Histoire et mémoire
La Dame à la capuche
Le plus vieux visage de Gascogne
Il est des trésors qui tiennent dans le creux d’une main et pèsent pourtant tout le poids des âges. Songez à ce jour de l’été 1894, sous les fougères d’un coteau de la Chalosse, lorsqu’un fouilleur retira de la terre noire un peu d’ivoire jauni, gros comme une phalange, et qu’un visage de femme le regarda — un visage que nul œil vivant n’avait contemplé depuis que les rennes couraient sur nos landes et que les glaciers tenaient encore les Pyrénées. Vingt-trois mille ans tenaient dans cette pierre tendre ; le front y était intact, et l’arcade du sourcil, et jusqu’au fin quadrillage qui couvre la tête comme une résille ou une capuche. La plus ancienne effigie humaine que l’on connût n’était pas sortie de l’Égypte ni de la Grèce, mais d’un pli obscur de la terre gasconne.
Elle mesure trois centimètres et demi. On l’appelle la Dame de Brassempouy, ou la Dame à la capuche. Elle n’a point de bouche ; le sculpteur s’est arrêté au bord, comme si le silence lui suffisait. Le nez est droit, les sourcils marqués d’un trait ferme, et sur le crâne court ce damier énigmatique où l’on a voulu voir tour à tour une coiffe, une chevelure tressée, un filet — nul ne le sait, et c’est peut-être tant mieux, car le mystère est la part que le temps garde pour lui. Tirée de la grotte du Pape, à Brassempouy, dans les Landes, elle fut le premier visage de l’art des hommes : avant elle, on n’avait retrouvé que des corps, jamais un regard.
Ivoire de mammouth
Un visage venu du silence
Trois centimètres et demi d’ivoire ont suffi pour franchir les millénaires. L’absence de bouche, le regard seulement suggéré et le quadrillage de la coiffe composent une présence d’autant plus forte qu’elle demeure inachevée, presque retenue.
La Dame à la capuche — évocation photographique de l’objet.
Le temps profond
Descendre le plus vertigineux des escaliers
Pour savoir d’où elle vient, il faut descendre le plus vertigineux des escaliers, celui du temps profond. C’était l’époque que le savant nomma « éburnéenne », l’âge de l’ivoire, quand les grands glaciers moustériens fondaient et que, selon ses propres mots, « les hippopotames étaient revenus habiter les cours d’eau de notre terre de Gaule ». Sous ce ciel radouci erraient les hardes de mammouths, les troupeaux de chevaux, l’ours et l’hyène des cavernes, et parmi eux l’homme cherchant sa proie. Entre deux famines, quelques tribus levèrent leurs pensées au-dessus du besoin et taillèrent, dans la défense du mammouth, la forme de la femme. « Il semble que ce fut l’amour qui incita le premier sculpteur à ciseler l’ivoire pour représenter la femme aimée », écrivait ce même savant ; et l’on voudrait le croire.
Édouard Piette
Le juge qui fouillait la mémoire
Ce savant, il faut le nommer, car son destin croise le nôtre. Édouard Piette n’était point gascon de naissance — il était venu des Ardennes —, mais la magistrature l’avait posé dans le Gers, et c’est d’Eauze, en plein Armagnac, qu’il livra ses batailles contre l’oubli. « De retour à Eauze où j’habitais », écrit-il d’un trait, comme on nomme sa maison. Juge le jour, il fut, aux heures dérobées, l’un des plus grands préhistoriens de son siècle : Gourdan, Lortet, le Mas-d’Azil, Arudy, Lourdes, Brassempouy — toute une Gascogne souterraine remonta de ses fouilles à la lumière.
Il était venu à Brassempouy une première fois, appelé par MM. de Laporterie et Dubalen. Il y avait vu les ossements de rhinocéros et de mammouth, les silex taillés, les coprolithes d’hyène ; et il avait compris ce que valait ce coteau. Mais lorsqu’un directeur de revue voulut publier sa lettre, il s’y refusa, avec une délicatesse qui mérite de survivre : « je ne voulais pas m’emparer de la découverte d’autrui ». Ce furent donc ces autres — Laporterie surtout — qui reprirent la pioche, et c’est en 1894 que l’ivoire rendit la Dame. L’honnête homme n’avait pas voulu ravir une gloire ; l’histoire, joueuse, attacha pourtant son nom pour toujours à cette pente des Landes.
Je ne voulais pas m’emparer de la découverte d’autrui.
Il faut lire Piette comme on regarde une gravure ancienne : pour ce qu’elle montre, non pour ce qu’elle croyait montrer. Sa science parlait de « races », rangeait ces Vénus d’ivoire selon des mesures et des comparaisons que notre siècle a défaites une à une. Gardons de lui le regard émerveillé et la main patiente ; laissons à son temps les certitudes qui l’égaraient. Ce qui demeure, sous la théorie morte, c’est la stupeur juste d’un homme devant une œuvre — la découverte, presque scandaleuse alors, que le chasseur des cavernes avait été un artiste, épris des formes et jaloux de les faire durer.
La Dame, elle, a quitté sa terre. On l’a portée au château de Saint-Germain-en-Laye, dans les vitrines du Musée d’archéologie nationale, où elle veille, minuscule, sous un verre parisien. La Chalosse qui l’avait gardée vingt-trois mille ans ne possède plus que le creux de la grotte et le nom d’un village. Ainsi va souvent la Gascogne : elle enfante des merveilles et les regarde partir, comme ses cadets d’autrefois montaient vers le Nord chercher la fortune et la mort.
Et pourtant, je songe qu’elle nous regarde encore. Ce visage sans bouche, taillé pour durer plus que son sculpteur, plus que son fouilleur, plus que les royaumes venus après, dit tout bas la seule chose que les glaciations n’ont pas effacée : qu’un homme, un jour, a voulu qu’un autre visage lui survive. Les empires tombent, les langues se taisent, les bronzes eux-mêmes retournent au feu des fondeurs ; il suffit d’un peu d’ivoire, gros comme une phalange, pour que la mémoire des hommes remonte au bord des temps et nous fixe, patiemment, de ses yeux sans regard.
Fred Augé

