Clément V le Pape gascon
Chroniques gasconnes — Figures

Clément V, le pape maudit

Un Gascon entre deux couronnes (1264–1314)
◊ ◊ ◊

Lyon, 14 novembre 1305. Le froid mord, mais la ville est en liesse. Dans la basilique Saint-Just, le sacre vient de s’achever : l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got, a reçu la tiare et règne désormais sous le nom de Clément V. Trois rois ont fait le voyage — Philippe le Bel, ses fils, son frère Charles de Valois, des délégations d’Angleterre et d’Aragon. Toute la chrétienté d’Occident est là.

Vient le retour. Le cortège descend par la montée du Gourguillon, ce raidillon médiéval qui plonge depuis la colline de Fourvière vers la Saône. Le pape, sur sa mule blanche, avance pas à pas ; le duc Jean II de Bretagne tient la bride d’une main, Charles de Valois marche tout près. La foule, partout, à toutes les fenêtres, sur tous les murs. Trop de monde. Sous le poids de ces grappes humaines, une muraille cède.

Elle s’effondre d’un coup, dans un fracas de pierres et de cris. Douze morts, dit-on, parmi les badauds. Charles de Valois est blessé. Le duc de Bretagne, écrasé sous la pierraille, expirera entre le 16 et le 18 novembre. Le pape, projeté au sol, se relève indemne — mais sa tiare a roulé dans la poussière. Quand on la lui rend, l’une des pierres précieuses qui l’ornaient a disparu. La légende lyonnaise veut que des générations entières aient cherché ce diamant dans les pierres du Gourguillon.

Les chroniqueurs y verront aussitôt le mauvais augure : ce pontificat commençait sous une pluie de pierres. Ils ne savaient pas encore qu’il s’achèverait sous une malédiction prononcée du bûcher.

◊ ◊ ◊

I.Un Gascon à la croisée des couronnes

Bertrand de Got est né vers 1264 — les biographes hésitent entre 1260 et 1264 — au bourg de Villandraut, en Bazadais, dans cette frange méridionale de la Guyenne où l’on est gascon avant d’être quoi que ce soit d’autre. Son père, Béraud de Got, seigneur de Livran et de Grayan, est un chevalier de moyenne extraction qu’un mariage avec Ide de Blanquefort a lié aux grandes maisons aquitaines. Sa mère lui apporte le sang des Lesparre, des Veyrines ; par les Albret, sa famille touche à ce qu’il y a de plus éminent en Gascogne.

Or cette Gascogne, dans les années 1260, est un pays partagé. La Guyenne — Bordelais, Bazadais, Agenais — relève du roi-duc d’Angleterre, qui en est le suzerain depuis le mariage d’Aliénor en 1152. Mais ces mêmes seigneurs gascons, pour d’autres terres, peuvent être vassaux du roi de France ; et ce que l’un tient, l’autre le convoite. La famille de Got, seigneurs de Villandraut, est, comme l’a noté un généalogiste, attachée et fidèle au parti anglais. C’est dire que le futur pape n’est ni tout à fait français, ni tout à fait anglais : il est de cet entre-deux gascon que l’histoire de France escamote toujours et que celle d’Angleterre ne réclame plus.

Sa carrière ecclésiastique, en revanche, est exemplaire. Études au monastère du Deffès près d’Agen, droit canonique à Bologne, à Orléans ; chanoine de Saint-André de Bordeaux en 1292, chapelain pontifical de Boniface VIII en 1294, évêque de Comminges en 1295, archevêque de Bordeaux le 23 décembre 1299. À trente-cinq ans, il préside l’une des plus grandes provinces ecclésiastiques d’Occident — et c’est une province sous obédience anglaise.

Quand on voudra le faire passer pour une créature de Philippe le Bel, on oubliera ce détail. Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, était sujet du roi d’Angleterre.
◊ ◊ ◊

II.Pérouse, ou le compromis d’une crise

Pour comprendre l’élection du 5 juin 1305, il faut remonter à la querelle qui déchire la chrétienté depuis trois ans. En 1302, le pape Boniface VIII a publié la bulle Unam Sanctam, affirmation tranchante de la supériorité pontificale sur tout pouvoir temporel. Philippe le Bel, roi de France, n’a pas supporté. En septembre 1303, ses agents, conduits par Guillaume de Nogaret, ont fait irruption dans le palais d’Anagni, ont giflé le pape — le fameux schiaffo di Anagni — et l’ont laissé brisé. Boniface est mort un mois plus tard. Son successeur Benoît XI a régné huit mois.

Le conclave qui s’ouvre à Pérouse en juillet 1304 est aussitôt paralysé. Les cardinaux italiens, fidèles à la mémoire de Boniface, refusent tout candidat aux mains de Philippe ; les cardinaux français ne veulent à aucun prix d’un Italien qui rouvrirait l’affaire d’Anagni. Onze mois s’écoulent. Le 5 juin 1305, épuisés, intimidés par l’arrivée à Pérouse de Robert d’Anjou et de ses cavaliers aragonais, les cardinaux finissent par s’accorder sur un nom hors du Sacré Collège : Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Le choix est habile, et il n’est pas seulement français.

Bertrand n’a pas participé aux déchirements romains. Il n’a pas voté contre Boniface, il n’a pas servi Philippe contre lui. Surtout, il relève d’un roi qui n’est pas Philippe : le roi-duc d’Angleterre. C’est cette neutralité relative, ce statut d’homme de la marche, qui le désigne. Les chroniqueurs italiens, Villani en tête, ont voulu y voir un marché passé en secret entre Philippe et Bertrand — une rencontre nocturne dans une abbaye près de Saint-Jean-d’Angély, des promesses arrachées contre la tiare. La légende est tenace ; les historiens modernes la regardent comme très probablement fausse. Mais elle dit quelque chose de vrai : le nouveau pape allait devoir, sa vie durant, négocier avec un roi de fer.

◊ ◊ ◊

III.Une papauté itinérante en pays gascon

Voici ce que l’histoire scolaire ne dit jamais, et qui est pourtant la clé de tout : Clément V n’a pas régné depuis Avignon. Il n’a même jamais été évêque d’Avignon. Pendant les quatre premières années de son pontificat, et de façon épisodique jusqu’à sa mort, sa cour fut itinérante, et le centre de son itinérance fut la Gascogne.

Après le sacre lyonnais et l’hiver passé sur les rives du Rhône, le nouveau pape regagne ses terres. Il arrive à Bordeaux le 11 mai 1306. C’est là, et autour de là, qu’il séjournera l’essentiel des années 1306–1308. La cour pontificale parcourt Bordeaux, Bazas, Villandraut, Uzeste, La Réole, Casseuil, Saint-Macaire, Libéron. Elle remonte jusqu’à Poitiers en 1307 pour la grande entrevue avec Philippe le Bel, redescend dans le Bordelais, repart vers le Comtat. Ce n’est qu’en mars 1309 que Clément, malade et épuisé, s’établit pour de bon à Avignon — et même alors, sa curie est installée à Carpentras, non dans Avignon même.

Cette papauté gasconne a laissé des traces de pierre. Au sud du Bordelais, Clément fait bâtir ou agrandir une série de forteresses-résidences que l’on appelle aujourd’hui les châteaux clémentins : Villandraut, qu’il fait sortir de terre sur le bourg natal ; Roquetaillade, modernisé pour son neveu Gaillard de Got ; Budos, Fargues, La Trave, Duras. Ces bâtiments adoptent un même parti : plan quadrangulaire, six tours d’angle et de flanc, donjon-résidence intégré au logis — un compromis original entre la forteresse philippienne et le palais méridional. Ils disent assez que le pape ne se voyait pas en hôte de passage : il préparait, dans son pays, une résidence durable.

À Uzeste, qu’il connaissait depuis l’enfance — le bourg appartenait, par sa sœur Gaillarde, à la maison de Preyssac —, il fait reconstruire sur de plus vastes proportions la collégiale Notre-Dame, dont il prévoit qu’elle abritera son tombeau. C’est là, et nulle part ailleurs, qu’il a voulu reposer.

Le centre de gravité de la chrétienté, pendant ces années-là, ne fut ni Rome, ni Avignon : ce fut la Gascogne.

Cette gasconnité eut son coût. Clément créa, durant son pontificat, vingt-quatre cardinaux, dont une dizaine pris dans sa propre famille ou sa clientèle aquitaine : ses neveux Raymond de Got, Arnaud de Pellegrue, Bernard de Got, Guillaume Ruffat de Fargues, Gaillard de la Mothe, et bien d’autres. Le népotisme lui fut amplement reproché, et il l’est encore. On peut aussi le comprendre : dans une cour soumise à la pression constante de Philippe le Bel, dans une Italie qui le haïssait, le pape gascon avait besoin de fidélités sûres. Il les chercha où il les connaissait.

◊ ◊ ◊

IV.L’étau : les Templiers et le concile de Vienne

Le vendredi 13 octobre 1307, à l’aube, dans tout le royaume de France, les agents de Philippe le Bel arrêtent simultanément l’ensemble des Templiers du royaume. Opération policiere foudroyante, menée sans avertir le pape, qui en est légalement le seul juge — l’Ordre du Temple ne dépend que de Rome. Clément, qui séjournait alors à Poitiers, apprend la nouvelle avec stupéfaction. Il protège ce qu’il peut protéger ; il proteste, il temporise.

Suit une partie de bras de fer de sept années. Clément ne croit pas, semble-t-il, à la culpabilité collective des Templiers : les aveux ont été arrachés sous la torture ; les chefs d’accusation — reniement du Christ, idolâtrie, sodomie — sont les mêmes que ceux que Nogaret avait forgés, en son temps, contre Boniface VIII. Mais Philippe a saisi les biens, lancé la machine, et l’opinion française s’est embrasée. Le 22 novembre 1307, Clément publie la bulle Pastoralis praeeminentiae qui ordonne à tous les souverains chrétiens d’arrêter les Templiers : c’est une concession — mais c’est aussi une manière de reprendre la main, en transformant une affaire française en procès ecclésiastique universel.

S’ouvre alors un long combat de procédure. Clément fait juger les chefs par une commission pontificale. Il réouvre l’enquête. Il résiste, à sa manière — lente, biaise, malade. Le concile de Vienne, qu’il convoque pour 1311–1312, doit trancher. Mais le 20 mars 1312, Philippe le Bel arrive à Vienne en personne, escorté d’une troupe considérable. Deux jours plus tard, la bulle Vox in excelso supprime l’Ordre du Temple. Le texte est habile : il ne condamne pas l’Ordre — les preuves ont manqué — il le supprime, par voie administrative, comme entaché d’un soupçon inexpiable. Les biens iront aux Hospitaliers. Philippe en gardera l’usufruit pendant des années, ainsi qu’une dette de cinq cent mille livres, dont l’abolition aura été, dit-on, le véritable enjeu.

Le 18 mars 1314, à Paris, sur l’île aux Juifs, Jacques de Molay, dernier grand-maître du Temple, est brûlé vif avec Geoffroy de Charnay, précepteur de Normandie. Ils ont retracté leurs aveux la veille. Au moment où les flammes montent, dit la Continuation de Guillaume de Nangis, Molay aurait crié ces paroles que la légende a fixées :

« Pape Clément, roi Philippe, avant un an je vous cite à paraître au tribunal de Dieu ! »

L’histoire allait lui donner raison.

◊ ◊ ◊

V.Roquemaure, Uzeste, et les pierres brisées

Au début de l’année 1314, Clément V est épuisé. Le mal qui le rongeait — un cancer de l’estomac, sans doute, ou cette pierre dont parlent les chroniqueurs — a tout aggravé. Sentant venir la fin, il veut rentrer mourir en Gascogne, dans cette collégiale d’Uzeste qu’il a fait bâtir pour l’y recevoir. Il quitte Avignon, remonte le Rhône, atteint Roquemaure, sur la rive droite, dans le Languedoc. Il n’ira pas plus loin. Il meurt le 20 avril 1314, à cinquante ans environ. Selon une tradition que rapporte un chroniqueur lyonnais, on lui aurait fait avaler en dernier recours un plat d’émeraudes pilées, remède extrême que la médecine du temps croyait souverain. Il en mourut sans doute un peu plus vite.

Le corps est embaumé, ramené vers Uzeste à travers la France — voyage funebre interminable. Il y est inhumé le 4 septembre 1314, dans la collégiale qu’il avait voulue. Un gisant d’albâtre, commandé sans doute à un atelier toulousain, le représente en pontifical, mains jointes ; il existe encore, mais mutilé.

Car la malédiction n’allait pas s’arrêter au pape. Le 29 novembre 1314, sept mois et neuf jours après Clément, Philippe le Bel, jeté bas par sa monture lors d’une chasse en forêt de Pont-Sainte-Maxence, succombe à ses blessures. Guillaume de Nogaret, l’homme du soufflet d’Anagni, était mort quelques mois plus tôt. Les trois fils de Philippe, les rois maudits, mourront en sept ans sans descendance mâle qui survive : Louis X en 1316, Philippe V en 1322, Charles IV en 1328. La dynastie capétienne directe s’éteint avec eux. La guerre de Cent Ans s’ouvrira sur ces tombes.

Quant au gisant d’Uzeste, il subit en 1577 la profanation des troupes huguenotes du capitaine Pièce, qui pillent la collégiale, brisent la tête de la statue, fouillent en vain le tombeau pour y chercher l’or qu’ils croient enseveli avec le pape. Les pierres, encore une fois, retombaient sur Clément.

◊ ◊ ◊

L’histoire a retenu de lui l’image d’un pape faible, népotiste, soumis, qui livra les Templiers et abandonna Rome. C’est l’image que Dante, dans le Paradis, a fixée pour les siècles — il guasco, le Gascon, placé au plus profond de la fosse des simoniaques. C’est l’image que les manuels répètent. Elle n’est pas tout à fait fausse. Elle est très incomplète.

Bertrand de Got fut un homme malade, courageux par instants, retors par nécessité, attaché à sa terre, pris dans un étau dont aucun pape de son siècle n’eût pu sortir. Il mourut chez lui — ou presque chez lui, à Roquemaure, en route vers Uzeste. Sa dernière pensée fut sans doute pour cette collégiale dont il avait dessiné les voûtes, et pour ces châteaux du Bazadais où les chevaux de sa cour s’étaient si souvent arrêtés. Il fut le premier des papes d’Avignon, dit-on. Il fut surtout le seul des papes de Gascogne.

Sources principales : Continuation de la Chronique de Guillaume de Nangis · Giovanni Villani, Nuova Cronica · G. Mollat, Les papes d’Avignon (1949) · B. Guillemain, Les papes d’Avignon (1998) · J. Favier, Les papes d’Avignon (2006) · Y. Boutot, Le pape Clément V en son château bordelais (2018).
Retour en haut