Chroniques du Béarn

Salies-de-Béarn
Le sang du sanglier

Le sel des part-prenants

Il est des richesses qui ne sont ni d’or ou d’argent, mais qui prennent des formes étranges. Ainsi la fangeuse naphte, connue depuis des siècles, et qui alimente depuis le XXème siècle nos automobiles.

Il en est ainsi à Salies. Sous le ciel bas du Béarn, cette richesse montait de la terre même. On aurait dit que le sol exsudait des mers disparues. Il en aurait fallu plus, aux hommes de l’Ancien temps, pour croire à un miracle, si un modeste sanglier, mort de surcroît, ne les avait éclairés sur leur bonne fortune !

Aux origines

Le sanglier et la source

La tradition — un maire de Salies la consigna pour le préfet des Basses-Pyrénées, au matin du 10 prairial an VIII — veut que, dans un temps très ancien — l’archéologie en retrouve la trace jusqu’à l’âge du bronze, dans des vases d’argile où l’on faisait évaporer l’eau et que le nom même du lieu, Salinae, paraît dès le Xe siècle dans les écrits — un sanglier blessé à la chasse s’était enfui pour aller mourir au loin, dans un marécage.

Les chasseurs le découvrirent quelques jours plus tard près d’un bassin, comme entouré d’un suaire. Ils s’aperçurent qu’il était en fait tout couvert de cristaux de sel que l’évaporation avait tissé sur ses soies.

Pierre ancienne au bord de la fontaine salée de Salies-de-Béarn évoquant l'empreinte du sanglier
La pierre et l’empreinte légendaire du sanglier : la mémoire de Salies inscrite dans la matière.

Longtemps, sur une pierre usée au coin du fameux bassin, on lut cette inscription béarnaise, où la bête semblait parler d’outre-tombe : « Si you non y éri mourt, arrès ney bibéré » — si je n’y étais pas mort, personne n’y vivrait. Le sanglier, dans son agonie, avait gravé dans la pierre la reconnaissance que les hommes lui devaient !

Notre époque prosaïque a depuis longtemps expliqué le prodige : deux failles d’ophite se rencontrent sous la ville, et l’eau douce, en cheminant dans les profondeurs du trias, se charge au contact du sel gemme d’une saumure sept fois plus salée que la mer. Mais nous préférons, en poète, garder en mémoire ce sanglier bienfaiteur des hommes…

Une mer sous la ville

L’eau souterraine traverse les terrains triasiques chargés de sel gemme avant de remonter sous forme d’une saumure exceptionnellement concentrée.

La communauté

La loi de la source

Il fallut bientôt prendre des dispositions pour que cette source profite à tous. On mesura d’abord l’eau à la treynès, grand vase tronconique de quatre-vingt-douze litres, et nul ne pouvait en plonger plus d’un dans le bassin.

Puis, le 11 novembre 1587, en l’église Saint-Vincent devenue temple, les jurats et la communauté, « après avoir invoqué le nom de Dieu », jurèrent le Règlement de la Fontaine salée, cette loi gothique qui régit encore aujourd’hui les héritiers de la source.

1587 Règlement de la Fontaine salée

Il partageait l’eau entre les seules familles de la ville — les Béziis, les voisins —, réparties en chefs de maison et cadets, et faisait de la fontaine une propriété collective d’une minutie presque sacrée.

On l’appelait la Hount ; on la gardait comme un trésor, derrière des passages étroits, sous l’œil d’un pilori planté sur la place du Bédat-Bayàa.

Le peuple, lui, la nommait doucement la praube Mude, la pauvre Muette : car elle donnait tout et ne disait rien.

Le travail des sauniers

Le feu et le sel

Le sel ne venait pas sans peine. On portait l’eau salée dans des baquets qu’un cortège d’ouvriers se passait de l’épaule au bras, des marches basses aux hautes, sans en renverser une goutte ; puis on la versait dans des poêles de plomb, larges de quatre pieds, posées sur des foyers qu’un feu égal dévorait sans repos.

On allumait le dimanche après minuit, on n’éteignait que le samedi à la même heure, et une âme veillait la flamme, nuit et jour.

Ancienne poêle de saunier chauffée au feu pour l'évaporation de la saumure
Dans la poêle chauffée sans relâche, la saumure abandonne peu à peu ses cristaux de sel.

Sous l’action du feu, l’eau s’en allait en vapeur et le sel se précipitait au fond, blanc, dit un mémoire du temps, « à peu près [comme] des flocons de neige » ; on le retirait avec un fer nommé arréto, et il montait si pur qu’il n’avait pas, comme les autres, besoin d’être blanchi pour paraître sur les tables.

« Une ville entière vivait de cette neige tirée du feu. » Salies-de-Béarn

Ce sel-là salait les jambons du Béarn et le petit salé que l’on vendait par tout le pays ; il avait son chemin, que le Moyen Âge nommait le Cami Salié, la route du sel, courant de Pau vers la Bigorre.

Une ville entière vivait de cette neige tirée du feu.

Rois et fiscalité

Les convoitises

Une telle richesse ne pouvait que susciter des convoitises… fiscales !

Longtemps, Salies y échappa. Henri II de Navarre, il est vrai, s’était montré clément : ayant vu Salies ruinée par les Espagnols, il l’avait exemptée de la gabelle, ce sel de l’impôt qui pesait ailleurs si lourd.

Mais Louis XIV, en 1663, voulut prendre la source et la déclara bien de l’État ; il fallut un procès pour que le monarque absolu rendît la fontaine à ses maîtres.

Vingt ans plus tard, un fermier du roi tenta encore de la faire restituer au Domaine ; les Voisins, pour écarter à jamais la convoitise, se firent eux-mêmes fermiers de la source rivale et payèrent au roi leur tranquillité.

Ainsi la petite Muette traversa les règnes, disputée, convoitée, mais jamais arrachée aux descendants du sanglier.

XIXe siècle

La fin d’un privilège

Le privilège survécut à la Révolution même. La gabelle abolie, l’impôt du sel rétabli en 1806, Salies obtint d’être traitée en pays franc, et l’exception, renouvelée en 1824, sembla devoir durer toujours.

Mais un ordre nouveau montait, qui n’aimait pas les exceptions. Le 13 février 1835, une ordonnance royale visa expressément la fontaine des part-prenants et mit un terme à leur vieux droit d’imposition, au nom de l’égalité de tous devant l’impôt.

Les Salisiens plaidèrent, écrivirent, invoquèrent l’antiquité de leur privilège et la convention de 1806 ; jusqu’en 1840, ils en appelaient encore.

Mais la bourgeoise Monarchie de Juillet ne voyait dans cette faveur qu’une survivance de l’ancien ordre monarchique ! Ce que les rois n’avaient pu prendre par la force, la loi générale l’emporta d’un trait de plume.

Il reste, à Salies, l’eau qui monte toujours au même rythme, indifférente aux siècles, et la corporation des part-prenants, qui compte encore ses familles comme au temps des Béziis. Il reste, quelque part sur une pierre, l’empreinte effacée d’un sanglier et deux vers de béarnais que plus personne ne récite. Mais les légendes, comme disait le vieux chroniqueur, ne sont-elles pas les fleurs charmantes du passé..?

Fred Augé

Sources & bibliographie

  • Trébucq (S.), Salies de Béarn et ses environs à travers les âges, préface d’Hector Malot, 1898, p. 76-79, 101-109 et 138-142. — Transcrit la légende du sanglier et l’inscription béarnaise « Si you non y éri mourt, arrès ney bibéré » d’après le rapport du maire Larrouy-Soulenx au préfet, 10 prairial an VIII, le Règlement du 11 novembre 1587, l’organisation des part-prenants et la fabrication du sel. Numérisé sur Gallica (BnF), ark : bpt6k143958h.
  • Hissung-Convert (N.), « L’impôt sur le sel à Salies-de-Béarn, la fin d’un privilège ancien sous la Monarchie de Juillet », Annales du Midi, t. 121, n° 267, 2009, p. 365-384. — Le privilège fiscal (exemption de 1806, renouvelée en 1824) et son abolition par l’ordonnance royale du 13 février 1835, d’après les Archives départementales de Pau.
  • Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques , sous-série 54 J, Fonds de la corporation des part-prenants de la fontaine salée de Salies-de-Béarn (répertoire numérique détaillé, 1995). — Fonds propre de la corporation : délibérations des jurats, gestion de la fontaine.
  • Le Livre noir de Salies-de-Béarn (1517-1684) , édition intégrale annotée et commentée par J. Staes, B. Cusente, M. Romieu et J. Pons, d’après le travail de J.-P. Domecq, préface de Ph. Chareyre, Société des sciences, lettres et arts de Pau et du Béarn, 2017, 519 p. — Édition critique du registre (347 actes) contenant le Règlement de la Fontaine salée de 1587 et les actes de réception des « voisins » : source première des part-prenants.
  • Saule (M.), « Salies-de-Béarn : une occupation du sol, une urbanisation liées à l’exploitation du sel », Revue de Pau et du Béarn, 1976 (numéro et pages à confirmer). — Géologie du gisement salifère, urbanisme et exploitation du sel.
  • Aignan d’Orbessan (A.-M. d’), marquis , Mélanges historiques, critiques, de physique, de littérature et de poésie , 1768. — Description de la fabrication du sel de Salies (poêles de plomb, feu continu, blanchiment inutile), passage repris par Trébucq, p. 106-108.
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