La falaise
aux visages
On la nommait Passus Lupi, le pas du loup, et sous ce nom de solitude et de fauve elle gardait un trésor : un marbre si blanc que les Anciens le crurent taillé pour les dieux. De ses flancs entaillés sortirent, durant vingt siècles, les idoles, les empereurs et les rois ; il n'est guère de gloire, du trophée d'Auguste aux bassins de Versailles, que cette pierre n'ait un jour revêtue.
Mais les hommes qui l'arrachaient au roc n'ont pas laissé de nom. Ils n'ont laissé qu'une paroi criblée de visages, et quelques autels dressés à un dieu que nul autre pays de la terre n'a connu.
Le pas du loup
Saint-Béat se resserre aujourd'hui entre deux montagnes de pierre, à l'endroit où le Comminges se plisse et se hausse vers l'Espagne. La vallée s'y referme si étroitement que la route, la rivière et le rocher se disputent le passage ; c'est ce défilé que les Romains nommèrent Passus Lupi, et qu'ils tinrent d'une main ferme dès qu'une garnison, dit-on, y fut plantée au temps de Pompée.
Ce n'était pas la beauté du lieu qui les retenait, mais ce qu'il recélait : le blanc de Lez, grenu et lumineux, et ce bleu turquin veiné de calcite que l'on osa comparer à Carrare.
La montagne d'Arrie, celle du Cap del Mount, n'étaient pas des montagnes ordinaires : elles étaient des carrières que la nature avait mis cinquante millions d'années à mûrir, et que la pioche allait éventrer en quelques générations.
La falaise aux visages
Le hasard, qui préside à tant de résurrections, fit le reste. En 1946, au flanc de la carrière de Rapp, du côté de Marignac, les ouvriers d'une usine qui exploitait les déchets de marbre mirent au jour ce que le XIX siècle avait entrevu sans le comprendre : le lieu portait déjà, dans la vieille langue du pays, un nom qui disait tout — le Malh de las Higuros, la falaise aux figures.
Une paroi de roche s'y dressait, percée de niches, et dans chaque alvéole veillait un petit visage taillé à même la pierre : dix-huit bustes muets, hommes et dieux mêlés, penchés sur le vide.
À leurs pieds gisait une moisson d'autels — une quarantaine, renversés, ensevelis, patients. L'archéologue Bernard Sapène entreprit d'en relever le compte.
On avait trouvé, sans l'avoir cherché, un sanctuaire au cœur même de la carrière.
dans la paroi
au pied du sanctuaire
le nom d'Erriape
Erriape
Parmi ces autels, vingt et une dédicaces attestaient le nom d'un dieu que les livres ignoraient : Erriape. On le chercherait en vain à Rome, ni même dans les vallées voisines : il n'appartenait qu'à cette montagne, qu'à ces hommes.
Erriape était la divinité topique de la montagne de Rapp. Silvain, également honoré dans le sanctuaire, était associé à la vie professionnelle des carriers ; les savants ont cru, sans en être tout à fait sûrs, que son nom même désignait la pierre, et qu'il s'était confondu avec la falaise jusqu'à lui prêter son visage.
Le danger faisait partie du métier. Erriape veillait sur la montagne ; Silvain sur le travail de ceux qui l'entaillaient.
Car le marbre qui fait les immortels tue volontiers ses serviteurs, et l'homme suspendu au flanc de la carrière savait qu'un éclat de roche ou une corde rompue pouvaient d'un coup l'effacer.
Sur un autel découvert à Marignac, près de Saint-Béat, un certain Fortunatus avait gravé son vœu — non plus à Erriape, mais à Jupiter très bon et très grand — pour le salut et le retour, pro salute et reditu, d'une femme nommée Petronia Magna, et pour la conservation de tous les siens.
Sur un autre se lisait la dédicace de la corporation des marbriers tout entière : le métier, en corps, s'agenouillait devant la pierre qu'il mutilait.
La montagne qui habilla l'Empire
Car cette pierre, une fois descendue de la montagne, ne s'arrêtait plus.
Elle prit d'abord la route la plus courte, celle de Lugdunum des Convènes — Saint-Bertrand —, où, dans les dernières décennies du Ier siècle avant notre ère, on dressa dans le marbre blanc de Saint-Béat un trophée à la gloire d'Auguste, vainqueur des peuples pyrénéens.
Puis elle s'en alla plus loin. On la retrouve dans les Hercule de la villa de Chiragan, dans les déesses brisées de Nérac, dans les colonnes de Saint-Sernin ; elle voyagea jusqu'à Marseille pour y devenir le tombeau de Cassien.
dans tout l'Occident
Les siècles ne firent qu'allonger le voyage : Henri IV voulut du marbre de France plutôt que d'Italie, Louis XIV en pava ses bassins et en peupla ses cours, et le Louvre lui-même s'habilla de cette montagne gasconne.
Ainsi le vallon le plus fermé de la Gascogne se dispersa, statue après statue, dalle après dalle, sur tout l'Occident — sans que personne se souvînt d'où venait la pierre, ni de la main qui l'avait fendue.
Ce qui demeure
Il fallut, pour rendre un visage à ces dieux muets, un homme du pays.
Au XIX siècle, Julien Sacaze, avocat, érudit et épigraphiste, passa sa vie à relever les inscriptions des Pyrénées et à ressusciter le peuple des divinités locales que le latin des autels avait seul sauvées de l'oubli ; il fonda la Société des études du Comminges, puis mourut, et l'on coucha son corps sous une dalle du même marbre blanc qu'il avait tant aimé.
Mémoire posée sur la mémoire.
Quant au sanctuaire de la falaise aux visages, il ne survécut pas à ceux qui l'avaient exhumé : le 20 janvier 1947, un tir de mines fit basculer la paroi, et les niches, et les figures, dans un éboulement que rien n'arrêta.
On n'eut que le temps de sauver les autels.
Ils reposent aujourd'hui au musée de Saint-Bertrand, alignés dans la pénombre, offrant encore aux passants distraits le nom d'un dieu que plus personne n'invoque.
La montagne qui donna leur éternité aux idoles n'aura pas su garder la mémoire des hommes qui la leur avaient taillée ; et il n'est resté, de tout ce peuple de la pierre, que des pierres — bavardes, obstinées, survivant au temple qui les avait vues naître.
La pierre survécut aux dieux,
aux carriers et au sanctuaire.
Elle demeure aujourd'hui
leur dernière voix.
Sources & bibliographie
William Van Andringa, « De la carrière au sanctuaire : à propos de quelques autels votifs de Saint-Béat », Revue de Comminges et des Pyrénées centrales, t. 107, nº 2, 1992, p. 161-175. — Le sanctuaire rupestre et les autels votifs des carriers.
Bertrand Sapène, « Autels votifs, ateliers de marbriers et sanctuaire gallo-romains découverts à Saint-Béat en 1946 », Revue de Comminges, 1946, p. 283-325. — Le premier compte rendu de la découverte et du sanctuaire.
Michel Labrousse, « Un sanctuaire rupestre gallo-romain dans les Pyrénées », Mélanges d'archéologie et d'histoire offerts à Charles Picard, t. II, Paris, 1949, p. 481-521. — L'étude scientifique du sanctuaire rupestre de Saint-Béat.
Robert Sablayrolles et Jean-Marc Fabre, « Carrières de marbre des Pyrénées centrales. Le point sur la recherche », Gallia, t. 59, 2002, p. 61-81. — L'exploitation antique des marbrières et ses techniques.
Jean-Marc Fabre, « La carrière de marbre du Pujo de Géry, commune de Saint-Béat (Haute-Garonne) », Revue de Comminges et des Pyrénées centrales, t. 115, nº 3, 1999, p. 417-426. — Les fouilles d'une carrière antique.
Daniel Nony, « Le dieu Erriapus dévoilé », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, t. 43, 1981, p. 243-248. — L'identité et le nom du dieu des carrières.
Gabriel Astre, « La colonne Trajane ne provient pas des marbres de Saint-Béat », Revue de Comminges, t. XLVII, 1933, p. 57. — Mise au point sur une légende tenace.
