Histoire et MémoireLomagneOctobre 2026
Esther en huit pièces
Les tapissiers d’Aubusson au château de Lamothe-Bardigues (1578-1582)
En 1578, deux marchands venus de la Marche vendent à un seigneur de Lomagne l’histoire de la reine Esther et celle de la chaste Suzanne, mesurées à la canne de Toulouse. Trois actes de notaire racontent ce marché que la guerre faillit défaire ; des tentures elles-mêmes, nul ne sait plus rien.
Il est des œuvres dont il ne reste que le prix. On ignore quel visage elles prêtaient à la reine Esther, de quelle verdure elles entouraient la chaste Suzanne surprise au bain, et si elles existent encore quelque part, roulées au fond d’un grenier, ou depuis longtemps réduites en lambeaux. Mais l’on sait ce qu’elles coûtèrent, à quel jour on devait les livrer, et de quelles pièces d’or on les paya. Le notaire, qui ne s’est jamais soucié de la beauté, a retenu tout le reste.
En 1906, Édouard Forestié, secrétaire général de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, feuilletait les vieilles minutes d’une étude de Saint-Nicolas-de-la-Grave lorsqu’il tomba sur trois actes de la fin du XVIe siècle. Ils concernaient le seigneur de La Mothe-Bardigues, dont le château se dresse à quelques kilomètres d’Auvillar, et des tapissiers d’Aubusson dont personne, jusque-là, n’avait entendu parler. « Le hasard, cette providence des chercheurs », écrivit-il en tête de sa communication, venait de lui livrer l’histoire d’un marché, d’une attente et d’une disparition.
IIDeux marchands de la Marche
Le 3 mai 1578, à Saint-Nicolas-de-la-Grave, sous le règne de Henri III, deux hommes qui ne sont pas du pays comparaissent devant maître Lacassagne, notaire royal : François Meaulme et François Matteron, « maîtres tappisseurs de la ville d’Aubusson en la marche Bourbonnays ». En face d’eux se tient noble Géraud de Goût, seigneur de La Mothe-Bardigues. L’objet du marché tient en une ligne : deux « garnytures » de tapisserie, l’une de l’histoire d’Esther, l’autre de l’histoire de sainte Suzanne, pour orner une salle basse et une chambre du château.
Le reste est affaire de mesures et de délais. Esther sera livrée avant la fin de septembre, Suzanne à la Toussaint. On paiera trois écus et demi par canne carrée de Toulouse, la canne valant huit pans, et l’argent sera compté dès la marchandise reçue. Pour gage de leur parole, les tapissiers laissent entre les mains du seigneur une pièce déjà tissée, « de la contenance de cinq cannes et demye », comme un avant-goût de la tenture promise. Trois témoins signent avec eux : Pierre Lambert, notaire d’Auvillar, Jean Faure, de la même ville, et Géraud Viguié, de Saint-Nicolas. Le seigneur, selon l’usage, signe du nom de sa terre : Lamothe.
Ce détail de la pièce laissée en gage dit tout un commerce. Ces hommes ne viennent pas prendre une commande pour la tisser au retour ; ils voyagent avec leurs modèles et des pièces toutes faites, qu’ils complètent ensuite selon les murs à couvrir. Forestié l’avait compris : ils « parcouraient nos provinces pour placer des garnitures de tapisseries dont ils avaient les cartons ». Quelques années plus tôt, en 1893, l’historien d’Aubusson Cyprien Pérathon l’écrivait à sa façon : « Nos peintres et fabricants, qui voyageaient beaucoup, rapportaient de Paris des modèles pour leur usage », surtout, précisait-il, au XVIIe siècle. Dès 1578 pourtant, la tapisserie descendait les routes de la Marche vers la Garonne, lentement, à la vitesse d’un mulet chargé de laine.
Une question demeure, que les actes ne tranchent pas. La livraison doit se faire « au chasteau dudict Saint-Nicolas ». Or la seigneurie de Saint-Nicolas appartenait aux abbés de Moissac, qui y possédaient un château où l’un d’eux, Aymeric de Peyrac, avait écrit sa chronique. Pourquoi un seigneur laïc prend-il livraison chez l’abbé ? Y commandait-il la place en ces temps troublés, ou le château n’était-il qu’un dépôt sûr, voisin de l’étude du notaire ? On l’ignore, et il vaut mieux le dire que l’inventer.
IIIIEsther en huit pièces
Le 13 septembre 1578, les tapissiers sont de retour devant le même notaire, et l’acte, cette fois, est presque une quittance. L’histoire d’Esther a été rendue au château de Saint-Nicolas « en huit pièces », apportée par Meaulme, Matteron et un troisième homme, « Anthoine Forest, leur compagnon ». Le tout monte à cent dix-neuf écus sol. Le seigneur en verse cent dix séance tenante, « en dix pistolles, dix huit doubles ducats et deux testons et autres monnaies courantes », et promet les neuf écus restants pour la prochaine Chandeleur.
13 septembre 1578 · château de Saint-Nicolas
L’histoire d’Esther, rendue en huit pièces
8pièces
34cannes carrées de Toulouse*
119écus sol
Payé comptant : 110 écus « en dix pistolles, dix huit doubles ducats et deux testons » ; les 9 écus restants à la Chandeleur.
Acte du 13 septembre 1578, éd. Forestié, 1906, p. 163-165. * Calcul : 119 écus ÷ 3,5 écus la canne ; le texte imprimé porte « quatre ».
Cent dix-neuf écus à trois écus et demi la canne : la tenture couvrait donc trente-quatre cannes carrées. Le texte imprimé porte « quatre », que la lecture de la numérisation a pu tronquer ; mais le calcul ne laisse guère de doute. Si l’on retient pour la canne de Toulouse le chiffre de 1,84 mètre que donne Forestié, cela ferait plus d’une centaine de mètres carrés de laine, de quoi tendre une grande salle sur toute sa hauteur. Le prix, notons-le, varie d’un acte à l’autre : le second parle de « troys escuts et deux sols », le premier et le troisième de trois écus et demi. Forestié estimait la canne carrée à une centaine de francs de son temps.
À quoi ressemblait cette Esther ? L’histoire de la reine qui sauve son peuple devant Assuérus était, dit Forestié, « en quelque sorte classique, banale » dans les ateliers de Felletin et d’Aubusson. Les modèles venaient d’ailleurs, de Flandre ou de Paris, et la Marche les reproduisait à sa manière. En 1894, Mgr Barbier de Montault dressait sans complaisance le portrait de cette « fabrication marchoise » : une composition alourdie, un carton qui « valait mieux que la tapisserie », livré au trait et que le tapissier nuançait à son gré, un ensemble « tantôt jaunâtre et tantôt verdâtre, très souvent terne, fané, effacé ». Il parlait d’une pièce du XVIIe siècle, mais le métier n’avait guère changé. C’étaient des tapisseries de basse lisse, tissées vite, vendues loin, faites pour vêtir des murs de province plutôt que pour la gloire.
Le contraste est saisissant avec ce que la Lomagne connaissait quatre-vingts ans plus tôt. Le 10 novembre 1499, l’abbé de Belleperche, Jean de Cardaillac, engageait à son service un tapissier du pays, Robin Bondifflart, « tapisserium de Garganvillar », pour lui faire toutes les tentures qu’il désirerait, « de la plus gaya verdura ». On prenait l’artisan à son service, avec ses ouvriers, et on lui fournissait les canevas. En 1578, on n’engage plus personne : on achète à la canne une histoire sainte, tissée à cent lieues de là. Esther pour la salle où l’on reçoit, Suzanne pour la chambre : la reine qui intercède et l’épouse injustement accusée, la vertu publique et la vertu privée. On peut voir dans ce choix un programme ; on peut aussi n’y voir que les deux histoires que les marchands avaient dans leurs ballots.
« … ont promis apporter et rendre au Seigneur de la Mothe au chasteau dudict Saint-Nicolas… » Acte du 3 mai 1578. Évocation.
IIIIII« Que Dieu ne permette »
Chacun des trois actes contient la même clause, que l’on serait tenté de lire comme une formule : le contrat demeurera suspendu « au cas il y aurait guerre ouverte ». En 1578, ce n’était pas une précaution de style. À quelques lieues de Bardigues, Auvillar avait été prise deux fois par les protestants : en 1612 encore, une dizaine d’habitants âgés jurèrent sur les Évangiles que la place était tombée, selon le texte imprimé, « es années mil cinq cens septante six et mil cinq cens septante », que les églises y avaient été « ruinées et mises à terre », et que les titres de la paroisse, emportés à Montauban, avaient dû être rachetés cent cinquante livres. Les tapissiers creusois traversaient un pays où l’on savait ce que valait une paix.
Suzanne, elle, ne vint pas. Le second acte la promettait « entre icy le premier jour de Caresme prochain venant », toujours « réserve toutefois s’il y aurait guerre ouverte ». Quatre ans plus tard, le 18 février 1582, le seigneur de La Mothe repasse un marché pour la même histoire de sainte Suzanne, mais avec d’autres hommes : Pierre Braband et un nommé Suquet — Forestié lit aussi Tuquet —, « maîtres tappissiers, marchands d’Aubusson ». Mêmes conditions, même prix de trois écus et demi la canne, livraison à la Toussaint. Et la vieille clause revient, cette fois augmentée d’une prière qui sonne comme un aveu : le contrat sera suspendu « es cas il y aurait guerre ouverte, que Dieu ne permette ».
Que s’était-il passé entre-temps ? Forestié invoquait « les troubles de la Ligue ». Le mot vient un peu tôt : la grande Ligue catholique ne se forme qu’en 1584. Mais la guerre avait bel et bien repris en Guyenne en 1579 et 1580, et l’on peut penser, sans pouvoir le prouver, que c’est elle qui retint Suzanne au fond de la Creuse. Le pays ne connut pas de répit durable : en juin 1594 encore, Henri IV promettait aux habitants d’Auvillar qu’ils ne seraient pas recherchés pour avoir démoli le château de leur ville et, « durant les présents troubles », la maison de Jehan de Caumont, sieur d’Agre. De la tenture de 1582, en revanche, on ne sait rien. Forestié n’a pas retrouvé la quittance ; nul ne peut dire si Suzanne arriva jamais à Bardigues.
IVIVUn nom qui se transmet comme une tenture

Le seigneur qui achète ces tentures porte un nom illustre. Les Goth, ou du Goût, sont la famille de Bertrand de Goth, le pape Clément V ; Philippe le Bel avait donné la vicomté d’Auvillar à Arnaud Garcie de Goth, frère aîné du pontife, et c’est à cette lignée que La Mothe-Bardigues appartenait depuis le XIVe siècle. Mais le nom, à Bardigues, s’est transmis à la manière d’un bien meuble. Au XVIe siècle, faute d’héritiers, la seigneurie passa aux Cruzy-Marcillac, qui en relevèrent le nom et les armes. Notre « noble Géraud de Goût » — que le deuxième et le troisième acte nomment Béraud — était-il un Goth de sang ou un Cruzy de nom ? Les actes ne le disent pas, et la date du passage d’une maison à l’autre reste à établir.
Le 2 janvier 1625, la même histoire se répéta. Charlotte de Cruzy, « dite de Goût de Marcillac », fille unique de Pierre de Gout de Cruzy-Marcillac, seigneur de La Mothe-Bardigues, épousa Jean-François d’Esparbès de Lussan, seigneur de Carbonneau. Son père lui donna tous ses biens, à la charge de faire porter à leurs enfants « le nom et les armes de Gout-Marcillac avec celui d’Esparbès ». Leur fils Sylvestre s’appela donc d’Esparbès de Lussan de Gout ; il fut baron de La Mothe-Bardigues, gouverneur du comté d’Auvillar, conseiller au parlement de Toulouse. À Bardigues, on héritait d’un nom comme on hérite d’une tapisserie : on le suspendait aux murs de sa maison, et il passait d’une famille à l’autre sans changer de place.
Le château lui-même changea de visage. On le reconstruisit au XVIIe siècle dans le goût du temps ; il traversa la Révolution sans être pillé, et son propriétaire, le comte d’Esparbès de Lussan, ancien gouverneur de la province, traduit devant le Tribunal révolutionnaire, y sauva sa tête. Le mobilier et les archives demeurèrent en place. Si les tentures de 1578 avaient survécu jusque-là, rien ne s’opposait à ce qu’elles fussent encore aux murs au siècle suivant.
VVVues sans être reconnues
Le 5 juillet 1898, par une de ces « magnifiques journées » de messidor, plus de trente membres de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne prirent le chemin accidenté qui monte d’Auvillar à Lamothe-Bardigues. Leur rapporteur, C. de Lafontan de Goth — qui portait lui-même le nom des anciens seigneurs —, décrivit un château « admirablement conservé au-dedans comme au-dehors », un salon tendu de lampas « aux teintes vives d’une fraîcheur parfaite », une salle à musique, deux lits Louis XIV à baldaquin en dôme, « et de belles tapisseries de Beauvais ». De la reine Esther, pas un mot.
Huit ans plus tard, Forestié publiait ses trois actes. L’historien de la tapisserie Alfred Castel, à qui il les avait communiqués, confirma que Meaulme, Matteron, Forest, Braband et Suquet manquaient à la liste connue des tapissiers d’Aubusson ; et l’un de ses correspondants jugeait que ces tentures devaient reproduire des estampes d’après Martin de Vos, copiées sur des modèles venus de Flandre, « bien mal, je n’en doute pas ». Personne, semble-t-il, ne retourna alors à Bardigues pour chercher Esther aux murs. Les visiteurs de 1898 avaient vu des tapisseries sans savoir qu’elles pouvaient avoir une histoire ; le chercheur de 1906 savait l’histoire, et ne vit pas les tapisseries.
Trois regards sur Bardigues
Ce que chacun a vu, ce que chacun a tu
- I
Le notaire, 1578-1582
- Ce qu’il voit
- « une salle basse et une chambre »
- Ce qu’il retient
- huit pièces, 119 écus, la canne de Toulouse
- Ce qu’il tait
- le dessin des tentures
- II
Les visiteurs, 1898
- Ce qu’ils voient
- « tentures en lampas », lits Louis XIV
- Ce qu’ils retiennent
- « de belles tapisseries de Beauvais »
- Ce qu’ils ignorent
- les actes de 1578
- III
L’archiviste, 1906
- Ce qu’il lit
- trois actes de Saint-Nicolas
- Ce qu’il retient
- cinq tapissiers inconnus
- Ce qu’il ne fait pas
- retourner à Bardigues
Forestié, 1906 ; Lafontan de Goth, 1898.
Deux lectures restent possibles, et il serait malhonnête d’en préférer une. Ou bien les tentures de 1578 avaient disparu depuis longtemps, usées, vendues, remplacées par le décor du grand siècle. Ou bien les visiteurs de 1898, qui couraient « bride abattue » vers leur dernière étape, ont pris pour du Beauvais quelque pièce plus ancienne et plus humble, de ces ouvrages de la Marche que l’on jugeait alors sans indulgence.
« L’on ne perd jamais son temps à feuilleter ces vieux grimoires dont l’aspect rébarbatif cache pourtant des fleurs… archéologiques qui ne sont pas à dédaigner. »
Édouard Forestié, 1906
Esther a sauvé son peuple ; elle n’a pas sauvé sa propre image. Il reste d’elle huit pièces de laine dont on ignore le dessin, cent dix-neuf écus dont on connaît la monnaie, une pièce laissée en gage un matin de mai, et la signature d’un seigneur qui écrivait le nom de sa terre à la place du sien. Les laines de la Marche passaient vite, disait-on, et fanaient en jaune et en vert ; l’encre de maître Lacassagne, elle, n’a pas pâli.
Fred Augé
