Les Cagots de Gascogne

Qui étaient-ils ?

Sur le flanc de certaines églises du piémont pyrénéen, à Moustey, à Campan, à Lembeye, à Saint-Savin, une petite porte basse se devine encore, parfois murée, parfois seulement marquée en creux dans la pierre. Elle est à l’écart du grand portail où passaient les fidèles, basse au point qu’il fallait se courber pour y entrer, et elle ne conduisait pas à une nef secondaire ni à une chapelle particulière : elle menait à la même église que les autres, seulement par un autre chemin. À l’intérieur, un bénitier plus modeste, souvent fiché dans un pilier, tenait lieu du grand bénitier commun. Le promeneur attentif, passant d’un village à l’autre, retrouve partout cette disposition. Elle dit qu’il y eut ici, pendant près de neuf siècles, une humanité tenue à distance — tout près, mais à distance. On appelait ces gens les Cagots. Ou plutôt, car le mot est tardif : les Crestians, les Gahets, les Capots, les Agots, selon les vallées et selon les siècles.

Un territoire, des noms, une longue durée

L’aire des Cagots dessine sur la carte une figure nette. Elle s’étend entre Èbre et Garonne, avec un épicentre dans le piémont pyrénéen — Béarn, Bigorre, Gascogne méridionale, Pays basque, Navarre, Aragon — et des prolongements jusqu’en Chalosse et dans les Landes. On n’en trouve pas au nord de la Garonne, ou si peu. On en trouve des deux côtés des Pyrénées, ce qui suffit à écarter toute frontière politique comme principe d’explication : l’aire cagote est antérieure aux royaumes qui s’y sont succédé.

Aire de présence des Cagots entre Èbre et Garonne Garonne Èbre Pyrénées aire principale de présence Lectoure Hagetmau Morlaàs Oloron Lourdes Campan Lembeye Moustey Pampelune Jaca St-Jean-Pied-de-Port Océan lieu documenté aire de présence attestée
L’aire des Cagots, entre Èbre et Garonne, avec l’épicentre du piémont pyrénéen.
Quelques lieux documentés par les archives ou par les traces patrimoniales encore visibles.

Les noms qu’on leur donnait trahissent déjà quelque chose. En Béarn, le plus ancien est Crestians, les chrétiens — comme s’il fallait le rappeler, ou comme si eux-mêmes tenaient à le dire. En Gascogne, on parlait de Gahets ou de Capots. Au Pays basque et en Navarre, d’Agots ou d’Agotes. Le mot Cagot lui-même, dont nous usons aujourd’hui, n’apparaît qu’au XVIᵉ siècle. Avant lui, pendant six cents ans au moins, il fallait d’autres mots.

La durée, justement, frappe autant que l’aire. Les premières mentions écrites remontent au Xᵉ siècle, dans le cartulaire de l’abbaye de Lucq-de-Béarn. La dernière ordonnance d’exclusion en Espagne date de 1819. Entre les deux, neuf siècles. Le phénomène traverse le Moyen Âge, la Renaissance, l’Ancien Régime ; il résiste à l’édit de Louis XIV qui le prohibe au milieu du XVIIᵉ siècle ; il survit à la Révolution française qui l’abolit en droit. Et au début du XXᵉ siècle encore, dans les villages de Béarn et de Bigorre, on savait qui était de cette engeance et qui n’en était pas.

Le monde des Cagots

Ce que furent leurs vies, les archives le laissent deviner par fragments. Ils vivaient à l’écart du village, dans un quartier qui leur était assigné — la cagoterie — souvent établie à l’orée des bois, le long d’un ruisseau mineur, ou derrière l’église. À Brassempouy, c’était le quartier Dous Cagots. À Capbreton, le quartier de la Punte. À Hagetmau, on parlait encore au début du siècle dernier du pont des Cagots et de la fontaine des Cagots. À Morlaàs, l’actuelle fontaine du Paradis, à l’entrée nord de la ville, n’est autre que l’ancienne fontaine où ils venaient puiser, car il leur était interdit de toucher l’eau des fontaines communes.

Les métiers qui leur étaient permis tenaient en peu de chose. Ils ne pouvaient posséder du bétail, cultiver la terre, exercer les métiers de bouche, tenir les charges administratives de la paroisse. Il leur restait le bois, le fer, la vannerie, le tissage. Tous ou presque étaient charpentiers, au point que les registres paroissiaux, ne sachant quel patronyme leur donner, inscrivaient après leur prénom la simple mention Charpentier. Et l’on reconnaissait leur savoir : la halle de Campan, en Hautes-Pyrénées, leur doit sa charpente ; le château de Montaner aussi. Ce qui sortait de leurs mains était recherché, apprécié, parfois même commandé loin à la ronde. Mais leurs mains, dès qu’elles se reposaient, redevenaient celles d’une gent qu’on ne touchait pas.

L’église, qui était alors au centre de toute vie, était aussi le lieu où leur mise à l’écart se donnait le plus à voir. Ils n’étaient pas exclus du culte — ils y étaient même appelés : leur nom le plus ancien, Crestians, en porte la marque. Mais ils entraient par une autre porte, une porte plus basse et plus étroite, disposée sur le flanc de l’édifice. Ils puisaient l’eau bénite à leur propre bénitier, fiché dans un pilier à l’écart, parfois sculpté d’une tête, d’un chien, d’une patte d’oie. Pendant l’office, une barrière ou un simple banc plus reculé les tenait séparés du reste des fidèles. Le pain bénit leur était jeté et non présenté dans la corbeille. Certains prêtres, dit-on, refusaient de les entendre en confession. À leur mort, on les inhumait dans un coin du cimetière commun, ou dans un cimetière distinct lorsqu’il en existait un — à Sérée en Béarn, à Cossen, à Coudures, à Urgons, à Lourdes près de l’ancienne chapelle Saint-Jean-du-Gave aujourd’hui disparue. Les tombes ne portaient ni dalle ni inscription : à qui les aurait-on dédiées ? les Cagots n’avaient pas de nom, seulement un prénom et la mention de leur qualité.

Plan schématique d'une église gasconne avec les dispositions réservées aux Cagots autel grand portail porte basse, entrée des Cagots bénitier commun bénitier des Cagots place des fidèles barrière place assignée aux Cagots cimetière paroissial carré des Cagots N E S O Une église gasconne — plan schématique dispositions réservées aux Cagots (XIVᵉ–XVIIᵉ siècles)
Plan schématique d’une église gasconne. L’entrée latérale basse, le bénitier à l’écart,
la place reculée et le carré de cimetière disent, dans l’espace même du sacré,
la position assignée aux Cagots : dans l’église, mais à part.

À cette mise à l’écart dans l’espace du sacré s’ajoutait, dans la vie quotidienne, tout un tissu d’interdits et d’obligations. Par ordonnance de Charles VI, le 7 mars 1407, ils devaient porter cousue sur l’épaule une étoffe rouge en forme de patte d’oie, visible de loin, pour qu’on les reconnût au premier regard. Ils devaient annoncer leur arrivée au village par un bruit de crécelle. Ils ne pouvaient marcher pieds nus, sous peine, selon les Fors de Béarn de 1460, d’avoir les pieds percés d’un coup de lance. En 1741 encore, à Moumour, un Cagot maître charpentier eut les pieds percés au fer rouge pour avoir voulu cultiver la terre. Au début du XVIIIᵉ siècle, dans un village du Béarn, un Cagot riche, oubliant sa qualité, trempa les doigts dans le grand bénitier : on lui coupa la main, qu’on cloua à la porte de l’église.

Les mariages étaient strictement endogames. Le fils d’un Cagot ne pouvait épouser que la fille d’un autre Cagot. Un curé de Navarre, au XVIIᵉ siècle, écrivait que l’union d’un Cagot et d’un non-Cagot eût été chose aussi inouïe et abominable que si un chrétien parlait de s’unir à une Moresque. Les actes de baptême portaient mention de leur qualité, et l’on célébrait ces baptêmes à la nuit tombée, sans carillon.

Et cependant : ils parlaient la même langue que leurs voisins, pratiquaient la même foi, suivaient les mêmes saints du calendrier. Rien, dans leur manière d’être au monde, ne les distinguait vraiment. Il fallait la patte d’oie rouge cousue sur l’épaule pour que la marque fût lisible.

Qui étaient-ils ? Le cortège des hypothèses

De mémoire d’historien, on a cherché d’où ils venaient. Les hypothèses se sont succédé depuis la Renaissance, chacune portant la marque de l’époque qui la formulait, et aucune ne parvenant à emporter l’adhésion.

La plus ancienne et la plus populaire en fit les descendants des Wisigoths vaincus. Le mot Cagot lui-même était alors expliqué par la contraction de caas-goths, chiens de Goths — expression qu’on prétendait remonter à la défaite de Vouillé en 507, quand Clovis tua Alaric II et repoussa les Wisigoths ariens vers les Pyrénées. Cette thèse a longtemps plu parce qu’elle donnait un visage et une date à l’énigme. Mais elle ne tient pas. Les Wisigoths abjurèrent l’arianisme au concile de Tolède en 589, plus d’un siècle avant les premières mentions écrites des Crestians ; le mot Cagot lui-même n’apparaît qu’au XVIᵉ siècle, mille ans après la bataille qui l’aurait fait naître ; et l’on voit mal comment un peuple éduqué, romanisé, installé dans le sud-ouest depuis des générations, aurait accepté sans résistance un tel abaissement quand il lui était facile de passer les cols.

On en fit aussi les descendants des Sarrasins refoulés après Poitiers, en 732, qui se seraient fondus dans les populations gasconnes sans jamais s’y mêler vraiment. L’hypothèse ne s’appuie sur aucun document et se contente d’un rapprochement de sonorités.

Au XVIᵉ siècle, une supplique adressée au pape Léon X évoqua un soutien ancien des aïeux des Cagots au comte Raymond de Toulouse dans sa révolte contre la sainte Église romaine. On vit là un indice d’origine cathare. Le nom même de Crestians, que les Parfaits cathares se donnaient parfois, semblait conforter l’hypothèse. Mais la géographie la dément : le catharisme organisé n’a guère dépassé la rive droite de la Garonne, tandis que les Cagots se trouvent à l’ouest. Il est difficile de faire d’un peuple languedocien l’ancêtre d’une gent gasconne et pyrénéenne.

La thèse la plus tenace, dans l’imaginaire médiéval comme dans celui du XIXᵉ siècle, en fit des lépreux ou des descendants de lépreux. La lèpre, au Moyen Âge, était le mal absolu, celui qui terrifiait et qu’on isolait sans recours. On supposa que les Cagots étaient porteurs d’une lèpre atténuée, d’une lèpre blanche héréditaire, que le sang transmettait de génération en génération sans toujours se manifester. L’hypothèse expliquait les interdits — ne pas toucher l’eau, ne pas marcher pieds nus, ne pas se mêler aux autres — comme autant de précautions contre la contagion. Elle expliquait aussi certains des autres noms qu’on leur donnait : gahets et gaffets, du mot occitan qui désignait les lépreux, ou ladres, de Lazare. La médecine moderne a invalidé l’idée d’une lèpre héréditaire. Mais il reste que le soupçon de ladrerie, lui, a bien pesé sur leur condition, et qu’il a pu contribuer, à une époque reculée, à fixer la ligne de démarcation.

Chacune de ces hypothèses cherche la même chose : une origine. Un peuple vaincu, une faute ancienne, une maladie transmise. Comme si l’existence même de l’infamie appelait une cause extérieure, et comme s’il était impossible d’admettre qu’une société puisse, à elle seule, produire ses propres réprouvés.

Une apparition sans cause

L’étrangeté véritable des Cagots n’est pas qu’on ignore d’où ils viennent. Les peuples, quand ils existent, laissent des traces — une langue, un vêtement, une cuisine, une manière de bâtir, un rite, un souvenir. Les Cagots n’en laissent aucune. Ils parlent la langue du pays — gascon, béarnais, basque selon les vallées. Ils portent les mêmes vêtements, à la patte d’oie rouge près. Ils mangent comme on mange chez leurs voisins. Ils sont catholiques, et d’un catholicisme souvent zélé — au point que leur plus ancien nom, Crestians, semble dire cette foi comme une revendication. Ils n’ont pas de territoire d’origine, pas de migration dont on garde trace, pas de terre perdue dont on se souviendrait. Ils sont là, et l’on ne sait depuis quand.

Les descriptions physiques que nous ont laissées les siècles se contredisent avec une telle constance qu’elles en deviennent précieuses : les uns les disent petits, les autres grands ; les uns blonds, les autres bruns ; les uns aux pieds palmés, les autres à l’haleine fétide, d’autres encore propres, vigoureux, agiles. Cette contradiction même est un document. Elle dit que nul ne les distinguait vraiment — et que la marque, quand on l’exigeait cousue sur l’épaule, tenait lieu de ce que le corps ne fournissait pas.

Ce constat, dont les contemporains eux-mêmes furent parfois troublés, oblige à renoncer à la piste ethnique. Les Cagots ne sont pas un peuple en diaspora, ni les débris d’une invasion, ni les descendants d’une communauté venue d’ailleurs. Ils sont du pays — de ce pays-là, de cette terre gasconne et pyrénéenne — aussi profondément que ceux qui les tiennent à l’écart.

Alors d’où vient l’infamie ? Sans doute faut-il se résoudre à une réponse moins satisfaisante pour l’esprit, mais plus fidèle à ce que furent les choses : de la société elle-même. D’une société qui, à un moment que nous ne pouvons plus dater avec certitude — peut-être aux Xᵉ et XIᵉ siècles, peut-être lors de la grande recomposition gasconne des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles quand l’habitat se resserre en castelnaux, en bastides, en bourgs nouveaux — a figé certaines lignées hors de son ordre. Lignées peut-être trop pauvres, trop isolées, trop mal arrimées à la maison et à la terre ; lignées frappées autrefois d’un soupçon de ladrerie qui ne s’est jamais dissipé ; lignées qui simplement ne trouvaient plus de place lorsqu’il a fallu que chacun en eût une. Nous ne savons pas.

Ce que nous voyons, c’est le résultat : une fois la marque posée, elle se transmet. Le fils du Crestian est Crestian, sa fille ne peut épouser que le fils d’un autre Crestian, et l’infamie se perpétue non par malveillance concertée mais par la logique même d’un monde où l’on est ce que furent les siens.

On a toujours fait ainsi : cette phrase, que nous entendons mal aujourd’hui, avait alors force de vérité. La communauté villageoise, qui est l’horizon total de l’existence, n’a pas à rendre compte de l’ordre qu’elle perpétue. Elle le reçoit de ses pères comme elle reçoit les saints du calendrier, les limites des champs, les noms des lieux-dits. Les Cagots en font partie, à leur place, qui est celle justement de ne pas en faire partie.

Ce qu’il en reste

Le long affranchissement des Cagots n’est pas venu des communautés villageoises, qui s’accommodaient fort bien de l’ordre reçu. Il est venu d’en haut, et toujours d’en haut. Dès 1425, à Lectoure, les Crestias adressent au comte Jean IV d’Armagnac une plainte et supplique contre les vexations que leur font subir les baillis. Le comte écrit au juge de Lomagne pour qu’on les protège, considérant qu’ils sont bien utiles et conviennent à notre cité de Lectoure. Les rois de France interviennent à leur tour, puis Louis XIV, qui prohibe explicitement les vexations au milieu du XVIIᵉ siècle. La Révolution, enfin, abolit toute distinction de naissance en 1789.

Mais les édits et les lois ne défont pas d’un trait ce que neuf siècles ont tissé. En Espagne, la dernière ordonnance d’exclusion est de 1819. En Béarn et en Bigorre, au début du XXᵉ siècle encore, les anciens savaient, dans chaque village, quelles maisons étaient de cette engeance et lesquelles ne l’étaient pas. Le silence progressif qui a recouvert cette mémoire tient moins à l’oubli qu’à la volonté, chez les descendants, de n’en plus porter la marque. On ne parlait pas de ce qu’on avait été. On ne le disait plus aux enfants.

Il reste les pierres. Les petites portes basses, murées ou seulement lisibles en creux sur le flanc des églises, à Saint-Savin, à Campan, à Arreau, à Cadéac, à Nestalas, à Arras, à Lembeye, à Moustey, à Capbreton, à Ossages, à Caupenne, à Doazit, à Roquefort. Les bénitiers séparés, fichés dans un pilier ou encastrés dans un mur, à Oloron-Sainte-Marie — où l’un d’eux est orné d’un lapin chassé par un chien ou un renard —, à Campan, à Saint-Savin, à Vignec, à Montgaillard, à Pierrefitte-Nestalas, à Brassempouy, à Morlaàs. Les toponymes qui persistent dans la mémoire des cadastres : Dous Cagots, la fontaine des Cagots, le pont des Cagots, le quartier des Agots.

Ces traces, le promeneur attentif peut encore les voir. Elles ne demandent rien, ne racontent rien d’elles-mêmes. Il faut savoir qu’elles sont là, et ce qu’elles ont été, pour qu’elles reprennent voix. Derrière la porte basse, on entrait dans la même église que les autres. Au bénitier scellé, on puisait la même eau. Et pourtant ce n’était pas la même porte, ni le même bénitier. C’est toute l’histoire des Cagots qui tient dans cette distance de quelques pas.

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