La main coupée
de Vital de Garros
Dans les registres de la chancellerie de Philippe VI de Valois, une étrange histoire et qui contient pourtant un bois, une lance et une main. Le bois s’appelait Scotacans ; il ombrageait la juridiction de Condom en cet an 1333 où l’on trouva un homme, Vital de Garros couché dans les feuilles, ouvert au flanc, le poignet tranché. Une énigme que n’eût pas reniée PD James dans son roman policier Une folie meurtrière.
Pas besoin de commissaire de police pour notre enquête puisque ladite main coupée avait été rapportée par des valets l’avaient portée à leur maître, le coseigneur de Ligardes, qui la reçut, dit l’acte, « avec allégresse ». De là à dire que le crime avait été signé, il n’y a qu’un pas… que les juges qui siégèrent au mois de juin, les Évangiles ouverts devant eux, ne trouvèrent pas !
N’ayant pas les cellules grises d’Hercule Poirot, ni assez de preuves, mais juste leur conscience qui ne les laissait pas en paix pour absoudre ; ils firent ce que faisaient alors les hommes lorsque la vérité leur échappait : ils s’en remirent à Dieu et à la route. Arnaud de Revignan paierait quinze livres, et il irait, pour l’âme de sa victime, jusqu’à la Vierge noire de Rocamadour. Depuis la justice a fait du chemin puisqu’il y a bien longtemps que les coupables ne prient plus pour l’âme de leurs victimes…
Le bois de Scotacans
Nous ne savons rien de Vital de Garros, sinon qu’il habitait Condom. Le parchemin, qui n’a d’yeux que pour le droit, ne dit ni son âge, ni son métier, ni le nom de la femme qui l’attendit ce soir-là. Il dit seulement qu’on le trouva dans le bois de Scotacans, « assassiné d’un coup de lance dans le côté et la main droite coupée ».
Ce bois, dont le nom s’est perdu comme tant de lieux-dits de la Ténarèze, devait tenir aux collines qui séparent Condom de Ligardes, vers le nord, là où la Gascogne commence de regarder l’Agenais. On y coupait sans doute du chêne ; on y menait les porcs à la glandée ; on y passait, le soir, en rentrant des champs. C’est là qu’un homme attendit un autre homme.
La famille chercha, comme on cherchait alors, de bouche en bouche, et bientôt elle porta plainte. Le nom qu’elle prononça n’était pas celui d’un vagabond : Arnaud de Revignan — de Arrehinhano, écrit le greffier —, coseigneur de Ligardes.
On l’enferma dans la prison des consuls de Condom, puis, l’enquête se poursuivant, on le relâcha sous serment de se représenter, car la liberté provisoire, note avec un sourire l’érudit qui exhuma la pièce en 1879, « était, sinon un droit, du moins un usage constant ». Le seigneur de Ligardes rentra donc chez lui, et le bois de Scotacans continua de perdre ses feuilles.
Coup pour coup
Car ce meurtre avait une cause, et l’acte d’accusation, rédigé selon les formes du droit romain que le Midi n’avait jamais tout à fait oubliées, la dit sans détour. Quelque temps auparavant, Vital de Garros avait grièvement blessé Pierre-Raymond de Gotbès, frère d’Arnaud de Revignan.
Voilà le mobile, et il est simple comme le sont les mobiles de ce temps-là : un frère atteint, un lignage offensé, une dette de sang que le seigneur de Ligardes entendit régler lui-même, sans passer par les consuls.
Il lança ses gens — vispiliones et domestici, ses coupe-jarrets et ses domestiques — à la poursuite du Condomois. Ils le rencontrèrent dans le bois, le tuèrent d’un coup de lance, et lui tranchèrent la main « avec laquelle il avait blessé Pierre-Raymond ».
« La main pour la main : le membre coupable payait pour la faute. »
Puis ils rapportèrent ce trophée à leur maître.
Mais pourquoi Vital de Garros avait-il frappé Pierre-Raymond de Gotbès ? Ici le parchemin se tait, et il faut résister à la tentation de parler à sa place.
Les causes purent être multiples : une rixe de foire, une borne déplacée, une dette impayée, une femme, une parole de trop entre un bourgeois de Condom et le cadet d’une maison seigneuriale : tout est possible mais rien n’est écrit.
L’accusation ne remonte pas au-delà de la blessure, parce que la justice consulaire n’avait pas à juger cette première querelle — peut-être l’avait-elle déjà jugée, peut-être Garros, blessant un Gotbès, s’était-il lui-même mis hors la loi.
Nous ne savons qu’une chose : dans ce pays où les villes se donnaient des consuls pour n’être plus jugées par les châteaux, un seigneur avait cru pouvoir répondre au sang par le sang, comme si les coutumes de Condom n’existaient pas. C’est cette présomption-là, autant que le meurtre, que la ville allait juger.
Ici le latin du greffier s’anime d’une précision terrible : Arnaud de Revignan reçut la main letanter, jocunde et gaudenter — avec liesse, avec joie, avec allégresse. Trois adverbes pour un seul geste, comme si la plume elle-même tremblait d’indignation.
On imagine la scène dans quelque salle basse du château de Ligardes : les valets qui reviennent à la nuit, le linge rougi qu’on déplie sur la table, le maître qui sourit. Ce n’est plus la justice qui parle, c’est le vieux talion des lignages, qui prend la main pour la main et tient la vengeance pour un devoir.
Le coseigneur de Ligardes, dit plaisamment Paul La Plagne-Barris, « n’était pas gâté par la civilisation ».
Les Évangiles sur la table
Il comparut pourtant. Non devant le roi, non devant le sénéchal, mais devant la cour des consuls de Condom, cette justice bourgeoise que la ville tenait de ses coutumes et qu’elle exerçait dans la maison commune.
Trois hommes siégeaient : Jean de Foedi, docteur en lois, et deux consuls, Jean de Cassagne et Guillaume de Corbin. Devant eux, sur la table, les saints Évangiles, sacrosanctis Dei Evangeliis coram nobis positis, « afin que notre jugement procède du visage de Dieu et que nos yeux voient l’équité ».
L’audience était publique ; trente-deux bourgeois de Condom y assistaient, dont le greffier prit soin d’écrire les noms, et ces noms sont peut-être ce que le document a de plus vivant : deux juristes gradués, deux merciers, un apothicaire, un Pierre Bertrand de Botet dont la lignée tiendra, deux siècles plus tard, la seigneurie de Beauregard et une vice-amirauté de Guyenne.
Pas un noble parmi eux. C’est la ville, et la ville seule, qui juge un seigneur.
Arnaud de Revignan plaida, produisit des témoins, et demanda avec insistance qu’on ne renvoyât pas son affaire à une autre session. Les juges délibérèrent.
Ce qui suit est, à notre sens, l’un des plus beaux aveux de la justice médiévale : « Attendu qu’il nous apparaît que ladite cour a prouvé son accusation de façon insuffisante, qu’il nous apparaît que le prévenu a prouvé quelques-unes de ses défenses, et qu’il nous apparaît des présomptions presque éminentes contre ledit prévenu… »
Ni coupable, ni innocent. Des présomptions « presque éminentes ».
Des présomptions fere eminentes — c’est-à-dire un soupçon qui touche à la certitude sans y entrer. Un tribunal d’aujourd’hui, devant pareil embarras, prononcerait sèchement l’acquittement au bénéfice du doute. Les consuls de Condom firent autrement.
La sentence
« C’est pourquoi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen, nous condamnons ledit prévenu à quinze livres tournois de petits pour peine arbitraire, et à aller en pèlerinage à la bienheureuse Marie de Rocamadour pour l’âme dudit Vital de Garros défunt, l’absolvant par notre présente sentence définitive de toute autre peine corporelle et pécuniaire. »
Donné dans la maison commune de Condom, le dix-septième jour du mois de juin de l’an du Seigneur 1333.
Il faut peser chaque mot. L’amende est de peine arbitraire, c’est-à-dire laissée à l’appréciation des juges : quinze livres tournois, somme honorable, non ruineuse pour un seigneur. Mais la vraie peine n’est pas l’argent.
Elle est dans ce romipetragium — le greffier, latinisant à sa manière, écrit ainsi le mot pèlerinage, et l’érudit du XIXe siècle relève doctement qu’il eût fallu écrire romipedagium — que la cour impose « pour l’âme » de la victime.
Non pour l’expiation du coupable, non pour la satisfaction de la famille : pour l’âme d’un mort.
Le tribunal, qui ne peut prouver que Revignan a tué Garros, lui ordonne néanmoins d’aller prier pour lui. C’est une peine qui n’a de sens que si l’on croit à la parole d’un homme ; car une fois la sentence prononcée, nul sergent ne suivra le pèlerin sur les routes.
« Ils obligent celui qu’ils n’osent pas déclarer innocent, écrit La Plagne-Barris, à une pénitence qui va se trouver en dehors des forces de justice et qui dépendra de sa loyauté. »
Le chemin de Rocamadour
De Condom à Rocamadour, il y a quelque deux cents kilomètres à vol de corbeau, et davantage à pied d’homme. Il fallait descendre vers la Garonne, passer le fleuve à Agen ou à Port-Sainte-Marie, gravir les serres de l’Agenais, traverser le pays de Villeneuve, entrer dans le Quercy par Fumel ou par Cahors, et gagner enfin ce gouffre de pierre où, depuis le XIIe siècle, la Vierge noire attirait les rois et les mendiants.
Henri II Plantagenêt y était venu ; saint Louis, Blanche de Castille ; et, à chaque siècle, ces foules anonymes dont on retrouve encore les sportelles de plomb au fond des rivières. Rocamadour était, pour le Midi gascon, le grand sanctuaire de l’aveu : on y montait l’escalier à genoux, on y laissait ses chaînes.
Le pèlerinage judiciaire n’était pas une invention des consuls de Condom. Les villes de Flandre et du Nord en avaient fait, au XIIe et au XIVe siècle, une peine ordinaire, envoyant leurs querelleurs à Saint-Jacques, à Rome ou à Chypre pour purger un sang versé ; on trouvera dans les tarifs des échevinages des listes entières de sanctuaires cotés selon la gravité des fautes.
Le Midi consulaire connaissait l’usage, mais les exemples gascons en sont rares, et c’est ce qui donne son prix à la sentence de 1333 : elle montre une petite cour bourgeoise de la Ténarèze qui, prise entre sa conscience et son impuissance, choisit la route comme on choisit un juge supérieur.
Que Revignan soit coupable, et la marche sera sa peine ; qu’il soit innocent, et elle sera son offrande. Dans les deux cas, l’âme de Vital de Garros en tirera profit. Il y a là une sorte de sagesse que nos codes ont perdue.
Il partit donc, ou du moins tout indique qu’il partit. Nous n’avons de son voyage ni date ni témoin ; on le voit seulement, par la suite du dossier, « payer l’amende, accomplir le pèlerinage et se mettre en règle avec la partie plaignante ».
Imaginons-le pourtant, un matin de la fin de l’été, quittant Ligardes avec un valet — l’un de ceux, peut-être, qui avaient tenu la lance —, le bourdon à la main et la coquille au chapeau, descendant vers la Baïse par les mêmes chemins creux où l’on avait ramené le corps.
Que pensa-t-il, dans les hêtraies du Quercy, de la main qu’on lui avait offerte ? Le parchemin, ici encore, se tait. Mais on sait que l’on ne monte pas les deux cent seize marches de Rocamadour sans que quelque chose, en soi, ne se dénoue.
La peur qui sauva la mémoire
L’histoire aurait pu s’arrêter là, et le bois de Scotacans, la main, le pèlerin s’en seraient allés au néant où dorment presque tous les crimes du XIVe siècle. Si nous les connaissons, c’est par un dernier trait qui en dit long sur l’homme.
Revenu de Rocamadour, quitte envers la cour, quitte envers la famille, Arnaud de Revignan eut peur. Il craignit que les officiers du roi — ces sénéchaux et ces procureurs qui, depuis Philippe le Bel, grignotaient une à une les justices locales — ne rouvrissent un jour l’affaire.
Il demanda donc à Philippe de Valois la confirmation de la sentence qui l’avait absous. Et la chancellerie royale, à Paris, au mois de décembre 1333, transcrivit toute la procédure sur ses registres, en y ajoutant, dans ce français de cour qui commençait d’être la langue du royaume :
« Nous avons agréables, fermes et estables lesdites sentence et absolution… ycelles voulons, loons, gréons, ratifions, approuvons et de nostre auctorité royalle confirmons, nostre droict et l’autruy saufs en toutes choses. »
Voilà comment une inquiétude a fait ce que la piété n’aurait pas fait. Le registre des consuls de Condom a disparu depuis longtemps ; celui du Trésor des Chartes a survécu, et avec lui la seule trace de Vital de Garros sur cette terre.
Un érudit gascon l’y trouva en 1879 et le donna à la Revue de Gascogne, non sans s’amuser de l’apothicaire qui figurait parmi les témoins et « avait vécu trop tôt pour sa gloire ».
Nous le lisons à notre tour, et nous nous demandons ce qui reste, sous les chênes de la Ténarèze, d’un homme qui fut tué pour une blessure, et d’un autre qui alla, pour lui, jusqu’au bord d’un gouffre.
Il reste ceci : qu’en un temps que nous jugeons barbare, trois bourgeois d’une petite ville, ne sachant pas, ont eu l’humilité de le dire, et ont remis à Dieu et à la route ce que leurs yeux ne pouvaient voir.
La main de Vital de Garros n’a jamais été retrouvée. Mais il se peut que, dans la chapelle noire de Rocamadour, un seigneur de Ligardes ait un jour joint les siennes.
Sources & bibliographie
La Plagne-Barris (Paul)
,
« Un pèlerinage ordonné par justice à Condom (1333) »,
Revue de Gascogne,
t. XX, juin 1879, p. 249-253
(la table du tome indique p. 338 ; pagination à vérifier sur
le volume). — Résumé de l’affaire, texte latin de la sentence,
liste des trente-deux témoins, lettres de confirmation royale de
décembre 1333.
Internet Archive
—
HathiTrust
.
Archives nationales , Trésor des Chartes, registre JJ 66, p. 531 (confirmation par Philippe VI, Paris, décembre 1333). — Source primaire citée par La Plagne-Barris.
Photographie de Rocamadour © Fred Augé.
Illustrations d’évocation réalisées pour Chroniques Gasconnes. Toute reproduction interdite sans autorisation.
