Chroniques gasconnes — Orient latin

Bertrand de Blanquefort

Le sixième Maître du Temple, bâtisseur d’un ordre

vers 1109 — janvier 1169

Au milieu du XIIe siècle, l’ordre du Temple n’a pas quarante ans d’existence. Né d’une poignée de chevaliers voués à la protection des pèlerins, il est déjà devenu l’une des grandes puissances militaires de la Terre sainte. C’est à un seigneur de Guyenne, Bertrand de Blanquefort, qu’il revient de lui donner sa colonne vertébrale institutionnelle. Sixième maître de l’Ordre, vaincu et captif, réformateur patient, il incarne ce moment où une confrérie de moines-soldats se mue en une véritable institution.

Un homme entre Guyenne et Terre sainte

  • Origine : noblesse aquitaine, région bordelaise.
  • Fonction : sixième maître de l’ordre du Temple.
  • Épreuve majeure : capturé en 1157 au Gué de Jacob.
  • Œuvre durable : structuration institutionnelle de l’Ordre.

Le Temple au XIIe siècle

  • Une milice religieuse devenue puissance militaire.
  • Une frontière permanente face à Nour ed-Dîn.
  • Un ordre jeune, encore en voie d’organisation.
  • Une institution bientôt gouvernée par ses statuts.
Colonne de chevaliers templiers avançant dans la vallée du Jourdain au lever du jour
Dans la haute vallée du Jourdain, l’Orient latin vit sous la menace permanente des embuscades et des offensives venues de Syrie.

Un seigneur de Guyenne dans l’Orient latin

Bertrand de Blanquefort — que les textes latins nomment aussi de Blancafort ou de Blanchefort — naît vers 1109 dans une famille de la noblesse aquitaine. Il est le fils de Godefroy, seigneur de Blanquefort, dans la région bordelaise. Sa lignée s’alliera aux puissants de Goth, l’une des grandes familles de Gascogne. Bertrand de Got, rejeton de cette parenté, deviendra au début du XIVe siècle le pape Clément V — celui-là même sous le pontificat duquel l’Ordre sera persécuté puis aboli. Ironie de l’histoire : la maison qui donna au Temple l’un de ses plus grands maîtres comptera aussi, par alliance, parmi les artisans lointains de sa chute.

On ignore tout du détail de sa jeunesse et des circonstances de son départ pour l’Orient. Comme nombre de cadets de la chevalerie méridionale, il prit la route de la Terre sainte et entra dans la milice du Temple, alors en pleine expansion. Sa première mention historiquement assurée date du 2 novembre 1156 : il apparaît, déjà revêtu de la dignité magistrale, parmi les souscripteurs d’un traité de paix conclu entre le roi Baudouin III de Jérusalem et la république de Pise. Le futur grand maître surgit donc dans la lumière des archives au sommet même de l’Ordre, sans que l’on connaisse les étapes de son ascension.

Le silence des sources sur ses premières années n’a rien d’exceptionnel : le Temple, ordre religieux autant que militaire, ne cultivait guère la mémoire individuelle de ses membres, et les chroniqueurs ne s’attachent au maître qu’à partir du moment où il engage l’Ordre dans les affaires du royaume. L’Aquitaine, terre de vieille tradition chevaleresque et de ferveur pèlerine, fournissait alors au Temple un contingent nombreux de frères ; Bertrand de Blanquefort en est l’un des plus illustres représentants.

Croix templière décorative

L’élection au magistère : le sixième maître du Temple

Bertrand de Blanquefort accède à la tête de l’Ordre en 1156. Il succède à André de Montbard — oncle de saint Bernard et l’un des fondateurs — dont la mort, contrairement à celle de Bernard de Tramelay tombé sous les murs d’Ascalon en 1153, pouvait être anticipée. L’élection se fit rapidement, signe d’un consensus parmi les dignitaires. Il devient ainsi le sixième maître du Temple, dans la ligne d’Hugues de Payns, Robert de Craon, Évrard des Barres, Bernard de Tramelay et André de Montbard.

Pour mesurer son rôle, il faut se souvenir de ce qu’était alors le Temple. Fondé vers 1119-1120, doté d’une règle au concile de Troyes en 1129, affranchi de toute autorité autre que pontificale par la bulle Omne datum optimum en 1139, l’Ordre est encore une institution jeune, dont les structures internes restent largement coutumières. Maître, il l’est d’une force militaire redoutée, propriétaire de forteresses et de domaines dans tout l’Occident, mais d’une administration encore floue. C’est cette double réalité — la puissance et l’inachèvement — qui définit l’héritage que Bertrand de Blanquefort va devoir assumer.

Guillaume de Tyr le décrit comme un homme religieux et rempli de la crainte de Dieu.

Guillaume de Tyr, Histoire d’Outre-mer, livre XVIII

La formule, dans la bouche d’un prélat souvent critique à l’égard des ordres militaires, vaut éloge : elle dit la piété sincère et la gravité morale d’un chef que l’on retrouvera, jusque dans l’épreuve, fidèle à sa vocation de moine autant que de soldat.

Carte des États latins d’Orient en 1156 sous le règne de Baudouin III
Les États latins d’Orient en 1156, au moment où Bertrand de Blanquefort accède au magistère du Temple.

Face à Nour ed-Dîn : la guerre de haute Galilée

Le magistère de Bertrand de Blanquefort s’ouvre sous le signe de la guerre. L’adversaire a un nom : Nour ed-Dîn, fils de Zengi, prince d’Alep et de Damas, artisan de l’unification musulmane de la Syrie et précurseur de Saladin. Face à lui, le royaume de Jérusalem a pour roi Baudouin III, que René Grousset décrit comme « le magnifique soldat et le politique très sage », aux côtés duquel les Templiers tiennent une place de premier rang dans la défense du pays.

Le rôle de l’Ordre, en ce milieu du siècle, a profondément changé depuis sa fondation. De simple escorte des pèlerins, le Temple est devenu l’armature permanente de la frontière. Là où l’ost féodal se dissolvait sitôt la campagne finie, les Templiers offraient une troupe disciplinée, toujours sur le pied de guerre, tenant des forteresses clés et capable de soutenir le choc des charges turques.

Au printemps de 1157, la guerre se rallume en haute Galilée. Grousset en pose le décor avec précision : « La guerre entre Nour ed-Dîn et Baudouin III commença en mai 1157 par une attaque du premier contre la forteresse franque de Panéas, ou Bâniyâs, en haute Galilée, au pied du massif de l’Hermon, dans la région des sources du Jourdain. »

Panéas — l’antique Banias, que les Francs nomment Bélinas — commande le passage entre la Galilée et la Damascène. C’est une place stratégique majeure, et c’est autour d’elle que va se nouer le drame. Le connétable Onfroi de Toron, retranché dans la citadelle haute de Soubeibé, tient assez longtemps pour permettre à Baudouin III, accouru à franc étrier, de faire lever le blocus. La place est sauvée ; mais cette victoire sans combat porte en elle le piège.

Enluminure représentant une bataille entre Templiers et cavaliers musulmans
La guerre de Syrie est une guerre de mouvements, de pièges et d’embuscades : le choc frontal n’est souvent que le dernier acte d’une manœuvre.

La bataille de Méron, au Gué de Jacob

Croyant l’ennemi rentré à Damas, Baudouin III reprend la route à petites étapes et campe sans méfiance près du lac de Houlé, dans la région du lac Méron. Nour ed-Dîn, lui, n’a pas désarmé : il a dissimulé ses troupes au bord du Jourdain et guette l’armée franque à découvert.

Il campait sans méfiance près du lac de Houlé, croyant Nour ed-Dîn rentré à Damas, lorsque ce dernier, qui avait dissimulé ses troupes derrière les roseaux, les papyrus et les lauriers-roses de la rive, surgit à l’improviste près du Gué de Jacob et mit les Francs en déroute.

René Grousset

Ce 19 juin 1157, sur les bords du Jourdain, au Gué de Jacob, c’est tout un pan de la chevalerie franque qui s’effondre. Le grand maître du Temple est au cœur de la mêlée. Surpris dans le défilé, Bertrand de Blanquefort tombe aux mains de Nour ed-Dîn avec quatre-vingt-sept de ses Templiers. La fleur de l’Ordre est capturée d’un seul coup. Parmi les prisonniers de marque figure aussi le comte Bertrand, fils d’Alphonse Jourdain — lui-même fils du comte de Saint-Gilles et de Toulouse —, témoignage de l’ampleur du désastre, qui frappe à la fois la milice et la haute baronnie.

Enflé de ce succès, Nour ed-Dîn revient aussitôt mettre le siège devant Panéas. Mais Baudouin III, dont Grousset souligne l’extraordinaire énergie, reconstitue en quelques jours une armée et reparaît devant la place, contraignant le prince turc, stupéfait, à battre une nouvelle fois en retraite. La place est sauvée ; le grand maître, lui, prend le chemin des cachots d’Alep.

Deux années de captivité

Commence alors, pour Bertrand de Blanquefort, une longue épreuve. Conduit en captivité, vraisemblablement à Alep, capitale de Nour ed-Dîn, le grand maître y demeure près de deux années. Pour un chef d’ordre militaire, la détention n’est pas seulement une souffrance personnelle : elle prive l’Ordre de sa tête au moment où la pression musulmane s'accentue, et elle constitue, pour le vainqueur, un atout politique et symbolique considérable.

Les Templiers, par règle, ne se rachetaient pas à prix d'argent et n'étaient pas autorisés à être échangés individuellement ; la libération du maître ne pouvait donc venir que d'un événement d'ampleur. Cet événement fut l'intervention de Byzance. En 1158-1159, l'empereur Manuel Ier Comnène descend en Syrie à la tête d'une armée imposante, reçoit l'hommage du prince d'Antioche Renaud de Châtillon et celui du roi Baudouin III, et marche de concert avec eux sur Alep.

C'est dans le cadre de cette grande démonstration de force, et des négociations qui l'accompagnèrent, que Nour ed-Dîn consentit à libérer ses prisonniers chrétiens. Bertrand de Blanquefort recouvre la liberté en 1159, au milieu d'une foule de captifs — plusieurs milliers selon les chroniqueurs —, la rançon ayant été, pour l'essentiel, le prix de la paix conclue avec l'empereur de Constantinople. L'épreuve avait duré deux ans ; elle n'avait entamé ni son autorité ni sa résolution.

Croix templière décorative

La grande œuvre : la réforme des statuts de l’Ordre

C’est après sa libération que Bertrand de Blanquefort accomplit ce qui demeure son apport le plus durable. Revenu à la tête de l’Ordre, il entreprend de doter le Temple des structures institutionnelles qui lui manquaient encore. La règle latine de 1129, héritée du concile de Troyes, définissait la vie religieuse et morale des frères ; elle ne réglait guère l’organisation hiérarchique, militaire et administrative d’une institution devenue immense. C’est ce vide que la réforme attribuée à son magistère vient combler.

On rattache en effet à son temps la première rédaction des retraits, ces statuts complémentaires qui précisent la hiérarchie de l’Ordre, les fonctions de chacun, la discipline et les usages du chapitre. Rédigés non plus en latin mais en langue vulgaire — français, occitan, catalan —, à l’occasion des chapitres généraux, ils traduisent le passage d’une règle monastique à un véritable code d’institution.

Le tournant institutionnel Désormais, le maître ne peut plus engager seul l’avenir collectif de l’Ordre. Les décisions majeures requièrent l’assentiment du chapitre général. Le pouvoir magistral, jusque-là quasi monarchique, se trouve encadré par une instance collégiale — équilibre subtil entre l’autorité du chef et le gouvernement de la communauté.

À cette architecture interne s’ajoutent les marques de prestige. Le pape Alexandre III, sous le magistère de Bertrand de Blanquefort, concède à l’Ordre plusieurs privilèges qui en confortent l’indépendance. Surtout, le grand maître obtient le droit de porter le titre de « maître par la grâce de Dieu » — formule jusque-là réservée aux souverains et aux évêques —, privilège qui sera transmis à tous ses successeurs.

Par ces réformes, Bertrand de Blanquefort fait œuvre de législateur autant que de chef de guerre. Il transforme une confrérie de moines-soldats, encore largement régie par la coutume, en une institution structurée, hiérarchisée et durable — celle qui, pendant un siècle et demi encore, pèsera de tout son poids sur l’histoire de l’Orient latin et de l’Occident.

Les dernières années : les campagnes d’Égypte et la mort

Le dernier acte du magistère se joue sur un nouveau théâtre : l’Égypte. Sous le roi Amaury Ier, successeur de Baudouin III, le royaume de Jérusalem se lance dans une série d’expéditions destinées à contrôler le riche pays du Nil, enjeu décisif de la lutte contre Nour ed-Dîn. Les Templiers de Bertrand de Blanquefort y prennent part, mêlés aux grandes manœuvres qui voient s'affronter Francs, Égyptiens et l’armée syrienne de Chirkouh, oncle du jeune Saladin.

C’est au cours de ces dernières campagnes que le grand maître s’éteint, au tout début de l'année 1169, tandis que l’armée chrétienne refluait d’Égypte. Il laissait, selon le mot d’un chroniqueur, « la réputation d’un religieux édifiant et d’un capitaine très versé dans le métier de la guerre » — jugement qui rejoint celui de Guillaume de Tyr et résume admirablement la double nature du moine-soldat. Il fut enseveli sans qu’aucune légende n’entourât sa fin : la mort discrète d’un homme dont l’œuvre, elle, devait survivre.

À propos de la date La date du décès varie selon les sources : l’obituaire de Reims fixe la mort au 2 janvier 1169 ; d’autres traditions retiennent le 13 janvier 1169.

Postérité d’un bâtisseur

L’histoire a souvent retenu, parmi les maîtres du Temple, les figures tragiques ou éclatantes : Hugues de Payns le fondateur, Gérard de Ridefort l’imprudent de Hattîn, Jacques de Molay le martyr du bûcher. Bertrand de Blanquefort appartient à une autre famille d’hommes : celle des organisateurs, dont l’œuvre se mesure moins aux faits d’armes qu’aux institutions léguées. Vaincu à Méron, captif à Alep, il aurait pu n’être qu’une victime de plus des guerres de Syrie. Il fut, au contraire, celui qui donna à l’Ordre sa charpente.

Sous son magistère, le Temple acquiert son gouvernement collégial, ses statuts hiérarchiques, son protocole et son rang dans la hiérarchie de la chrétienté. Quand on songe que cette institution survivra jusqu’au procès de 1307-1314 — conduit, suprême ironie, sous un pape issu de la parenté gasconne des Blanquefort —, on mesure la portée de l’œuvre accomplie par ce seigneur de Guyenne.

Entre la piété louée par Guillaume de Tyr et la rigueur narrative de René Grousset, c’est la figure d’un homme de devoir qui se dessine : moine fervent, soldat éprouvé, législateur patient — l’un de ceux, obéissants et obscurs, par qui les grandes institutions tiennent debout.

Repères chronologiques

v. 1109
Naissance en Guyenne, dans la famille des seigneurs de Blanquefort.
1156
Élection comme sixième maître du Temple ; première mention le 2 novembre.
19 juin 1157
Bataille de Méron, au Gué de Jacob : capture par Nour ed-Dîn avec 87 Templiers.
1157-1159
Captivité, vraisemblablement à Alep.
1159
Libération lors de l’expédition de Manuel Ier Comnène sur Alep.
après 1159
Réforme des statuts : retraits, chapitre général, titre de « maître par la grâce de Dieu ».
1163-1169
Participation aux campagnes d’Égypte du roi Amaury Ier.
janvier 1169
Mort du grand maître.

Sources principales

  • Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum — Histoire d’Outre-mer, livre XVIII. Témoignage contemporain.
  • René Grousset, L’Épopée des croisades, et Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, 3 volumes, 1934-1936.
  • Règle et statuts de l’ordre du Temple.
  • Notices des grands maîtres de l’ordre du Temple, notamment templiers.net.
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