Soult face à Wellington
La campagne de 1814 en Gascogne et sur ses confins
En 1813, la guerre que Napoléon mène depuis cinq ans dans la péninsule Ibérique revient vers les frontières de la France. Le 21 juin, la victoire de Wellington à Vitoria contraint l’armée de Joseph Bonaparte à se retirer vers les Pyrénées.
La domination française sur l’Espagne s’effondre, même si des garnisons et les forces du maréchal Suchet se maintiennent encore à l’est. Envoyé pour rétablir la situation, Soult réorganise les troupes et tente de reprendre l’initiative. Ses offensives ne suffisent pas à repousser durablement les Alliés.
La guerre passe au nord des Pyrénées
À l’automne 1813, la frontière cesse d’être un rempart. L’enjeu n’est plus de tenir l’Espagne, mais d’empêcher l’invasion du territoire français.
Le 7 octobre, Wellington franchit la Bidassoa avec ses forces britanniques, portugaises et espagnoles. La guerre passe sur le versant français des Pyrénées. Après les combats de la Nivelle en novembre, puis de la Nive en décembre, les deux armées se font face autour de Bayonne. Les rivières grossies par les pluies, les ponts et les chemins du piémont commandent désormais leurs mouvements.
Pendant ce temps, l’Empire recule aussi en Europe centrale. Après le désastre de Russie et la défaite de Leipzig, les armées de la coalition pénètrent en France par l’est. Au début de 1814, Napoléon livre en Champagne et dans les vallées de la Marne et de la Seine la campagne de France, multipliant les marches et les batailles pour empêcher ses adversaires d’atteindre Paris. Afin de renforcer son armée, il prélève des hommes sur celle de Soult.
Dans le Sud-Ouest, le maréchal doit donc contenir Wellington avec des moyens diminués. La défaite d’Orthez, le 27 février, ouvre une nouvelle phase : la lutte gagne les pays de l’Adour, les confins du Béarn et de l’Armagnac, puis la Bigorre, avant de se poursuivre jusqu’à Toulouse.
La retraite de Soult, de la frontière à Toulouse
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D’Orthez aux rives de l’Adour
Après Orthez, Soult se replie vers Saint-Sever, puis vers Aire-sur-l’Adour. Il lui faut conserver ses communications, protéger ses approvisionnements et empêcher les colonnes alliées de couper sa retraite.
Le 2 mars, les troupes de Hill attaquent les positions françaises devant Aire. Le combat oblige les défenseurs à abandonner les hauteurs qui couvrent la ville et à poursuivre leur mouvement vers l’est. Les divisions se retirent par des itinéraires différents, vers les routes de Plaisance et de Maubourguet. Les ponts sont rompus pour ralentir la poursuite.
L’Adour et ses affluents deviennent alors des obstacles dont chaque armée doit tenir compte. Un passage détruit peut faire gagner quelques heures ; une rivière en crue peut séparer des corps qui devraient se soutenir. Pour Wellington, rétablir les communications est aussi nécessaire que pousser les avant-gardes en avant.
Une armée ne se mesure pas seulement aux effectifs inscrits sur un état : elle vaut par les hommes réellement présents, équipés, nourris et capables de marcher puis de combattre.
Le problème de Soult au printemps 1814Selon le récit publié en 1898 par l’abbé Tauzin dans la Revue de Gascogne, Wellington occupe à Aire, dans l’hôtel du Souilh, la chambre où Soult avait lui-même séjourné avant le combat. L’anecdote donne une image concrète du passage des armées. Autour de la ville, cependant, leur présence se mesure surtout aux logements à fournir, aux vivres à réunir et aux transports à organiser.
Une force qui s’amenuise
Depuis janvier, une partie de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie est prélevée pour la défense de Paris. Soult doit tenir un front immense avec des moyens réduits.
Maintenir la pression
La poursuite dépend des ponts, des gués, de la météo et du regroupement des colonnes. Avancer vite suppose d’abord de garder les communications ouvertes.
Une armée affaiblie
Depuis janvier, Soult a vu partir vers le nord une partie de son infanterie, de sa cavalerie et de son artillerie. Ces prélèvements répondent à l’urgence de la défense de Paris, mais réduisent ses possibilités au moment où Wellington se prépare à reprendre l’offensive.
Le maréchal doit également compter avec la fragilité des nouvelles recrues. Dans une lettre écrite à Rabastens le 4 mars, reproduite par Tauzin, il signale que cinq bataillons venus de Toulouse ont perdu par désertion les deux tiers de leurs hommes avant même d’avoir combattu. Il refuse de faire venir trop tôt les autres unités en formation sur la Garonne : les conscrits doivent être instruits et rendus capables de supporter les marches comme le feu.
Ce constat éclaire la difficulté de son commandement. L’effectif porté sur un état ne dit pas tout de la force disponible. Il faut des hommes présents, équipés, nourris et suffisamment aguerris pour tenir leur place dans une bataille.
Napoléon continue pourtant de réclamer de l’audace. Le 25 février, il fait ordonner à Soult de reprendre l’offensive contre une aile de l’armée adverse. Au début de mars, il lui reproche encore de ne pas tirer davantage parti de la valeur de ses soldats. Depuis le théâtre principal de la guerre, l’Empereur attend un succès qui soulagerait la pression sur la France. Dans les pays de l’Adour, Soult cherche une occasion qui ne mette pas en péril ce qui lui reste d’armée.
Les mouvements autour de Garlin
Une brève fenêtre semble s’ouvrir : Wellington disperse une partie de ses forces vers Pau et Bordeaux. Soult tente de reprendre l’initiative sans risquer la destruction de son armée.
Une possibilité semble apparaître lorsque Wellington détache des troupes vers Pau et Bordeaux. Beresford entre dans cette dernière ville le 12 mars. L’éloignement de ces forces encourage Soult à porter les siennes en avant.
À partir du 13 mars, les Français progressent vers Lembeye, Conchez, Diusse et Viella. Leur mouvement menace les communications alliées dans la direction d’Aire. Les reconnaissances et les engagements de cavalerie se multiplient sur les coteaux, autour des gués et dans les chemins qui relient les villages.
Dans ce terrain compartimenté, on ne voit jamais l’ensemble de l’armée adverse. Une crête masque une colonne ; un ruisseau retarde un escadron ; les informations recueillies par les patrouilles parviennent incomplètes au commandement. Wellington, qui envisage l’arrivée de renforts auprès de Soult, resserre son dispositif et attend les troupes qu’il a rappelées.
Tauzin décrit cet épisode comme une occasion perdue après « un jour d’hésitation ». La formule est frappante, mais elle résume un jugement porté longtemps après les événements. La correspondance de Soult révèle une intention plus mesurée : rechercher des engagements favorables, maintenir l’adversaire concentré et éviter une bataille générale si les circonstances ne lui donnent pas d’avantage.
Devant les positions alliées autour de Garlin, le maréchal renonce à pousser l’attaque et revient vers Lembeye. Sa tentative n’a pas permis de reprendre durablement l’initiative. Wellington retrouve bientôt les moyens de marcher en avant.
Mars 1814 : le verrou de l’Adour et de la Bigorre
Une lecture plus resserrée des mouvements entre Aire, Garlin, Lembeye, Maubourguet, Vic-en-Bigorre et Tarbes.
Couvrir la route de Tarbes
Le 19 mars, la progression alliée vers Maubourguet menace les routes de Tarbes et de Toulouse. Soult doit dégager son armée avant qu’elle ne soit débordée.
Drouet d’Erlon reçoit la tâche de couvrir le mouvement dans la région de Vic-Bigorre. Les combats se prolongent jusqu’au soir et donnent aux autres divisions le temps de poursuivre leur retraite. Une partie des troupes gagne les environs de Tarbes par les chemins du plateau de Ger.
La campagne prend ici la forme d’un effort continu pour maintenir les colonnes en mouvement. Les fantassins doivent avancer malgré la fatigue ; les chevaux tirent les pièces et les caissons sur des chemins détrempés ; les arrière-gardes se retournent pour contenir la poursuite. Une retraite ordonnée exige que ces opérations restent liées. Si l’une d’elles échoue, les autres peuvent être compromises.
Le 20 mars, les combats reprennent devant Tarbes. Les Alliés cherchent à déborder les positions françaises, tandis que Soult prépare un nouveau repli vers Tournay. Il parvient à retirer son armée, mais doit désormais accepter de la diriger sur Toulouse.
Le soir même, il écrit au ministre de la Guerre son regret d’être contraint d’abandonner ces positions pour se replier sur la Garonne. Le 24 mars, il entre à Toulouse et entreprend d’y organiser la défense.
Toulouse comme dernier point d’appui
Toulouse offre à Soult des magasins, un arsenal et les ressources d’une grande ville. Il fait distribuer des vêtements et des chaussures, compléter l’armement des positions et renforcer les ouvrages défensifs. Après les marches de mars, il s’agit de remettre l’armée en état de combattre.
Wellington approche à son tour. Le franchissement de la Garonne lui impose de nouvelles difficultés : il faut trouver des passages, établir des ponts et réunir sur la bonne rive les forces nécessaires à l’attaque. Les pluies et les variations du fleuve retardent ces opérations.
Le 10 avril, les Alliés attaquent. Certains assauts sont repoussés avec de lourdes pertes, mais les troupes de Beresford prennent les hauteurs du Calvinet. Les Français se replient sur leurs positions intérieures et restent dans Toulouse au lendemain de la bataille.
Ce combat a nourri des récits opposés. Les défenseurs ont souligné leur résistance et les pertes infligées ; les Britanniques ont retenu la prise des hauteurs et l’évacuation de la ville. Soult conserve une armée capable de se retirer, mais il n’a pas arrêté Wellington. Dans la nuit du 11 au 12 avril, il quitte Toulouse par la route de Castelnaudary. Les Alliés entrent dans la ville le 12.
Résister et sauver l’armée
La défense souligne les assauts repoussés et la capacité de Soult à conserver une force organisée malgré l’évacuation de Toulouse.
Prendre les hauteurs
La conquête du Calvinet et le départ ultérieur des Français permettent à Wellington de présenter la bataille comme un succès opérationnel.
La fin de l’Empire, à distance
À Paris, tout est déjà joué. Dans le Sud-Ouest, il faut encore que l’information parvienne aux armées et qu’elle soit reconnue comme certaine.
Quand la nouvelle de l’abdication arrive
À cette date, le sort de Napoléon est déjà réglé. Les Alliés sont entrés dans Paris le 31 mars. Le Sénat a voté sa déchéance le 2 avril ; après une première abdication conditionnelle, l’Empereur a renoncé au trône sans condition le 6.
Ces décisions ne produisent pas immédiatement leurs effets dans le Sud-Ouest. Il faut que les nouvelles circulent, que les documents parviennent aux chefs militaires et que ceux-ci reconnaissent l’autorité qui leur ordonne de cesser le combat.
Wellington apprend l’abdication le 12 avril. Soult reçoit ensuite les émissaires venus de Paris, mais attend une confirmation qu’il juge suffisante. L’ordre de Berthier, daté du 9 avril, lui parvient à Castelnaudary le 17. La convention d’armistice est signée à Toulouse le 18 avril.
Cette chronologie corrige celle de Tauzin, qui place l’armistice au 11. Elle invite aussi à la prudence devant l’accusation selon laquelle Soult aurait livré bataille en sachant avec certitude que tout était terminé. Le lieutenant britannique George Woodberry rapporte cette accusation comme une rumeur, puis prend lui-même la défense du maréchal. Son témoignage renseigne sur les discussions du moment ; il ne suffit pas à établir ce que Soult savait avant le combat.
Bayonne puis le départ des troupes
À Bayonne, la garnison reste enfermée dans une situation comparable d’attente et d’incertitude. Le 14 avril, elle lance une sortie contre les lignes qui bloquent la place. Les combats sont violents autour de Saint-Étienne. Le général britannique Andrew Hay est tué et John Hope, qui commande le blocus, est fait prisonnier.
Les pertes approchent neuf cents hommes dans chaque camp, tués, blessés ou capturés. L’action ne met pas fin au blocus. Quatre jours après Toulouse, les soldats continuent ainsi de se battre alors que Napoléon a déjà abdiqué.
D’Orthez à Toulouse, Soult a poursuivi la lutte sans parvenir à arrêter l’invasion. Les combats d’arrière-garde et les retraites successives lui ont permis de conserver une armée, mais le sort de l’Empire s’est décidé devant Paris. Dans le Sud-Ouest, la fin des opérations dépend désormais de la transmission des ordres et du ralliement au nouveau pouvoir.
Pour les communes, l’arrêt des hostilités ne met pas immédiatement fin aux charges militaires. Tauzin rapporte qu’en mai Mont-de-Marsan entretient encore des cavaliers alliés et qu’autour de Roquefort les habitants doivent fournir viande et fourrage. En juin, les bouviers sont de nouveau réquisitionnés pour transporter les équipages.
La fin de la campagne se mesure donc aussi au départ des soldats et à la cessation de ces prélèvements. Les chemins de l’Adour et de la Bigorre ont porté les armées ; les communes ont dû subvenir à leurs besoins. C’est à travers ces combats, ces passages et ces charges que les pays gascons ont vécu, au printemps de 1814, l’effondrement de l’Empire…
