Chroniques gasconnes · Patrimoine et architecture

Les tours de La Romieu

Un cardinal, un village et le songe d’Avignon

Il est des villages que l’histoire a faits trop grands pour eux, et qui portent depuis lors, comme un habit dont on aurait perdu la taille, la mémoire d’une grandeur qui les dépasse. Ainsi de La Romieu. Le voyageur qui chemine sur les crêtes de la Ténarèze, entre Condom et Lectoure, voit d’abord surgir au-dessus des noyers deux tours de pierre blonde, trop hautes pour le bourg qu’elles couronnent, trop fières pour ce repli de campagne où le vent, la plupart du temps, tient seul compagnie aux morts. On croirait à quelque cathédrale égarée dans les seigles. Ce n’est pourtant que l’ombre d’un songe : celui d’un homme parti d’ici, voilà sept siècles, pour toucher le faîte de la chrétienté, et qui voulut, avant de mourir, rapporter au pays natal un peu de la lumière d’Avignon.

Cet homme s’appelait Arnaud d’Aux. Son nom ne dit plus rien à personne ; il fut pourtant de ceux qui gouvernaient l’Église au temps où les papes régnaient depuis les bords du Rhône. Un érudit du siècle dernier, l’abbé Larroque, l’a tiré de l’oubli dans les pages de la Revue de Gascogne ; c’est à sa suite que l’on peut refaire, de la pierre au pouvoir, le chemin de ce cadet gascon.

Un cadet de Gascogne

« Confinés dans leurs terres, en un coin obscur de la Gascogne, réduits au mince état de cadets » : ainsi Larroque peignait-il la maison d’Aux au XIIIe siècle. La famille se disait pourtant issue des comtes d’Armagnac ; un certain Othon, fils de Géraud, avait pris le nom d’Aux — celui de la métropole — et reçu en apanage la seigneurie de Lescout. De degré en degré, de mariage en mariage, on parvient à Pierre d’Aux de Lescout, seigneur de Montpellier, dont le château se dressait à quelque distance de La Romieu. C’est là, entre 1260 et 1270, que naquit Arnaud, deuxième de trois fils — de ces enfants de second rang que la Gascogne, faute de terres à leur donner, poussait vers l’épée ou vers l’autel.

On ne sait rien de ses premières années, sinon qu’il fit ses humanités à Agen, puis s’en alla étudier le droit à Orléans et à Bologne. Il n’était encore qu’un obscur écolier du Midi, l’un de ces innombrables clercs sans fortune qui montaient vers les villes du savoir avec, pour tout héritage, la patience et l’ambition. Rien, dans ce départ, n’annonçait la pourpre.

L’amitié de Bologne

Tout se joua à Bologne, « la plus ancienne et la plus célèbre des universités d’Italie ». Arnaud d’Aux y rencontra son cousin Bertrand de Goth, et noua avec lui, dit Larroque, « une étroite et profonde amitié qui ne cessa plus désormais ». On ne mesure pas, sur le moment, ce que pèsera plus tard une amitié d’écoliers. Celle-ci allait porter l’un des deux hommes jusqu’au trône de saint Pierre, et l’autre dans son ombre lumineuse.

Car Bertrand de Goth monta vite : évêque de Comminges, puis archevêque de Bordeaux en 1299. Il appela près de lui son cousin, le fit son grand vicaire, le logea dans son palais. Et lorsque, le 5 juin 1305, l’archevêque de Bordeaux fut élu pape sous le nom de Clément V, il ne voulut pas se séparer de « l’homme que l’amitié et le sang lui rendaient doublement cher ». Il en fit son camerlingue — c’est-à-dire son trésorier, le gardien de l’or de l’Église. Le cadet de Montpellier tenait désormais la bourse de la chrétienté.

1299Bertrand de Goth devient archevêque de Bordeaux
1305Élection de Clément V au trône pontifical
1318Fondation de la collégiale de La Romieu
1320Mort du cardinal Arnaud d’Aux

Le Gascon au cœur de la chrétienté

Les honneurs plurent. En 1307, Arnaud d’Aux fut fait évêque de Poitiers ; il y entra en triomphe, porté sur une chaise, de l’église Notre-Dame-la-Grande jusqu’au parvis de la cathédrale, au milieu d’une « foule innombrable accourue de toutes parts pour contempler l’ami de Clément V ». Bientôt cardinal, il fut de toutes les grandes affaires du temps. On l’envoya en Angleterre réconcilier le roi Édouard II et ses barons, délivrer des évêques emprisonnés, et — mission plus délicate encore — travailler à l’éloignement de Pierre de Gaveston, ce favori que Larroque décrit comme « un brillant et hardi Gascon, beau cavalier, tout-puissant sur l’esprit de son maître ». Singulier spectacle que celui d’un Gascon dépêché pour abattre un autre Gascon, à l’autre bout de la mer.

Il négocia le mariage d’Édouard II et d’Isabelle de France, qui reçut en dot la Guyenne à charge d’hommage ; il siégea, en 1312, au concile de Vienne « où fut résolue la grande question des Templiers » ; il rendit au pape les comptes des revenus de l’Église romaine, et Clément V loua « sa fidélité et ses talents ». Pendant ce temps, la papauté cessait d’errer de Lyon à Bordeaux et se fixait à Avignon, cette « terre d’empire » au ciel presque italien. Arnaud d’Aux était de ceux qui, dans l’ombre du trône, tenaient les fils du monde.

Le songe rapporté au pays

Un autre eût oublié le pli de terre d’où il était sorti. Il n’en fut rien. Le nom même du village disait la route et la ferveur : La Romieu, du gascon roumiou, le pèlerin — une halte des jacquets sur le chemin du Puy vers Compostelle. C’est là que le cardinal voulut inscrire sa gloire. Par une charte du 30 juillet 1318, il fonda une collégiale séculière, un chapitre de chanoines, et fit greffer sur l’église un vaste palais — un morceau d’Avignon transporté dans la campagne gasconne. Pour bâtir cette pierre trop belle, il fit affluer l’or de toute la chrétienté, jusqu’aux rentes que lui concédait le roi d’Angleterre. On imagine l’étonnement des paysans voyant monter, entre leurs guérets, les murs d’un rêve qui n’était pas le leur.

Le cardinal comptait sans doute finir là ses jours, au milieu des siens, sous les voûtes qu’il avait rêvées.

La mort ne lui en laissa pas le loisir : il s’éteignit en 1320, à peine deux ans après la fondation. Avec lui s’en alla la grandeur ; les pierres, elles, restèrent.

Ce que gardent les pierres

Elles sont là encore : les deux tours qui montent au-dessus de la plaine, le cloître aux arcades usées, et cette élégante tour octogonale dont le rez-de-chaussée forme la sacristie. L’église, « bâtie à grands frais par les soins du cardinal d’Aux » — c’est la Revue de Gascogne qui parle —, avait vu ses voûtes se couvrir, au siècle suivant, de tout un peuple peint : anges, patriarches, prophètes, apôtres, « tous plus grands que nature ». En 1793, des hommes se firent hisser jusqu’à eux et, méthodiquement, leur tranchèrent la tête ; à d’autres, ils coupèrent les mains qui tenaient les phylactères. Il reste des saints sans visage, veillant sur le songe d’un mort. Tout, dans ce lieu, dit la disproportion — celle d’une ambition d’Avignon posée sur un bourg de quelques feux. On visite aujourd’hui La Romieu sans toujours savoir qu’on marche dans le rêve d’un cadet de Gascogne, l’un de ces enfants sans terre que la province envoyait au loin, et qui revint, une fois dans l’histoire, assez puissant pour faire lever des tours.

C’est peut-être là ce que ces pierres enseignent le mieux : que la Gascogne, si prompte à donner ses fils aux armées et aux Églises des autres, a parfois vu l’un d’eux lui rendre, en pierre blonde, la mémoire de ce qu’il avait été. Les tours de La Romieu ne gardent plus de cardinal ; elles gardent l’idée qu’un homme s’en est fait, un jour, du chemin qu’il y avait de son village au sommet du monde.

Fred Augé — Chroniques Gasconnes

Sources & bibliographie

  1. Larroque (abbé P.), « Le cardinal Arnaud d’Aux », Revue de Gascogne, t. VI, 1865, p. 184-195. — Biographie du personnage (la partie consultée s’arrête en 1312, la suite étant annoncée dans une livraison ultérieure).
  2. « Décoration » (Vocabulaire d’archéologie chrétienne), Revue de Gascogne, t. VII, 1866, p. 77-80. — Description de la collégiale « bâtie à grands frais par les soins du cardinal d’Aux » : nef unique, tour octogonale formant sacristie, peintures du XVe siècle mutilées en 1793.
  3. Guérard (abbé L.), Documents pontificaux sur la Gascogne d’après les archives du Vatican — pontificat de Jean XXII (1316-1334), Société historique de Gascogne. — Contexte de la fondation de 1318.
Défiler vers le haut