Chroniques Gasconnes · mémoire des catastrophes

21 juin 1660 — le matin où la terre se souleva sous la Gascogne

Le grand tremblement de Bigorre, lu dans les registres paroissiaux, les livres de raison et la mémoire inquiète des Pyrénées.

Nous sommes le 21 juin 2026. La canicule pèse sur la Gascogne comme un couvercle ; l’air tremble au-dessus des chaumes, les rivières maigrissent, et l’on se prend à guetter le ciel avec cette inquiétude moderne qui voit dans chaque été trop chaud l’annonce d’une fin.

Et si je vous disais qu’il y a très exactement trois cent soixante-six ans, un autre 21 juin, la terre de Gascogne ne s’est pas contentée de chauffer — qu’elle s’est levée tout entière sous les vivants, qu’elle a jeté les clochers sur les tombes et tari les fontaines ?

I. La voix d’un homme de Bagnères

Il n’était pas même quatre heures, et l’aube hésitait encore derrière les crêtes. Je dormais, comme dorment les hommes au plus creux de la nuit d’été, quand un grondement monta — non du ciel, mais d’en dessous, des entrailles mêmes de la montagne.

Puis la terre se leva. Mon lit fut soulevé, les murs gémirent, et j’entendis, par-dessus le fracas, la grande voix de bronze de notre église Saint-Vincent : non plus la sonnerie des heures, mais le glas désordonné des cloches affolées.

Cette voix, nous l’inventons à peine. Elle est tout entière tirée des registres : car le vicaire Dangos, de Bagnères, prit ce jour-là sa plume et consigna au bas du registre paroissial de Saint-Vincent le désastre qui venait d’abattre une partie du clocher et plusieurs maisons.

À Médous, les religieux surpris pendant l’office fuirent dans les cabanes ; leur prieur écrivit que « la terre où nous estions couchés nous soulevoit tous en l’air ».
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II. Le plus violent des Pyrénées

Le séisme du 21 juin 1660 demeure le plus violent jamais ressenti dans les Pyrénées françaises. Les sismologues lui accordent une intensité de VIII à IX sur l’échelle MSK et une magnitude estimée autour de 6. Son foyer se tenait sous Bagnères-de-Bigorre, et la secousse frappa, selon une relation ancienne, « en trois diverses fois ».

Ce qu’elle laissa derrière elle se lit comme un inventaire de la désolation. Le village d’Asque fut presque entièrement rasé. Le château de Castelloubon s’effondra ; plusieurs maisons croulèrent à Luz ; les moulins d’Argelès-Gazost furent mis hors d’usage ; l’abbaye de Saint-Savin fut gravement blessée ; les remparts de Lourdes durent être étayés ; et, à Pau, la plupart des cheminées furent jetées bas.

À Bagnères, la maison de ville, les tours et les portes menaçaient ruine. Les habitants réclamèrent du bois pour soutenir leurs murs, requérant maçons, menuisiers, charpentiers, jusqu’à un architecte venu de Pau. Les sources thermales, elles, se turent quelques jours, comme si la montagne, blessée, avait retenu son souffle.

À Barèges, sur la route de Gèdre à Héas, un pan de montagne s’abattit au Chaos de l’Arailhé et barra la vallée. Il s’y forma un lac. Vers 1700, ce lac retenu par l’éboulement creva soudain, emportant maisons et ponts. Ainsi le séisme tua-t-il encore, longtemps après s’être tu.

III. Le frisson d’un royaume

Ce qui frappe, à relire les témoignages, c’est l’immense étendue de ce frisson. La secousse roula bien au-delà des montagnes : Agenais, Quercy, Périgord, Carcassonne, Narbonne, Béziers, Montpellier, Auvergne, Limousin, Poitou.

Le hasard voulut que la Cour de France fût alors sur les chemins du Sud-Ouest. Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche, mariés douze jours plus tôt à Saint-Jean-de-Luz, remontaient vers le Nord ; ils étaient à Captieux, et ils éprouvèrent fortement la secousse.

À Saint-Justin, où logeait une partie de la suite, un fracas formidable arracha au sommeil la Grande Mademoiselle, la duchesse de Montpensier, à qui son chirurgien, perdant la tête, cria : « Sauvez-vous ! la maison tombe. »

IV. L’encre contre l’oubli

Mais le plus émouvant n’est pas dans le désastre : il est dans la manière dont les hommes le sauvèrent de l’oubli. Faute de comprendre, ils écrivirent. Le vicaire Dangos au bas de son registre ; un curé de Montirat, dans le Tarn, en marge des baptêmes ; et, à Dax, une famille d’avocats, les Boutges, qui tenaient depuis trois générations un cahier moitié livre de comptes, moitié journal.

Voilà ce qu’étaient ces livres de raison gascons : la première sismologie d’un pays qui n’en avait pas. De père en fils, on y consignait ce qui dépassait l’entendement, non pour l’expliquer, mais pour le transmettre — de peur que cela ne se perde.

V. La longue mémoire de la faille

Car la terre, ici, n’a jamais cessé de bouger. Née de la rencontre de deux plaques, l’ibérique et l’eurasienne, la chaîne des Pyrénées porte en son flanc un faisceau de failles. La grande Faille Nord-Pyrénéenne court du Fenouillèdes au Pays basque, et la terre y tremble plusieurs centaines de fois l’an, presque toujours sans qu’on le sente.

1660 ne fut que le plus terrible d’une longue lignée : on tremblera encore à Lourdes en 1750, dans l’Entre-deux-Mers en 1759, à Argelès en 1854, à Arette en 1967.

Nos aïeux du 21 juin 1660 lisaient dans le séisme la colère de Dieu ou le présage d’un malheur ; nous y lisons le jeu des failles et le relâchement des tensions.

Mais sous les deux lectures veille la même vérité, ancienne comme le pays : la Gascogne repose sur une terre inquiète, qui de loin en loin se souvient qu’elle est vivante.

Sources
  • Tremblements de terre en Gascogne, Revue de Gascogne, tome XXXVI, 1895.
  • Témoignage du vicaire Dangos, registre paroissial de Saint-Vincent de Bagnères.
  • Relation du prieur de Médous ; annotation du registre paroissial de Montirat.
  • Dossier Le séisme de Bigorre du 21 juin 1660, SisFrance / BRGM.
  • Serge Clos-Versaille, Terres trembles ou tèrratrems en Gascogne, Escòla Gaston Febus.
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