Histoire de l’art · Gascogne

Le bras de Delacroix

Gustave Lassalle-Bordes, peintre gascon, ou le prix de l’ombre

Une lettre arrive à Auch

Au mois de juin 1879, un homme de soixante-quatre ans — ou de soixante-sept, la question n’est pas tranchée — reçoit à Auch une lettre venue de Paris. Elle est signée Philippe Burty, critique d’art, qui prépare une nouvelle édition des lettres d’Eugène Delacroix et vient de s’apercevoir qu’il avait négligé les élèves du maître. Le destinataire enseigne le dessin au lycée de la ville. Il montre la perspective à des garçons du Gers qui ne savent rien de lui, et qui ignorent que cet homme a passé dix ans de sa vie suspendu aux voûtes du palais Bourbon et du palais du Luxembourg, à peindre des figures que le public admire sous un autre nom que le sien.

Il répond le 20 juin. Sa lettre, augmentée de notes, occupera les pages liminaires du second tome, paru l’année suivante. C’est le seul endroit au monde où cet homme parle longuement en son nom propre. C’est aussi celui où il perd son procès, car son éditeur, ligne après ligne, prendra soin de le désavouer.

Un nom retourné

Il faut commencer par le nom, puisque le nom est déjà une dépossession. Sa famille, de petite noblesse gasconne, s’appelait de Bordes-Lassalle. En 1835, lorsqu’il envoie ses deux premières toiles au Salon, on les inscrit à l’envers, sous la forme Lassalle-Bordes. Il ne réclame pas. Il expliquera plus tard qu’il ne voyait pas qu’une particule pût lui donner davantage de mérite, et qu’il était flatté d’avoir été reçu jeune et sans appui. Le premier acte public de sa vie d’artiste aura donc consisté à accepter la version que les autres donnaient de lui.

Sa naissance n’est pas mieux assurée. Toute la littérature le fait naître à Auch, en 1814 ou 1815, et se recopie depuis un siècle. L’historien gersois Jacques Lapart a fait observer qu’aucun acte d’état civil ne soutient cette affirmation. Delacroix, lui, adressait ses lettres à Bezolles, près Condom. Et à Juilles, commune voisine d’Auch dont son père fut maire, un registre enregistre la naissance d’un certain Joseph Marie Gustave Bordes, le 26 janvier 1812. Le jour ne bouge jamais ; seule l’année recule. La notice qu’il fournit lui-même à Burty, en 1878, le fait naître le 26 janvier 1815. Trois ans de moins : ce n’est pas une erreur d’archive, c’est une coquetterie, et elle en dit long sur un homme qui s’est passé sa vie entière à corriger ce qu’on écrivait de lui.

Le reste est vite dit. Il quitte le lycée à dix-sept ans, son père ruiné, sans ressources et sans maître. Il copie au Louvre, dessine dans des académies particulières, et quatre ans plus tard voit admettre au Salon un Joseph expliquant les songes et une Taverne du seizième siècle. Delacroix, à qui il racontera ces débuts, lui répondra que c’est un peu son histoire.

L’école de la manière d’autrui

Ce qui suit est une éducation singulière : il apprend à peindre comme les autres. Charles-Philippe Larivière, très aimé de Louis-Philippe, qui lui avait donné un atelier au Louvre et de nombreux travaux pour Versailles, lui demande de l’aider dans quelques parties peu importantes de ses tableaux. Il fait pour lui plusieurs portraits en pied qui figurent dans la galerie des Maréchaux de France, et il devient ainsi son élève pendant deux ans. Il dira de Larivière que c’était un excellent homme dont il n’eut qu’à se louer. Il ne dira pas que ces maréchaux portent une autre signature.

Puis Ziegler, dans l’atelier voisin, l’appelle en 1837 pour l’immense hémicycle du fond de l’église de la Madeleine. On le fait commencer par le point le plus élevé de la voûte, parce que c’est le plus pénible. En deux mois, il dessine et peint le Christ, les douze apôtres et la Madeleine, puis se retire excédé de fatigue. Il n’a pas vingt-cinq ans et il a déjà peint un collège d’apôtres qui appartient à un autre.

Le Salon du Roi

Un ami commun, Isidore Legendre, parle de lui à Delacroix. On les reçoit le lendemain. Ils trouvent le peintre la palette à la main, achevant la salle dite autrefois le Salon du Roi, à la Chambre des députés. La décoration l’émerveille et il le dit dans des termes qui plaisent. Delacroix se montre gracieux à son tour : il a un grand travail à faire, qui durera plusieurs années, et il serait heureux d’être aidé ; du reste le jeune homme ne lui est pas inconnu, il a remarqué l’année précédente un de ses tableaux religieux au Salon — un Christ apaisant la tempête.

Craignant de n’être pas assez préparé, Lassalle-Bordes engage alors Delacroix à ouvrir un atelier et le prie de le compter parmi ses élèves. Il faut peser cette phrase : l’atelier qui le consumera, c’est lui qui l’a suggéré. Il en date l’ouverture de 1838, et non de 1841 comme on l’écrit souvent. En attendant, pour le préparer, Delacroix l’envoie au Louvre copier des fragments des Noces de Cana, de Véronèse, qu’il tenait pour le maître décorateur par excellence.

Ce que coûtent les voûtes

Au printemps de 1840, on le met à la coupole du Luxembourg. Les groupes sont mis en place selon les prescriptions du maître, la petite esquisse peinte reportée aux carreaux avec le plus grand soin. Puis on démonte l’échafaudage pour juger de l’effet, et l’on découvre que toute la composition est beaucoup trop en l’air : la saillie de la corniche, que Delacroix croyait plus grande, l’avait trompé. Il faut tout reprendre et descendre chaque groupe de soixante-dix centimètres. Lassalle-Bordes recommence seul cette besogne. L’année suivante, le maître est enchanté du résultat, et le lui écrit.

Il a laissé de ce travail une description que l’on ne lit pas sans malaise. Après quatre heures passées sous la voûte, l’asphyxie commençait à se faire sentir par des bourdonnements d’oreilles et une hémorragie, ce qui l’obligeait à déguerpir au plus vite ; les jours ordinaires, c’était le feu allumé en bas qui l’empêchait de respirer. À la Chambre des pairs, le supplice fut plus long, compliqué de douleurs d’entrailles atroces survenues par l’emploi abondant des couleurs et surtout du blanc de plomb. Il ajoute, et c’est la phrase qui serre le cœur, que sa vive affection pour Delacroix, qu’il voyait toujours si souffrant, lui faisait supporter tout cela avec courage. Le maître était malade ; le bras s’empoisonnait à sa place.

Main d’un peintre tenant un pinceau sur une planche d’échafaudage
La main du peintre : le geste demeure, tandis que le nom s’efface.

Il nomme ses œuvres, et cela vaut d’être conservé, car ces figures sont toujours là. À la bibliothèque de la Chambre des députés, il a peint la Mort de Pline l’Ancien, Hérodote interrogeant les traditions des mages, les Bergers chaldéens inventeurs de l’astronomie, Sénèque se faisant ouvrir les veines, Numa et la nymphe Égérie, la Mort de saint Jean-Baptiste, Adam et Ève, la Captivité de Babylone, Ovide chez les Barbares, Hésiode et la Muse. Delacroix, autant qu’il s’en souvienne, peignit seul Cicéron accusant Verrès, Archimède tué par le soldat, Alexandre et les poèmes d’Homère, l’Éducation d’Achille, Hippocrate refusant les présents du roi de Perse. L’immense travail des deux bibliothèques l’occupa sept ans, pendant lesquels il sacrifia toujours ses travaux personnels. Le maître le retoucha en moins de deux mois.

Delacroix lui fit un jour un compliment qui est aussi une condamnation : ce qui lui plaisait chez lui, disait-il, c’est qu’il n’avait jamais cherché à faire son pastiche, et qu’il lui était par là bien plus utile. Il y a des éloges dont on ne se relève pas.

Le chien, le certificat, le mariage

En octobre 1849, alors qu’il passait tranquillement sur un chemin public de son pays, un garçon de village dont il ne partageait pas les opinions du moment excita contre lui un gros chien de montagne. On est au lendemain de 1848 : la morsure est politique. Elle est grave, et elle l’immobilise des mois.

La conduite de Delacroix, dans cette affaire, est irréprochable. Il lui envoie une déclaration destinée à servir devant la justice, puis, l’appel venu, propose d’en écrire une seconde. Cette pièce, datée du 8 février 1850, est le plus beau document du dossier. L’officier de la Légion d’honneur y certifie que l’indisposition de son collaborateur l’a mis dans le plus grand embarras, que l’habitude qu’il avait de son concours lui rendait son absence doublement préjudiciable, que M. Lassalle a été privé six mois durant des cinq cents francs mensuels qu’il touchait de lui, et qu’une commande de l’État de six mille francs ne pourra être livrée à temps pour l’Exposition. On n’écrit pas cela d’un exécutant. On l’écrit d’un associé.

Au retour, en mars 1850, il trouve Delacroix mal portant et très attristé. Le peintre lui confie qu’il avait songé, pendant son absence, à se faire nommer directeur des musées, et que Lassalle en eût été le secrétaire ; il y a renoncé devant un compétiteur mieux appuyé. L’autre s’emploie à le remonter, et y parvient si bien qu’un jour Delacroix lui dit : unissons-nous, ne nous séparons jamais, continuons à peindre ensemble, faisons un mariage. Et il ajoute cette phrase où tient toute une vie : « je serai la tête et vous serez le bras ». Il y a de vastes murailles à couvrir aux Invalides ; on y peindra les grandes batailles de la France. Tout ce qui suit n’est que le lent démenti de cette promesse.

« Je serai la tête et vous serez le bras. »

Eugène Delacroix à Gustave Lassalle-Bordes

Ce qui casse

Trois mois plus tard s’ouvre l’Exposition de 1850, au Palais-Royal. Il y avait envoyé son Martyre des sept frères Macchabées, sur le bon effet duquel il comptait pour son avenir. Delacroix, élu membre du jury d’admission et de placement, devait veiller à ce qu’il fût bien accroché. Le tableau se trouve à une place relativement bonne, mais on ne le voit pas : il n’est pas suffisamment penché, quand les toiles voisines se voient très bien. Il descend au bureau, très ému, consigne sa réclamation sur le registre et se plaint vertement. Huit jours passent avant qu’on l’incline. « Cela commença à me refroidir singulièrement », écrit-il trente ans après, avec la sobriété des rancunes anciennes.

C’est lui-même qui engage alors Delacroix à se servir d’Andrieu, et qui repart pour le Gers où l’attendent des portraits. La chapelle de Saint-Sulpice n’était pas prête ; pendant son absence, l’esquisse du plafond de la galerie d’Apollon est commencée, avec Andrieu. La place est prise sans qu’aucun mot ait été dit.

La brouille définitive n’intervient qu’en 1853, lorsqu’il acquiert la certitude que Delacroix avait supplié Achille Fould, ministre d’État et son ami, de lui retirer le travail du Conseil d’État qu’il lui avait obtenu. On lira ailleurs qu’il s’agissait de Haussmann, de la préfecture de la Seine et d’une église de Belleville, en 1851 : rien de tout cela n’est dans le texte, et l’accusation, telle qu’il la porte, vise Fould et l’année 1853. Burty imprime le grief, puis s’en lave les mains en note : il laisse à M. Bordes-Lassalle la responsabilité de cette grave imputation, la juge contraire au caractère du maître, et fait valoir que Delacroix ne l’employait plus alors et n’avait aucune concurrence à redouter. Ainsi l’éditeur, dans la même note, lui rend son vrai nom et lui retire sa cause.

Auch

Il revint. Professeur de dessin dans les écoles communales, puis au lycée d’Auch en 1872, il décora le sanctuaire de l’église de Nérac, des chapelles à Condom, travailla pour les hôtels de ville d’Auch, de Condom et de Lectoure, et pour le château de Montbrun. De 1865 à 1870, dans la grande salle de l’hôtel de ville d’Auch, il forma une galerie historique composée des portraits qu’il avait exécutés des personnages célèbres nés dans ce pays depuis les Croisades. Il faut mesurer l’ironie : l’homme à qui l’on avait retourné son nom passa cinq ans à donner un visage au nom des autres. L’accueil fut mitigé.

Reconstitution de la galerie de portraits de la Salle des Illustres de l’hôtel de ville d’Auch
La Salle des Illustres d’Auch : évocation de la galerie historique constituée par Lassalle-Bordes.

Restait une dernière scène, et c’est la plus dure. Deux ans après la mort de Delacroix, la toile marouflée sur la coupole du Luxembourg, mal collée, se détacha d’un seul coup. Riesener, le cousin du peintre, aperçut Lassalle-Bordes dans une rue de Paris où il venait d’arriver de la veille ; il courut après lui, le lui apprit, et le pressa d’aller se mettre à la disposition de l’architecte, personne, disait-il, ne pouvant être plus capable que lui de tout rétablir comme avant. Il oublia à l’instant tout ressentiment et courut. L’architecte lui témoigna son vif regret de le voir arriver si tard. La tâche venait d’être confiée à Andrieu.

Il mourut à Auch en 1886, sans bruit, content de peu, disait-il, et sans ennemis.

Delacroix redoutait qu’on ne le gravât mal et qu’on ne le corrigeât, et qu’il ne lui restât rien de son œuvre monumentale ; il n’y avait, lui répétait-il, que Lassalle qui le connût assez pour s’en tirer. Aux voûtes du palais Bourbon, Hésiode et la Muse, Ovide chez les Barbares, la Captivité de Babylone sont toujours en place, et l’on continue de les regarder sous un nom qui n’est pas celui de la main qui les fit. Ce n’est pas Delacroix qu’on a effacé.

Fred Augé

Sources & bibliographie

Burty (critique d’art, Ph.), éd., Lettres de Eugène Delacroix, nouvelle édition revue et augmentée, tome second (1848-1863), Paris, G. Charpentier, 1880, p. III-XXVII et p. 8-51. — Source primaire de l’article : récit autographe adressé par Lassalle-Bordes à Burty (Auch, 20 juin 1879), notes supplémentaires, lettres de Delacroix adressées à Bezolles, et certificat du 8 février 1850. Exemplaire numérisé du Getty Research Institute, consultable en mode image sur Internet Archive.

Delacroix (peintre, E.), certificat manuscrit du 8 février 1850, musée national Eugène Delacroix, Ms. 245. — Pièce judiciaire produite au bénéfice de Lassalle-Bordes ; imprimée dans Burty, 1880, t. II ; reprise par Joubin, Correspondance générale, t. III, p. 7-8.

Correspondances d’Eugène Delacroix, édition critique en ligne (correspondance-delacroix.fr), notice « Lassalle-Bordes » et lettres afférentes. — Datation des lettres, concordances Burty / Joubin, cotes du musée Delacroix ; mention de l’annotation des lettres par l’avocat du peintre lors de son premier procès.

Musée national Eugène Delacroix, dossier de presse, 2011. — Composition de l’atelier (Lassalle-Bordes massier, Planet, Andrieu) ; conservation d’une Descente de croix au crayon noir rehaussé de blanc, MD 2007-9, don de la Société des Amis.

Base Joconde (Plateforme ouverte du patrimoine), notice de la Mort de Cléopâtre. — Toile signée et datée 1845, inventaire FNAC PFH-1079, accompagnée de plusieurs études ; œuvre présentée à l’exposition Baudelaire du Petit Palais.

Musées d’Occitanie, notice biographique « Gustave (de) Lassalle-Bordes ». — Commandes gersoises : églises de Condom et de Nérac, hôtels de ville d’Auch, de Condom et de Lectoure.

Complément à vérifier : Lapart (historien, J.), « Données nouvelles sur le peintre gersois Jacques Gustave de Lassalle-Bordes », Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers, Auch, 2002, p. 95-116. — Article décisif sur le lieu et la date de naissance, non consulté directement ; à recouper avec l’état civil numérisé des Archives départementales du Gers (Juilles et Bezolles, registres 1792-1842 et tables décennales).

Complément à vérifier : Parant (E.), « Gustave de Lassalle-Bordes : dans l’ombre de Delacroix », Bulletin de la Société des amis du musée national Eugène Delacroix, n° 9, septembre 2011, p. 81-90. — Non consulté ; probable source sur les procès et sur la période gersoise.

Complément à vérifier : Planet (peintre, L. de), Souvenirs de travaux de peinture avec M. Eugène Delacroix, éd. A. Joubin, 1929. — Témoignage d’un second collaborateur sur les mêmes chantiers ; contrepoids indispensable au récit de Lassalle-Bordes.

Complément à vérifier : Baudelaire (C.), Salon de 1846. — L’éloge de la Mort de Cléopâtre est répété par toutes les notices modernes ; sa teneur exacte n’a pas été vérifiée au texte et n’est donc pas alléguée ici.

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