sur le terrain, la dévolution réveilla toutes les convoitises : à Cours, à Plagne, officiers royaux et voisins tentèrent de s’approprier ce que le Temple laissait sans maître.

Que devinrent les hommes ? Une bulle de Jean XXII, datée du 15 décembre 1318, se plaint que certains anciens frères aient repris l’habit laïque, et que quelques-uns aient même pris femme ; elle ordonne de les faire entrer dans des monastères. Ainsi finirent, dans un cloître ou dans un mariage, ceux qui avaient été les chevaliers du Christ.

L’Hôpital, lui, remania la carte. L’ancien château templier de la Cavalerie, en Armagnac, devint vers 1330 le centre d’une commanderie nouvelle ; les maisons du Temple furent fondues dans celles de Saint-Jean ou érigées en circonscriptions propres. Pour quatre siècles et demi, les chevaliers de Rhodes, puis de Malte, tinrent ces terres gasconnes — de Frontès, au pied des montagnes de Luchon, jusqu’aux landes du Tursan.

Reconstitution de la mise sous séquestre des biens du Temple par des officiers royaux
Après 1307, les biens du Temple éveillent les convoitises. Illustration de reconstitution.
V / LES ORDRES MILITAIRES

La crosse et l’épée

Le Temple et l’Hôpital ne furent pas seuls. La Gascogne vit naître son propre ordre militaire. Peu après son avènement, en 1226, Amanieu, archevêque d’Auch, institua une milice de chevaliers pour protéger la foi et la paix et combattre ceux qui usurpaient les biens d’Église ; le pape Grégoire IX en confirma les statuts en 1231. Ses chevaliers portaient sur la poitrine une croix de laine rouge formée d’une crosse et d’une épée, signe de son origine épiscopale ; les hommes mariés y étaient reçus, et leurs femmes agrégées à l’ordre. La bulle de 1231 lui reconnaissait les châteaux de Manciet et de Démû, des terres en Comminges, en Bigorre, en pays de Dax. Les savants du XIXe siècle n’étaient d’accord ni sur son nom ni même, pour certains, sur son existence : le baron de Cauna remerciait Bladé d’avoir rappelé un ordre « dont les savants du nord nient l’existence (sauf en Espagne) ».

D’autres croix, plus humbles, marquaient les routes : celles des Antonins, chanoines hospitaliers voués aux malades du « feu Saint-Antoine », qui tenaient Pontdaurat en Bazadais dès 1284, Samadet et Roquefort dans les Landes. Ils n’étaient pas soldats ; mais leur ordre finit, lui aussi, par se fondre dans celui de Malte, en 1776.

VI / LES ORDRES MILITAIRES

Des agrégations de biens

Les commanderies avaient commencé comme des couvents, avec leur hôpital, leurs frères et leur précepteur. Bladé, en 1877, résumait leur destin d’un mot sans pitié : à la fin, elles n’étaient plus que « des agrégations de biens », dont les commandeurs avaient la jouissance, charges et taxes déduites. La Révolution emporta le reste.

Il faut revenir à Lourdes, dans la grande salle où le comte de Bigorre remettait son fief à deux inconnus en manteau blanc. Ce qu'il donnait n’était pas matériel. Il donnait pour le salut de son âme et de celle des siens, à un ordre de choses que le temps ne mesure pas.

L'œuvre des hommes a suivi le sort des œuvres humaines : le Temple est tombé, l'Hôpital s'en est allé avec le monde qu'il avait servi. Mais le don a porté ses fruits. Des forêts se sont ouvertes au labour, des villages se sont rassemblés autour d'une croix, et des générations de paysans ont vécu sur ces terres sans connaître le nom de celui qui les avait données. Les châteaux sont tombés, les bornes se sont perdues dans les sillons ; mais dans la tour d'Enmartin, dans l'église de Montsaunès, dans le nom d'un hameau appelé le Temple, la croix et l'épée veillent encore sur ce que la foi d'un comte avait confié à la terre.

Fred Augé
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Les croix dans le paysage

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PYRÉNÉESN ↑LANDESALBRETGASCOGNECOMMINGES Poucharramet Saint-Blancard Montsaunès Bordères Gavarnie Nérac / Argenteins Saint-Justin Barcelonne-du-Gers Manciet Dému Samadet Roquefort
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Carte schématique de repérage, non à l’échelle. Les positions sont simplifiées pour la lecture ; elles ne localisent pas précisément les bâtiments et ne restituent ni les frontières médiévales ni l’ensemble des commanderies. Pour les anciennes maisons du Temple, le filtre indique l’appartenance d’origine évoquée dans le récit, avant leur dévolution à l’Hôpital.

Sources & bibliographie

  1. Bladé (Jean-François), « Ordres religieux et militaires de la Gascogne », Revue de Gascogne, t. XVIII, 1877, p. 345-354. — Premier catalogue des maisons du Temple, de l’Hôpital, des Antonins et de l’ordre de l’archevêque Amanieu ; état des 27 commanderies du grand-prieuré de Toulouse en 1768. archive.org/details/revuedegascogne25gascgoog
  2. Cauna (baron de), « L’ordre de Malte dans les Landes », lettre datée de Cauna, 5 septembre 1877, Revue de Gascogne, t. XVIII, 1877, p. 531-533. — Compléments landais au catalogue de Bladé (Dax, Labatut, Marsan, Pécorade en Tursan).
  3. Dubord (R.), lettre datée d’Aubiet, 4 octobre 1877 (« Une terre de l’ordre de Saint-Jacques de l’Épée »), Revue de Gascogne, t. XVIII, 1877, p. 533 et suiv. — Correction d’une lecture de Bladé dans la bulle de l’ordre d’Amanieu.
  4. Du Bourg (Antoine), Histoire du Grand-Prieuré de Toulouse et des diverses possessions de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem dans le sud-ouest de la France, Toulouse, 1883, introduction (p. 8-10) et chap. IX (Montsaunès, p. 177 et suiv.), XIX (Temple de Brulhes), XX (la Cavalerie), XXI (Bordères, p. 369 et suiv.), XXII (Argenteins), XXIII (Cours). — Chartes de donation, séquestre et dévolution des biens du Temple, bulle de Jean XXII (1318). archive.org/details/histoiredugrandp00dubo
  5. Higounet (Charles), « Hospitaliers et Templiers : peuplement et exploitation rurale dans le sud-ouest de la France au Moyen Âge », dans Les ordres militaires, la vie rurale et le peuplement en Europe occidentale (XIIe-XVIIIe siècles), Toulouse, Presses universitaires du Midi, 1986, p. 61-78. — Sauvetés et bastides, chiffres de fondation, élevage, vigne, grange d’Enmartin. books.openedition.org/pumi/21997
Texte © Fred AUGÉ · Chroniques gasconnes
Illustrations de reconstitution fournies pour cette chronique.
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