Les visages au plafond
Il existe à Auch une rue qui porte encore le nom des Pénitents bleus, et, le long d’elle, de vieux bâtiments qu’on appelait jadis la maison Ladrix. C’est là, à peu près en face de l’église actuelle de Saint-Orens, que se tenait leur chapelle. Le passant n’y voit plus rien : une façade, une porte, le nom d’une confrérie éteinte. Et pourtant ce nom, qui survit comme un parfum dans un flacon vide, dit qu’ici des hommes encapuchonnés montaient prier, et qu’au-dessus de leurs têtes veillait une merveille dont nul, aujourd’hui, ne sait plus très bien ce qu’elle est devenue.
Les pénitents furent longtemps l’ombre dévote des villes du Midi. Dans la nuit des grandes fêtes, on les voyait passer, le visage caché sous la cagoule, une fente pour les yeux, un cierge à la main, traînant derrière eux le murmure des litanies. À Auch, ceux qu’on nommait les bleus, du nom de leur robe, mêlaient gens du commun et notables, et se réunissaient pour pleurer leurs fautes et accompagner les morts. Comme toutes les confréries, ils avaient mis leur orgueil dans la beauté de leur sanctuaire ; et le leur, disait la mémoire d’Auch, passait avant la Révolution pour l’un des plus surprenants de la province.
Ce n’étaient pas les murs qui faisaient sa gloire, mais le plafond. Un peintre y avait figuré des portraits à grandeur naturelle, couchés contre la voûte et peints en raccourci, de telle sorte que l’œil, levé vers eux, les voyait se tenir droits et d’aplomb, quoiqu’ils fussent renversés et de niveau au plafond. Dom Brugèles, qui dressait au siècle suivant les chroniques du diocèse, s’arrêta devant ce prodige : ces peintures, écrit-il en 1746, ne le cèdent en rien à celles du dôme du Val-de-Grâce, à Paris, ni à la voûte du presbytère de la Daurade, à Toulouse. Pour une chapelle de confrérie, dans une ville de province assise sur sa colline, c’était une fortune.
Ce genre de prouesse avait un nom dans les ateliers : on peignait di sotto in sù, par en dessous, et l’on appelait quadratura cet art de prolonger l’architecture en trompe-l’œil jusqu’à ouvrir les voûtes sur des cieux peuplés. L’Italie en raffolait, et le siècle entier leva la tête vers des plafonds où les corps semblaient tomber sur le spectateur ou s’enlever vers la lumière. Qu’une confrérie de pénitents, à Auch, eût offert pareil spectacle en dit long sur l’ambition de ces compagnies obscures : elles voulaient, elles aussi, leur morceau de ciel.
De cette splendeur, il fallait bien qu’une voix se chargeât. Ce fut celle d’un poète. Gabriel Bedout, né à Auch au début du XVIIe siècle, gascon de langue et de plume, auteur d’un mince recueil au titre de jardin — Lou Parterre gascoun, le parterre gascon, imprimé à Bordeaux en 1642 —, était pénitent bleu. Il connaissait la chapelle du dedans, et il en chanta les peintures ; non dans sa langue maternelle, cette fois, mais en méchants vers français, demeurés manuscrits dans un registre de la bibliothèque d’Auch. Ils ne passent pas pour beaux ; mais ce sont eux, avec les quelques lignes du vieux moine, qui nous disent qu’une telle chose a existé. Voilà l’ironie : l’œuvre savante s’efface, et c’est le pauvre couplet d’un rimeur de province qui en garde la trace.
Qui peignit ce plafond ? La mémoire hésite. Une notice de 1818 rapporte que les tableaux passaient pour être de Subleyras. La séduction du nom est forte, mais la chronologie impose la prudence.
Qui peignit ce plafond ? La mémoire hésite, et il faut le dire franchement. Une notice de 1818 rapporte que les tableaux passaient pour être de Subleyras — Pierre Subleyras, le grand peintre né à Uzès en 1699, mort à Rome en 1749. La séduction du nom est forte, la chronologie plus rétive : Subleyras était trop jeune pour les lambris que chantait Bedout, mais il a pu peindre les tableaux du plafond vantés par Dom Brugèles en 1746. Peut-être faut-il alors imaginer deux âges superposés : les boiseries du premier XVIIe siècle, et, plus haut, un plafond du siècle suivant. L’auteur véritable, lui, demeure dans l’ombre, comme presque tous ces décorateurs qui signaient le ciel des chapelles sans jamais inscrire leur propre figure.
Vint la Révolution, qui n’aimait ni les cagoules ni les confréries. Les pénitents bleus furent dispersés, leur chapelle fermée, vendue, défaite. On croirait l’histoire finie là, dans la poussière d’un sanctuaire abattu. Elle ne l’est pas. Car les tableaux du plafond ne furent pas jetés au feu : la même notice de 1818 annonce qu’ils allaient trouver leur place dans la nouvelle église de Saint-Orens, où ils donneraient « un grand lustre » en attirant, comme autrefois, les amateurs et les curieux. La merveille, en somme, devait être sauvée.
Devait. Car en 1892, un érudit du nom d’A. Lavergne, reprenant l’affaire dans la Revue de Gascogne, ne sait plus où elle est passée. Il pose, en quelques lignes, les seules questions qui restent : dans quel endroit de l’église de Saint-Orens sont aujourd’hui ces tableaux ? Et ceux qu’on voit dans les sacristies, en viennent-ils ? Nul ne répond. C’est un sort plus étrange que la destruction : il se peut que ces visages existent encore, accrochés quelque part dans l’ombre d’une sacristie, regardés sans être vus, ayant tout perdu — leur chapelle, leur peintre, leur nom — sauf le fait d’être là. Une ville n’oublie pas seulement ce qu’elle détruit ; elle oublie, parfois, ce qu’elle a sous les yeux. Et il faut bien que quelqu’un, de loin en loin, lève encore la tête, et demande où sont passés les visages du plafond.
Sources & bibliographie
Source principale. A. Lavergne, « Peintures de la chapelle des Pénitents bleus d’Auch » — réponse à la question n° 270 —, Revue de Gascogne. Bulletin mensuel du Comité d’histoire et d’archéologie de la province ecclésiastique d’Auch, t. XXXIII, Auch, impr. G. Foix, 1892, p. 28. Numérisation Gallica, BnF, ark:/12148/bpt6k5726287q.
Sources anciennes citées. Dom Louis Brugèles, Chroniques ecclésiastiques du diocèse d’Auch, Toulouse, 1746, p. 373.
P. Sentetz, Notice descriptive et historique de l’église de Sainte-Marie d’Auch, 3ᵉ éd., Auch, 1818, p. 72.
Gabriel Bedout, Lou Parterre gascoun coumpouzat de quoate carreus, Bordeaux, P. du Coq, 1642, in-4° ; réimpr. par A. Philibert Abadie, 1850. Vers manuscrits sur les peintures : Bibliothèque d’Auch, mss. t. 86, « Pièces justificatives pour l’Histoire ecclésiastique de la ville d’Auch », p. 999.
P. Lafforgue, Catalogue des peintures, dessins, gravures, sculptures et objets d’art du Musée d’Auch, Auch, Cocharaux frères, 1879, p. 14.

