Évocation : la colline de Saint-Bertrand-de-Comminges et sa cathédrale au lever du jour, un matin de printemps, au-dessus de la vallée de la Garonne

Guerriers de GascogneComminges1524

Les canons des chanoines

Saint-Bertrand-de-Comminges, printemps 1524 : l’arsenal prêté de la cathédrale

Le 24 mars 1524, dans la salle capitulaire de Saint-Bertrand, quatre consuls empruntent aux chanoines trois pièces d’artillerie, onze arbalètes et une provision de traits. Ils les rendront deux mois plus tard : entre ces deux dates tient toute la peur d’une ville.

Il y a, dans les cartulaires, des pages que l’on croirait écrites pour les seuls économes, et qui gardent pourtant, sous la sécheresse de l’inventaire, les soubresauts de temps incertains. Le vingt-quatrième jour de mars de l’an 1524, dans le chapitre de l’église cathédrale de Comminges, quatre hommes se tiennent debout devant les chanoines assemblés : Raymond-Arnaud de Gemit, Jean de Garcia, Jérôme de Cazaux et Bernard de Castera, consuls de la cité. Ils n’étaient venus ni pour une fondation de messes ni pour un procès de dîmes. Ils venaient chercher des armes. Et le notaire Fregeac, de sa plume de tous les jours, écrivit qu’ils avaient reçu du chapitre, du consentement de messieurs les chanoines, une grosse pièce d’artillerie de métal, une moyenne, une autre de fer, trois affûts, onze grosses arbalètes et une certaine quantité de traits, et qu’ils avaient promis de tout rendre, selon ce même inventaire.

La pièce tient en quelques lignes de latin, où les noms des choses de la guerre, trop neufs ou trop familiers pour la langue des clercs, sont restés en gascon. Le paléographe Larcher l’avait copiée dans son Cartulaire de Comminges ; en 1885, dans le premier tome de la Revue de Comminges, J.-P.-M. Morel la publia avec sa traduction, et l’explication qu’il en donnait tient en un mot : la panique. Fontarabie venait de tomber.

Évocation : salle capitulaire voûtée, chanoines en surplis assis, quatre consuls debout en robes et chaperons, un notaire écrivant
Le chapitre de Comminges et les quatre consuls, 24 mars 1524. Évocation.

I« Ung grand pied en Espaigne »

Fontarabie gardait, au fond du golfe de Gascogne, l’embouchure de la Bidassoa : une petite ville forte posée sur l’extrême bord de l’Espagne, que l’amiral de Bonnivet avait enlevée en octobre 1521, et que les Français tenaient depuis comme on tient une porte entrouverte chez le voisin. Martin du Bellay la dit alors « une des clefs d’Espagne ». On l’y avait défendue chèrement. Le seigneur du Lude, Jacques de Daillon, y avait soutenu plus d’un an de siège et de famine, au point que Monluc, cinquante ans plus tard, parlait encore de « gloire immortelle ». Relevé en 1522, du Lude avait laissé la place au capitaine Frauget, vieux gentilhomme réputé « homme de guerre », à qui le roi avait confié cinquante hommes d’armes, et auprès de qui servait dom Pedro de Navarre, fils du maréchal de Navarre, avec ses gens de pied.

À l’automne de 1523, l’armée de l’Empereur s’était rassemblée, avait logé à Saint-Jean-de-Luz, assailli Bayonne par terre et par eau, puis, rebutée par la présence de Lautrec sur les murailles, s’était tournée vers Fontarabie. Le siège fut mené au cœur de l’hiver, si bien que l’on comptait, dit Morel, sur les rigueurs de la saison pour ruiner l’armée espagnole. Il n’en fut rien. La place se rendit ; Morel en fixe la nouvelle aux premiers jours de mars 1524, et c’est assez pour que, trois semaines plus tard, elle ait gravi les vallées jusqu’au rocher de Comminges.

Sur les causes de cette reddition, les témoins ne s’accordent qu’à demi, et leurs nuances valent d’être écoutées. Monluc, qui n’avait guère que vingt ans et commandait alors une compagnie à Bayonne, impute la perte à « la faute ou meschanceté » de dom Pedro, que son oncle, le connétable de Navarre, aurait gagné au parti de l’Empereur ; mais il ajoute aussitôt, avec une probité de soldat : « je n’y estois pas et je ne veux parler pour ouir dire ». Martin du Bellay est plus sévère pour Frauget, qui rendit, écrit-il, « après avoir tenu peu de jours » une ville qui « n’estoit forçable » ; le capitaine rejetait la faute sur l’intelligence de dom Pedro avec l’ennemi, mais il fut condamné pour n’avoir pas su parer à cette conspiration, « si ainsi estoit qu’elle fust vraye ». Jugé à Lyon, il y fut « sur un eschaffault dégradé de noblesse et déclaré roturier luy et ses descendans ».

Trois voix sur Fontarabie

Une place rendue, trois récits

  1. I

    Monluc

    Où était-il ?
    À Bayonne, capitaine d’une compagnie de gens de pied : « je n’y estois pas ».
    La cause
    « La faute ou meschanceté » de dom Pedro de Navarre, gagné par son oncle le connétable.
    Le prix
    « Ung grand pied que nous avions en Espaigne ».
  2. II

    Martin du Bellay

    Le siège
    Frauget rend la ville « après avoir tenu peu de jours ».
    La cause
    La trahison de dom Pedro, « si ainsi estoit qu’elle fust vraye ».
    Le prix
    Frauget « dégradé de noblesse et déclaré roturier luy et ses descendans ».
  3. III

    J.-P.-M. Morel, 1885

    La date
    La chute survient « dès les premiers jours du mois de mars 1524 ».
    L’écho
    Une « profonde émotion » en Béarn et dans les provinces limitrophes.
    À Saint-Bertrand
    Les montagnards « atterrés » ; les consuls empruntent l’artillerie du chapitre.

Monluc, Commentaires, éd. A. de Ruble, t. I, 1864, p. 64-66 ; Martin du Bellay, Mémoires, éd. Bourrilly et Vindry, t. I, 1908, p. 282-285 ; Revue de Comminges, t. I, 1885, p. 55.

Monluc a résumé d’un trait ce que l’on perdait là : « La perte de ceste place nous osta ung grand pied que nous avions en Espaigne. » C’est ce pied retiré, cette porte refermée d’un coup sur la frontière, que l’on entendit claquer jusque dans les Pyrénées centrales.

« La perte de ceste place nous osta ung grand pied que nous avions en Espaigne. »

Blaise de Monluc, Commentaires

IILa peur sur la colline

Saint-Bertrand n’est pas Fontarabie. La vieille cité des Convènes se tient à quelque soixante lieues de la Bidassoa, sur un monticule isolé au-dessus de la vallée de la Garonne, à l’entrée des montagnes ; on y monte encore par la porte Cabirole et par une rue étroite et roide jusqu’au parvis de la cathédrale. Il n’y avait là ni garnison royale ni bastion moderne : des murailles anciennes, un évêque, un chapitre, quelques consuls et le peuple d’une petite ville. Que pouvait-on craindre d’une place perdue au bord de l’Océan ?

Morel répond par un mot fort : les populations de nos montagnes furent « atterrées ». Il faut comprendre ce que la chute de Fontarabie signifiait pour elles. L’Empereur tenait l’autre versant des monts ; ses armées venaient de montrer qu’elles pouvaient franchir la frontière, assaillir Bayonne, reprendre ce que l’on croyait imprenable. Le roi, lui, avait ses forces en Italie, en Picardie et en Champagne. Si la guerre remontait le long des Pyrénées, une cité comme Saint-Bertrand ne pouvait compter que sur elle-même. Les consuls voulurent, dit Morel, la mettre « à l’abri d’un coup de main » : c’est le langage des petites villes qui savent qu’on ne viendra pas les secourir.

Évocation : haute vallée pyrénéenne au printemps, neige sur les sommets, une grange de pierre et un sentier montant vers la frontière

« De ne se déclarer la guerre et de se nuire qu’après huit jours pleins à partir de la sommation. » Remontrance des vallées, 1512, d’après la Revue de Comminges. Évocation.

Le danger, pourtant, ne venait pas des voisins immédiats. Les vallées du Comminges et celles d’Aran, de Bénasque ou de Pallars vivaient depuis des siècles sous des usages de paix que les guerres des rois n’abolissaient pas. En 1512, quand un capitaine trop zélé, le sire de La Bastide Paumès, avait saisi à la foire de Saint-Béat des troupeaux, des laines et douze Aranais, les députés des vallées avaient rappelé au roi que les gens des deux versants étaient convenus « de tout temps » de ne se déclarer la guerre et de se nuire « qu’après huit jours pleins à partir de la sommation » ; et, le 22 avril 1513, des commissaires français et aragonais avaient encore consolidé ces antiques coutumes. Ce que l’on redoutait en 1524, ce n’étaient donc pas les bergers d’en face, mais les compagnies de l’Empereur, qui ne connaissaient ni les huit jours ni les lies des vallées. Cette lecture est la nôtre : l’acte ne dit rien des routes par où la menace aurait pu venir ; il dit seulement qu’on s’arma.

IIIL’arsenal des chanoines

Évocation : pièce de bronze sur affût de bois à roues, grosses arbalètes accrochées au mur, traits et barils dans une salle voûtée
Fonte, fer et arbalètes : l’arsenal d’un âge de passage. Évocation.

Le plus singulier, dans cette affaire, n’est pas que des consuls aient voulu des canons : c’est qu’ils soient allés les chercher au chapitre. Que des chanoines de cathédrale aient gardé, dans quelque cellier ou quelque tour de leur enceinte, trois bouches à feu, leurs affûts, onze grosses arbalètes et des faisceaux de traits, l’acte le constate sans s’en étonner, et Morel ne l’explique pas. On peut supposer que le chapitre, qui possédait des droits et des biens dans la cité, avait pourvu lui-même à la défense de son quartier ou de ses maisons ; on peut supposer aussi que ces armes lui venaient de dons ou de legs. Mais ce sont là des hypothèses : le document se tait sur l’origine de l’arsenal, et il faut se taire avec lui.

Ce qu’il montre, en revanche, c’est un âge de passage. La « grossa pessa d’arthillaria de metau » est une pièce de fonte, sans doute de bronze, que l’on a voulu distinguer de l’autre, la pièce « de fer » ; entre elles vient la « mesansera », que Morel rend par « une moyenne », et le mot paraît bien désigner une pièce de calibre intermédiaire. Les « tres masdes » ont embarrassé l’éditeur lui-même, qui traduit « affûts » en marquant son doute d’un point d’interrogation. Puis, à côté de la poudre, voici les « balestas grossas », les grosses arbalètes, et la « certena quantitat de treyts », les traits qu’elles lançaient ; de si grosses arbalètes étaient sans doute des armes de muraille plutôt que de campagne, mais l’acte ne le précise pas. En 1524, à Saint-Bertrand, on défendait encore une muraille comme au temps des comtes, et déjà comme au temps de Marignan.

Il y a quelque chose d’émouvant dans cette langue mêlée. Le notaire commence en latin, avec la gravité des actes, l’Anno Domini, le chapitre, les consuls « personnellement présents » ; puis, quand il faut nommer les objets, le latin se dérobe et le gascon prend la parole, avec ses mots de forge et d’arsenal. Il revient au latin pour conclure, mais à travers une tournure du pays : « per medix inventari », par ce même inventaire. On entend, sous la plume de Fregeac, la conversation qui s’est tenue dans la salle capitulaire, où chanoines et consuls ont dû compter les pièces à voix haute, dans la langue que tous parlaient.

Le registre du prêt

24 mai 1524

61 jours entre les mains des consuls

Acte du 24 mars 1524 et note de restitution de Larcher, éd. Morel, Revue de Comminges, t. I, 1885, p. 56. La traduction de « masdes » par « affûts » est donnée avec un doute par l’éditeur.

  1. Una grossa pessa d’arthillaria de metauune grosse pièce de métal
  2. Una mesanseraune pièce moyenne
  3. Una de ferune pièce de fer
  4. Tres masdestrois affûts (?)
  5. Onze balestas grossasonze grosses arbalètes
  6. Certena quantitat de treytsune quantité de traits

Restitué au chapitre le 24 mai 1524.

IVSoixante et un jours

Le prêt ne dura pas. Larcher, en copiant l’acte, nota à la suite que la restitution avait eu lieu le 24 mai de la même année ; et Morel en conclut que, les hostilités s’étant éloignées, le matériel de guerre ne resta que deux mois en la possession des consuls. Du 24 mars au 24 mai, il y a soixante et un jours. C’est le temps d’un printemps pyrénéen : celui où la neige recule sur les ports, où les troupeaux se préparent à monter, où les routes de la montagne s’ouvrent aux bergers comme aux soldats. La cité vécut ce printemps-là sous la garde de trois canons qui n’étaient pas à elle, et nul ne vint.

L’orage, en effet, s’était détourné. La guerre gagnait d’autres théâtres : l’été venu, le connétable de Bourbon et le marquis de Pescaire mettaient le siège devant Marseille, et le roi s’apprêtait à repasser les monts vers l’Italie, où l’attendait Pavie. Le 7 octobre 1524, à Lyon, était rendu l’arrêt contre les défenseurs de Fontarabie ; il fut exécuté le 3 décembre. Ainsi, quand Frauget monta sur l’échafaud de sa dégradation, il y avait six mois déjà que les canons de Saint-Bertrand avaient regagné leur ombre.

Nous ne savons rien de ce que firent les consuls durant ces deux mois : ni guet, ni dépense, ni alerte ne nous sont parvenus. Peut-être les pièces ne furent-elles jamais tirées ; peut-être servirent-elles seulement à rassurer, ce qui est déjà beaucoup pour une ville qui a peur. Le document ne garde que deux dates et un inventaire, et c’est assez pour dessiner, dans l’histoire de la frontière, la courbe exacte d’une inquiétude.

VLe silence revenu

Il faut se représenter ce jour de mai où les pièces redescendirent la rue roide, ou remontèrent vers les celliers du chapitre, et où l’on reprit, sur le même parchemin peut-être, le compte de ce qui avait été prêté. La cathédrale, rendue à elle-même, retourna à ses offices. Onze ans plus tard, la nuit de Noël 1535, Mgr de Mauléon, évêque de Comminges, y célébrait pour la première fois le service divin dans le grand chœur de bois qu’il avait fait élever à ses frais, avec ses soixante-six stalles, ses sibylles, ses dragons et ses têtes d’anges. Les chanoines qui avaient compté les traits et les affûts s’assirent alors dans ces stalles nouvelles, et la Renaissance, qui venait de leur montrer son visage de fer, leur montrait à présent son visage de bois sculpté.

Personne, sans doute, ne se souvint longtemps du printemps de 1524. Il ne reste de cette alarme qu’une page de cartulaire, copiée par un paléographe, publiée par un érudit, et que l’on peut lire encore. Elle ne raconte ni assaut ni siège. Elle dit seulement qu’une petite ville épiscopale, apprenant que l’ennemi avait ouvert une porte à l’autre bout des Pyrénées, ne voulut pas attendre désarmée un danger qui ne vint pas ; et qu’au jour dit tout fut rendu, pièce pour pièce, selon le même inventaire. Rien ne dit que les canons aient jamais tiré. Ils retournèrent au silence du chapitre, comme ces paroles que l’on prépare pour un malheur et que l’on remporte, intactes, quand le malheur a passé son chemin.

Fred Augé

Sources & bibliographie

  1. Morel (J.-P.-M.), « Cartulaire de Comminges. Acte de prêt de pièces d’artillerie fait par le chapitre de Comminges aux consuls de la ville de Saint-Bertrand (24 mars 1524) », Revue de Comminges, t. I, 1885, p. 55-56. Internet Archive — Texte latin de l’acte, traduction et note de restitution d’après le Cartulaire de Comminges de Larcher.
  2. Lassus (baron de), « Le sire de La Bastide Paumès à Saint-Béat, an 1512 », Revue de Comminges, t. I, 1885, p. 196-199. Internet Archive — Usages de paix entre les vallées du Comminges et d’Aran ; convention de 1513.
  3. Abadie (B.), « Compte rendu de la réunion générale de l’année 1885 : excursion à Saint-Bertrand, Tibiran, Gargas et Bordes (27 juin 1885) », Revue de Comminges, t. I, 1885, p. 142-145. Internet Archive — Accès de la cité par la porte Cabirole ; chœur de Mgr de Mauléon et inscription de Noël 1535.
  4. Monluc (Blaise de), Commentaires et lettres, éd. A. de Ruble, Paris, Société de l’histoire de France, t. I, 1864, p. 45-47 et 63-66. Internet Archive — Témoignage d’un capitaine gascon sur la campagne de 1523 et la perte de Fontarabie.
  5. Du Bellay (Martin), Mémoires de Martin et Guillaume du Bellay, éd. V.-L. Bourrilly et F. Vindry, Paris, Société de l’histoire de France, t. I, 1908, p. 155-158 et 282-285. Internet Archive — Prise de Fontarabie par Bonnivet (1521), siège de Bayonne, reddition de Fontarabie, dégradation de Frauget ; arrêt de Lyon du 7 octobre 1524 cité en note.

Illustrations : évocations modernes, non documentaires.

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