Le Gascon le plus laid de France
Roquelaure, le duc que la légende fit bouffon
Il est, dans les greniers de Gascogne, des livres qui ne pèsent rien. Quelques feuillets d’un papier médiocre, cousus à la hâte sous une couverture grossière, que le colporteur tirait jadis de sa balle entre un almanach, une vie de saint et quelque histoire merveilleuse.
Sur l’un d’eux courait un nom d’Armagnac : Roquelaure.
À force d’être imprimé, raconté, recopié, ce nom avait presque cessé de désigner un homme. Il évoquait un personnage : un gentilhomme laid à faire peur, Gascon à faire rire, insolent, gaillard, fanfaron, toujours prêt à décocher un bon mot et, de préférence, à ses propres dépens.
Le petit livre s’appelait Le Momus françois, du nom de ce dieu antique de la raillerie qui trouvait à redire jusque dans les ouvrages des dieux. Une édition est signalée en Hollande dès 1718 ; celle de Cologne, chez Pierre Marteau, en 1727, est parfaitement attestée. Le titre promettait les « avantures divertissantes du duc de Roquelaure », tirées de mémoires qu’un secrétaire aurait découverts dans le cabinet d’un mystérieux maréchal d’H… Le manuscrit secret, le témoin privilégié, les confidences recueillies à la dérobée : tout était réuni pour donner à la fiction le délicieux parfum de la vérité.
Mais le mensonge est ici plus intéressant qu’il n’y paraît.
Car le livre n’inventa pas Roquelaure.
Il acheva de le fabriquer.
Un gentilhomme d’Armagnac
Derrière le personnage de papier demeure un officier du Grand Siècle, solidement installé dans le service du roi.
Gaston-Jean-Baptiste de Roquelaure naquit en 1617 dans une maison gasconne que le service des rois avait tirée fort haut.
Son père, Antoine de Roquelaure, avait été l’un des compagnons d’Henri de Navarre, puis d’Henri IV, avant de recevoir le bâton de maréchal de France. Le fils hérita donc d’un nom déjà considérable et choisit, comme tant de gentilshommes du Midi, la carrière des armes.
Il fut blessé et fait prisonnier à La Marfée en 1641, combattit l’année suivante à Honnecourt, participa aux campagnes de Gravelines, Bourbourg et Courtrai. La Fronde le conduisit devant Bordeaux, où il fut encore blessé. Il servit ensuite en Franche-Comté puis aux Pays-Bas.
En juin 1652, les terres de Roquelaure furent érigées en duché-pairie ; il fut reçu dans l’ordre du Saint-Esprit en 1661 et devint gouverneur de Guyenne en 1676. Lorsqu’il mourut à Paris en 1683, il avait derrière lui près d’un demi-siècle de service militaire et royal.
Voilà l’homme que l’on perd parfois de vue.
Car à considérer seulement le Roquelaure des petits livres, on pourrait croire que cet officier n’avait jamais fait autre chose que courir les femmes, provoquer ses voisins, raconter des obscénités et divertir les antichambres.
L’Histoire est moins simple.
Mais elle n’est pas non plus assez sage pour que l’on puisse faire de Roquelaure un austère soldat victime, après sa mort, d’une calomnie littéraire.
Il avait lui-même fourni une partie de la matière.
à La Marfée
d’Honnecourt
duché-pairie
de Guyenne
à Paris
Le Roquelaure vivant
Nous avons sur Gaston-Jean-Baptiste un témoin infiniment plus précieux que les compilateurs du siècle suivant : Gédéon Tallemant des Réaux.
Tallemant n’est pas un historien impartial. Ses Historiettes sont faites de souvenirs, de médisances, de conversations, de réputations et de ces petites cruautés dont les salons du XVIIe siècle étaient friands. Mais précisément : il écrit sur les hommes de son temps. Son Roquelaure est encore vivant.
Et le portrait est déjà singulier.
Quelques pages plus loin, la sentence tombe : « Pour Roquelaure, il est fanfaron. »
Tallemant lui prête une manière brusque de traiter ses égaux, des démêlés, des galanteries, des bravades et des réparties. Roquelaure paraît déjà entouré d’histoires avant même que les libraires ne s’en emparent.
Cela ne signifie pas qu’il faille croire Tallemant sur parole. Lorsqu’il raille le courage du duc, par exemple, son jugement s’accorde assez mal avec une carrière militaire où l’on rencontre blessures, captivité et campagnes successives.
Tallemant nous renseigne donc moins sur ce que Roquelaure fit que sur ce que certains contemporains disaient de lui.
Et cette distinction est capitale.
Car une légende ne naît presque jamais du néant. Elle grossit quelque chose qui existe déjà.
Roquelaure avait manifestement acquis très tôt cette sorte de réputation dangereuse qui transforme chaque anecdote vraisemblable en anecdote vraie. Dès qu’un homme est connu pour ses galanteries, toutes les conquêtes lui appartiennent ; dès qu’il passe pour insolent, toutes les insolences lui sont prêtées ; dès qu’il a réussi quelques bons mots, les mots sans propriétaire finissent par venir frapper à sa porte.
Tallemant l’écrit lui-même à propos des aventures galantes du duc : il suffit qu’un homme ait la réputation d’avoir des bonnes fortunes pour qu’on lui en attribue cent.
Tout Roquelaure est déjà là.
Non pas encore le bouffon.
Mais l’homme autour duquel les histoires aiment à se rassembler.
Quand Roquelaure devient un nom
C’est ici qu’un piège historiographique a longtemps brouillé le portrait.
On cite volontiers Saint-Simon pour montrer que Gaston-Jean-Baptiste était considéré comme un bouffon à la cour. La formule paraît décisive.
« Roquelaure, duc à brevet et plaisant de profession… »
Saint-Simon, Mémoires, événements de 1695
Seulement Saint-Simon écrit ces mots à propos d’événements survenus en 1695.
Gaston-Jean-Baptiste est mort depuis douze ans.
Le Roquelaure dont parle Saint-Simon est son fils, Antoine-Gaston de Roquelaure, né en 1656, qui avait succédé à son père.
Et Saint-Simon insiste.
Quelques années plus tard, à l’occasion d’un bon mot prononcé par le même duc lors de la naissance un peu rapide de sa fille, il le qualifie encore de « plaisant de profession » et précise que, malgré son goût pour le bas comique, il savait parfois plaisanter jusque sur lui-même.
La correction pourrait sembler ruiner la légende du père.
Elle la rend au contraire beaucoup plus intéressante.
Gaston-Jean-Baptiste
Soldat, duc et gouverneur de Guyenne. Tallemant le montre déjà haut en couleur, volontiers fanfaron, brusque et entouré d’anecdotes.
Antoine-Gaston
Saint-Simon le décrit explicitement comme « plaisant de profession ». La réputation comique ne concerne donc bientôt plus seulement un homme : elle s’attache au nom de Roquelaure.
Car ce n’est plus seulement un homme que la réputation poursuit.
C’est un nom.
Le père avait déjà été décrit par Tallemant comme un Gascon haut en couleur, provocateur et fanfaron. Le fils devient, sous la plume de Saint-Simon, un professionnel de la plaisanterie et de la bouffonnerie.
Et entre les deux circulent encore d’autres Roquelaure, cousins, chevaliers et parents, dont certains avaient eux-mêmes laissé à Paris ou en province une réputation suffisamment tapageuse pour nourrir les conversations.
Peu à peu, la mémoire cesse de faire le tri.
Était-ce le père ? Était-ce le fils ? Était-ce quelque autre Roquelaure ?
La question finit par ne plus avoir beaucoup d’importance.
Il reste Roquelaure.
Comme il restera d’Artagnan.
Un nom assez puissant pour absorber plusieurs existences.
Une machine à fabriquer un personnage
C’est alors qu’intervient le Momus françois.
Le texte paraît au début du XVIIIe siècle, alors qu’Antoine-Gaston est encore vivant. Il est attribué à Antoine Le Roy, caché derrière les initiales du « Sieur L. R. ». Une édition de 1718 est signalée en Hollande ; celle de 1727, imprimée à Cologne sous la célèbre adresse de Pierre Marteau, porte tout le dispositif romanesque qui fera son succès.
L’auteur prétend tenir ses récits de mémoires découverts dans le cabinet d’un maréchal.
Il ne faut évidemment pas le croire.
Le Momus n’est pas une biographie. Ce n’est même pas une collection de souvenirs dont il suffirait de retirer quelques exagérations pour retrouver l’homme véritable.
La laideur elle-même devient partie intégrante du personnage.
Plus tard, elle finira même par servir de surnom. Au XIXe siècle, on publiera encore une Histoire curieuse du duc de Roquelaure, surnommé l’homme le plus laid et le plus gai de France.
Était-il réellement d’une laideur proverbiale ?
Peut-être.
Mais il est difficile de distinguer désormais ce que ses contemporains voyaient sur son visage de ce que deux siècles de littérature ont fini par y dessiner.
Le Momus pousse cette déformation jusqu’à transformer sa physionomie en morceau comique. Le corps lui-même devient littérature. Ce n’est plus seulement ce que Roquelaure aurait fait qui prête à rire : Roquelaure est devenu drôle avant même d’ouvrir la bouche.
Et c’est probablement à ce moment que s’accomplit le véritable tour de passe-passe.
Les singularités du père, les plaisanteries du fils, les anecdotes attachées à la famille, les inventions anonymes et les vieilles histoires sans propriétaire viennent se ranger sous un seul nom.
Roquelaure cesse d’être un individu.
Il devient un genre littéraire.
Quand le duc descend sur les chemins
La gloire du livre pauvre
Mais ce qui assura vraiment la survie de Roquelaure ne fut pas le livre destiné aux bibliothèques.
Ce fut le livre pauvre.
Le Momus et ses dérivés entrèrent dans ces circuits de littérature populaire que l’on désigne sous le nom de Bibliothèque bleue : petits volumes à bon marché, imprimés sur un papier médiocre, souvent raccourcis, remaniés, réimprimés pendant des décennies et vendus notamment par les colporteurs.
Née à Troyes, cette littérature bleue avait depuis longtemps gagné d’autres centres d’impression. Les aventures de Roquelaure sont notamment attestées dans les répertoires populaires normands, avec des impressions à Rouen et à Évreux.
C’est là que le duc acheva de changer de monde.
Quelques décennies auparavant, Roquelaure fréquentait les armées du roi, Paris et les grands de la cour.
Désormais, il voyage dans la balle du colporteur.
Pour quelques sous, il entre dans les fermes, les ateliers et les cuisines. Il côtoie les almanachs, les complaintes criminelles, les vies extraordinaires, les contes de fées et les vieux romans réduits à quelques cahiers.
Le lieutenant général est devenu un divertissement.
Et, chemin faisant, le personnage se simplifie.
Le soldat disparaît.
Le gouverneur de Guyenne disparaît.
Les années de guerre disparaissent.
Restent la laideur, la fanfaronnade, les femmes et les bons mots.
Le lecteur n’a plus besoin de savoir qui était Gaston-Jean-Baptiste de Roquelaure.
Il lui suffit de savoir ce qu’est un Roquelaure.
Quelque chose comme un Gascon porté à son point d’ébullition.
L’homme, le nom, le personnage
Il y a dans cette destinée quelque chose d’étrangement familier.
Un autre Gascon devait subir une métamorphose comparable : d’Artagnan.
Lui aussi fut un homme avant d’être un personnage ; lui aussi eut une carrière réelle que des mémoires douteux puis un romancier de génie allaient transformer ; lui aussi devint plus grand dans l’imaginaire qu’il ne l’avait jamais été dans la vie.
Roquelaure connut un sort moins glorieux.
Dumas fit de d’Artagnan un héros.
Les colporteurs firent de Roquelaure un bouffon.
Mais le mécanisme est le même.
La postérité n’est pas un tribunal. Elle ne récompense ni le mérite ni l’exactitude. Elle choisit quelques traits, les grossit, en oublie dix autres et fabrique avec ce qui reste une silhouette suffisamment forte pour traverser les siècles.
Pour Roquelaure, la métamorphose fut d’autant plus facile que toute la famille semblait avoir collaboré malgré elle.
Le père avait donné à Tallemant matière à raconter.
Le fils donna à Saint-Simon matière à rire.
Les libraires firent le reste.
Le livre n’avait pas inventé Roquelaure.
Il avait ramassé les Roquelaure et n’en avait fait qu’un.
Il reste pourtant, au nord d’Auch, un village qui porte ce nom.
On y monte par les routes des coteaux. L’église veille encore sur les maisons et les terres d’Armagnac.
Le contraste est presque parfait.
D’un côté, le silence des pierres.
De l’autre, trois siècles de plaisanteries.
Quel homme repose réellement derrière tout cela ?
Le soldat blessé de La Marfée ? Le Gascon fanfaron de Tallemant ? Le père dont les traits se mêlèrent à ceux du fils ? L’« homme le plus laid de France » ? Ou ce personnage de papier qui, sous sa petite couverture bleue, poursuivit pendant des générations une existence infiniment plus longue que la sienne ?
Peut-être Roquelaure aurait-il aimé la plaisanterie.
Lui qui avait eu la réputation de savoir rire des autres et probablement de lui-même avait finalement subi la plus extraordinaire des railleries : perdre jusqu’à la propriété de ses propres bons mots.
Trois siècles après sa mort, on ne sait plus toujours ce qu’il a dit. On ne sait même plus toujours quel Roquelaure l’a dit.
Mais on continue de raconter l’histoire.
Et, pour un homme que la légende fit bouffon, c’est encore une assez belle manière d’avoir le dernier mot.
Fred Augé
Sources & bibliographie
Tallemant des Réaux, Gédéon, Les Historiettes. Mémoires pour servir à l’histoire du XVIIe siècle , publiées sur le manuscrit inédit et autographe par Monmerqué, de Chateaugiron et Taschereau, Paris, Alphonse Levavasseur, 1834, t. IV, « M. de Roquelaure, Boissac, Madame de Lesdiguières », p. 211 et suiv. — Source essentielle sur la réputation de Gaston-Jean-Baptiste de son vivant.
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de, Mémoires, éd. Adolphe Chéruel, Paris, Hachette, 1856, t. I, chap. XV, notamment p. 239 ; t. V, chap. IV, notamment p. 77. — Les passages qualifiant Roquelaure de « plaisant de profession » concernent Antoine-Gaston, fils de Gaston-Jean-Baptiste, et non son père.
Le Roy, Antoine, attribué à, Le Momus françois ou les Avantures divertissantes du duc de Roquelaure . Une édition est signalée en Hollande dès 1718 ; édition de Cologne, chez Pierre Marteau, 1727. — Le texte qui fixa durablement le Roquelaure littéraire.
Nodier, Charles, Questions de littérature légale. Du plagiat, de la supposition d’auteurs, des supercheries qui ont rapport aux livres , Paris, 1812 ; édition augmentée, 1828. — Sur les fausses attributions et la manière dont certaines anecdotes finissent par s’attacher aux personnages célèbres.
Aubas, Édouard, « Le tombeau des ducs de Roquelaure », Bulletin de la Société archéologique du Gers, 1926, p. 130-136 ; « Monographie de la commune de Roquelaure », BSAG, 1933, p. 259-300.
Daugé, abbé, « Violation de la sépulture des seigneurs de Roquelaure en 1793 », Bulletin de la Société archéologique du Gers, 1908, p. 165-170.
Courtès, Georges (dir.), Communes du département du Gers, vol. I, arrondissement d’Auch, Auch, Société archéologique et historique du Gers, 2004, p. 59-61.
Monlezun, Jean-Justin, Histoire de la Gascogne depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours , Auch, 1846-1850. — Ouvrage général utilisé pour le contexte gascon et les grandes maisons de la province.
Note iconographique — Les illustrations photographiques accompagnant cet article sont des reconstitutions contemporaines réalisées à des fins d’évocation historique. Elles ne constituent pas des portraits authentiques de Gaston-Jean-Baptiste de Roquelaure.

