Édouard Lartet celui qui fit reculer l’âge de l’homme
Une dent de mastodonte, les coteaux de l’Astarac, une mâchoire de singe et les ténèbres d’Aurignac : comment un avocat gascon contribua à inventer la préhistoire.
Une dent. Posée là, sur la table de chêne du cabinet, parmi les actes et les requêtes : une dent énorme, brune, lourde comme un galet de rivière, qu'un paysan venait de lui laisser en paiement d'une consultation. L'avocat la prit, la tourna dans la lumière oblique qui tombait de la fenêtre. Ce n'était d'aucune bête qui labourât les coteaux du Gers, d'aucune qu'on menât à la foire d'Auch. Elle venait, disait l'homme, d'un coteau voisin, d'un lieu que les gens du pays appelaient depuis toujours lou camp de los òsses — le champ des os. L'avocat la reposa, puis la reprit. Il ne le savait pas encore, mais il tenait dans sa paume un fragment d'un monde englouti, et sa vie, à cet instant, venait de basculer.
en Astarac
de Sansan
d’Aurignac
ordonné
par Louis Lartet
à Seissan
L’avocat d’Ornézan
Rien, pourtant, ne destinait Édouard Lartet à fouiller le temps. Il était né le 15 avril 1801 à Saint-Guiraud, près de Castelnau-Barbarens, au cœur de cet Astarac de collines douces qui ondule au sud d'Auch — d'une famille « fixée depuis plusieurs siècles dans le pays », dernier de cinq enfants, héritier d'un nom honorable et d'une vieille demeure, le château d'Ornézan, dont la tour carrée veillait sur les terres. C'était un Gascon de souche, de ceux que la province façonne pour le notariat, le barreau ou la rente, et qui meurent où ils sont nés.
Enfant, au collège d'Auch, il avait reçu des mains de l'Empereur en personne — Napoléon traversait la ville en ce mois de juillet 1808 — l'une des trois médailles décernées aux meilleurs élèves. Puis il était monté à Paris faire son droit, et l'on peut sourire aujourd'hui de ce détail que la chronique a retenu : son diplôme de licence, en 1820, fut contre-signé par le conseiller d'État Cuvier. Le grand Cuvier, le maître de l'anatomie comparée, le pape des sciences naturelles — celui-là même dont ce jeune inconnu renverserait un jour les certitudes — apposa sa signature au bas du parchemin sans se douter qu'il armait son contradicteur.
Car déjà les sciences le tenaient, sans qu'il le sût encore. À Paris, entre deux traités de jurisprudence, il flânait sur les quais et se constituait, livre après livre, une bibliothèque savante ; il suivait des cours de toutes les disciplines neuves, celles qui convenaient à la finesse patiente de son esprit. Mais le droit l'emporta d'abord, et il revint à Ornézan avec le titre d'avocat. Il y eut bientôt une nombreuse clientèle. On venait le consulter de toute la contrée, et l'on repartait avec ses décisions « très-sérieuses et très-raisonnées ».
C'est alors que le pays se mit, doucement, à lui parler. Ses clients, sachant son goût pour les curiosités de la terre, prirent l'habitude de lui apporter ce qu'ils déterraient en labourant : des coquilles changées en pierre, des esquilles d'os, des dents trop grandes pour aucune bête connue. L'avocat les recevait, les examinait, les rangeait. Il commençait d'entrevoir, sous les vignes et les blés de l'Astarac, sous ces collines qu'il croyait connaître, la présence d'autre chose — un sol qui n'avait pas toujours porté des hommes, ni même les bêtes d'aujourd'hui.
Et puis vint la dent. Cette molaire de mastodonte, venue du champ des os, qui décida tout. Un homme moins curieux l'eût posée sur une étagère comme une bizarrerie ; lui ne put la laisser en repos. Il voulut savoir d'où elle venait, ce qu'elle disait, quelles autres bêtes dormaient avec elle dans le flanc des coteaux. Il se mit à chercher, à creuser, à interroger la terre du Gers comme il interrogeait jadis ses dossiers — méthodiquement, sans hâte, fait après fait. La robe d'avocat tomba peu à peu. Sous elle, un autre homme s'était levé, qui n'avait pas encore de nom pour ce qu'il devenait : il n'existait pas, en ce temps-là, de mot pour dire « préhistorien ».
Il ne le savait pas davantage, mais il venait de prendre, seul, dans un château perdu de Gascogne, le premier sentier d'une science qui n'existait pas encore. Au bout de ce sentier, tout près, l'attendait une colline criblée d'ossements : Sansan.
Sous les vignes dormait un autre monde.
Des os, des dents, des carapaces : Sansan révèle à l’avocat la profondeur insoupçonnée de la terre qu’il croyait connaître.
Le champ des os
Sansan n'était qu'une colline parmi les collines, un coteau de l'Astarac à quelques lieues d'Ornézan, où les troupeaux paissaient comme partout ailleurs. Mais sous l'herbe et la marne dormait un monde. Lartet creusa, et la terre rendit ses morts par centaines : des os, des dents, des carapaces, les débris d'une création tout entière engloutie là, dans un repli de Gascogne, et oubliée depuis des âges sans nombre. Ce n'était pas un cimetière d'hommes ; c'était la ménagerie d'un monde d'avant le monde, fossilisée sous les vignes.
L'inventaire, dressé peu à peu, tenait du prodige. On compterait à Sansan plus de soixante-dix espèces de mammifères, des oiseaux par dizaines, des reptiles, des poissons, des coquillages — une faune si dense, si variée, que peu de lieux au monde, dirait-on plus tard, présentaient pareille accumulation d'animaux sur un espace aussi restreint. Le coteau gascon devenait l'un des plus riches gisements de vertébrés du pays. Et c'était un avocat de campagne, seul, qui l'avait su lire.
Il fit ce que faisait un homme méthodique : il écrivit. Deux lettres sur des ossements fossiles, en 1834 et 1836, parurent dans le bulletin des géologues de Paris ; elles éveillèrent l'attention des savants, et Guizot, alors ministre, fit allouer quelques fonds pour soutenir les fouilles de ce naturaliste improvisé monté de sa province. Mais ce qui changea tout vint d'une seule pièce, exhumée de Sansan : une mâchoire. Une mâchoire de singe.
Une mâchoire de singe, tirée d’un coteau gascon, venait ébranler une certitude de Cuvier.
Aujourd'hui la chose paraît mince. En 1836, elle fit l'effet d'un coup de tonnerre. Car la science d'alors, sous l'autorité de Cuvier, tenait pour assuré qu'on ne trouvait point de singe à l'état fossile, et que ni les grands quadrumanes ni l'homme n'avaient existé aux époques reculées des formations géologiques : le singe, comme l'homme, était réputé tardif, presque d'hier. Et voilà qu'un inconnu, dans un coteau du Gers, tirait du sol la preuve qu'un primate avait vécu là, parmi les bêtes disparues, à des âges que nul n'osait chiffrer. Blainville en fit rapport à l'Académie, puis Geoffroy Saint-Hilaire lui-même, qui salua la découverte comme « une singularité d'une haute portée en philosophie naturelle ». Le nom d'Édouard Lartet, parti d'Ornézan, courut dès lors l'Europe et l'Amérique.
On imagine mal, depuis nos certitudes, ce que cela voulait dire. Reculer l'âge du singe, c'était entrouvrir une porte interdite : car si le singe était si ancien, qu'en était-il de l'homme ? Lartet ne le criait pas encore ; il accumulait, prudent, fait après fait. Mais la question était posée, et elle ne le lâcherait plus.
De ces années, un témoin nous a laissé l'image la plus vraie. L'abbé Dupuy, jeune professeur de sciences au séminaire d'Auch, devint son ami et le rejoignait à Ornézan. Ils passaient les nuits dans la tour carrée du château, où s'entassaient chaque jour les dépouilles de Sansan, à retourner un à un les ossements, l'avocat exposant à voix basse, avec une clarté paisible, ce que chaque débris révélait. Au-dehors, les orfraies criaient autour de la tour, comme pour leur reprocher d'occuper leur domaine ; et il était rare que les deux hommes s'arrachassent à ces causeries avant deux ou trois heures du matin. Ainsi, dans une tour gasconne hantée de chouettes, à la lueur d'une lampe, deux amis penchés sur des os défaisaient sans le savoir la chronologie du monde.
Mais les bêtes, à la longue, ne suffirent plus. Ce que Lartet voulait atteindre, désormais, c'était l'homme — l'homme d'avant l'histoire, dont nul ne savait s'il avait seulement existé. Pour cela, il lui faudrait quitter les coteaux de l'Astarac et descendre dans la nuit des grottes. La première l'attendait à quelques lieues de là, au flanc d'un autre coteau gascon, et elle allait donner son nom à toute une aube de l'humanité : Aurignac.
Aurignac
Sous la roche, les os des grands animaux disparus. Parmi eux, des silex, des sagaies, les cendres d’un foyer. Pour la première fois, la présence humaine devient impossible à écarter.
Aurignac
Tout commença, comme souvent, par un geste d'ouvrier. En 1852, sur un coteau du Comminges, aux confins méridionaux du pays gascon, un terrassier nommé Jean-Baptiste Bonnemaison travaillait au flanc d'une falaise de calcaire quand il avisa, sous les broussailles, un trou étroit là où la roche s'était effondrée. Il y plongea le bras. Sa main ressortit tenant un os. Derrière une dalle de grès dressée comme une porte, il y avait une cavité — et dans la cavité, des squelettes : dix-sept corps humains, couchés là depuis on ne savait quel âge, et quelques dents de grandes bêtes.
On prévint le docteur Amiel, médecin et maire du lieu. Il vint, examina les ossements, et conclut sans trembler : c'étaient des morts d'autrefois, victimes de quelque vieille calamité — une guerre, peut-être, ou une peste oubliée. Rien que de très chrétien. Il les fit donc porter dans un coin du cimetière paroissial et rendre à la terre bénite, comme il convenait. Les dix-sept dormeurs d'Aurignac, tirés de leur nuit pour un instant, y retournèrent aussitôt — et cette fois pour de bon. Quand on les chercherait plus tard, le fossoyeur lui-même serait incapable de dire où il les avait remis. Huit années passèrent. Le hasard d'une conversation porta ce fait divers jusqu'aux oreilles du géologue toulousain Leymerie, qui sut, lui, ce qu'il pouvait signifier, et alerta l'avocat-paléontologue du Gers.
En septembre 1860, Édouard Lartet monta à Aurignac. Des squelettes, il ne restait rien. Mais Lartet n'avait pas besoin d'eux. Ce qu'il cherchait, c'était le sol — et le sol, lui, n'avait pas été enterré au cimetière. Il fit ouvrir le plancher de l'abri, et lut les couches l'une après l'autre, comme on lit les pages d'un livre qu'on n'aurait jamais déplié. Dans l'épaisseur de la terre gisaient, mêlés, les ossements d'un monde évanoui : le grand ours des cavernes, le mammouth, le rhinocéros laineux, la hyène, le renne. Et parmi eux, ce qu'aucun de ces fauves n'avait pu y mettre : des silex taillés, des pointes de sagaie façonnées dans le bois de renne, les cendres d'un foyer. Mieux encore — certains os de ces bêtes disparues portaient la marque d'un outil, fendus, raclés, travaillés par une main.
Là était toute la foudre de la chose. Si l'homme avait taillé ces silex, allumé ce feu, brisé l'os de ce mammouth pour en tirer la moelle, c'est qu'il avait vécu là, dans cet abri, au temps des grands fauves disparus. L'homme était donc vieux — vieux comme l'ours des cavernes, vieux comme le rhinocéros laineux, infiniment plus vieux que ne le souffrait la mémoire des hommes. La science régnante, héritée de Cuvier, l'avait pourtant juré : point d'homme aux âges géologiques, point d'humanité avant les temps connus. Et voici qu'un coteau du Comminges, fouillé par un avocat gascon, donnait le démenti, exhumé de sa propre terre.
Ce fut, pour ce siècle qui se croyait jeune, un vertige. Reculer ainsi l'âge de l'homme, c'était le faire remonter par-delà toute chronologie reçue, par-delà même les comptes que l'on tirait des Écritures. Lartet présenta ses preuves ; le monde savant, les Anglais les premiers, se rangea peu à peu derrière l'évidence sortie d'Aurignac. La notice gasconne qui suivit sa mort le dirait avec une fierté légitime : ce fut « la première grotte qui ait été exploitée » pour ces études. D'une science qui n'avait pas encore de nom, ce trou de coteau était le berceau. Et le nom, justement, viendrait — mais trop tard pour qu'il l'entendît. Une génération après sa mort, les savants donneraient à ce village du bout de la Gascogne le soin de baptiser tout un âge de l'humanité : l'aurignacien, la première culture de l'homme moderne en Europe, ces chasseurs venus quarante mille ans plus tôt allumer leurs feux sous la roche. Un coteau gascon, pour nommer l'aube de notre espèce. Lartet, lui, était déjà reparti vers d'autres cavernes, plus au nord, où l'attendait un ami anglais et la révélation d'un art né au fond des âges.
Le temps sans mémoire avait enfin des chapitres.
Ours des cavernes, mammouth, rhinocéros, renne : faute de dates absolues, Lartet ordonne la préhistoire à partir des faunes qui accompagnent l’homme.
Les cavernes lointaines
Les bêtes l'avaient mené à l'homme, et c'est l'homme, désormais, qu'il poursuivait. Vers le milieu du siècle, Lartet avait regagné Paris et repris son labeur ; mais son regard avait changé d'objet. Un singe fossile encore, en 1856 — le dryopithèque, exhumé près de Saint-Gaudens, plus proche de l'homme qu'aucune espèce vivante, et qui fit grand bruit dans une science avide de chaînons. Lartet, lui, se gardait de ces vertiges : il « se faisait gloire d'être étranger » aux spéculations sur la descendance des espèces. Il n'était pas homme à système. Il était homme de faits, et c'est aux faits qu'il revenait toujours — fidèle à ce qu'il avait écrit dès 1838, qu'un fait bien constaté vaut mieux, pour la science, que la plus ingénieuse des théories.
Or les faits, maintenant, l'appelaient sous terre. Il se mit à explorer les cavernes à ossements, dans le Périgord et par tout le sud-ouest — ces retraites ténébreuses où l'homme des âges reculés avait campé, laissant derrière lui d'anciens foyers, des couches d'os accumulés au fil de ses repas, et les produits d'une industrie première taillée dans la pierre, la corne et l'os. Il ne fouillait plus seul. Un Anglais l'avait rejoint, Henry Christy, riche et pieux, qui s'était expatrié pour l'amour de la science et avait renoncé pour elle aux douceurs de la vie ; pour cette âme profondément religieuse, dirait un ami gascon de Lartet, fouiller les cavernes était « une étude des œuvres de Dieu, pleine de respect et d'amour ». Les deux hommes descendirent ensemble dans la nuit des Eyzies, à La Madeleine, au Moustier, à Laugerie.
Et là, sous la roche du Périgord, la terre leur rendit l'inattendu. Non plus seulement des outils, mais des images : des bêtes gravées, dessinées, sculptées dans l'os et le bois de renne par ces chasseurs des temps glaciaires. L'homme des cavernes n'avait pas seulement taillé le silex et brisé l'os pour vivre — il avait regardé les rennes et les chevaux, et il en avait fixé la grâce d'un trait sûr, pour le plaisir ou pour le rite. Au fond de l'abîme du temps, là où l'on n'attendait qu'une brute, Lartet et Christy venaient de trouver un artiste.
Restait à mettre de l'ordre dans cet abîme. En 1861, Lartet osa ce que nul n'avait tenté : donner un calendrier au temps profond. Faute de dates — il n'en existait pas, il n'en existerait pas avant un siècle —, il prit pour jalons les bêtes elles-mêmes, et découpa la longue nuit préhistorique en âges successifs selon le fauve qui y régnait : l'âge de l'ours des cavernes, l'âge du mammouth et du rhinocéros, l'âge du renne. Le temps sans mémoire avait enfin des chapitres. C'était grossier, provisoire, et ce fut prodigieux : pour la première fois, on lisait la durée.
Devant le tremblement que ces découvertes causaient — car reculer ainsi l'âge de l'homme heurtait les comptes tirés des Écritures —, Lartet ne fanfaronna ni ne renia. Croyant, et savant, il chercha la paix entre les deux. À ceux qui s'effrayaient de voir l'ancienneté de l'homme contredire des textes sacrés, il répondait avec une fermeté douce que « la cosmogonie biblique échappe à toute application de chronologie positive » : nulle part n'y est inscrite la date des origines, et les calculs qu'on y avait accrochés n'engageaient en rien le dogme. La science pouvait creuser, et la foi demeurer. Des prêtres savants comptaient d'ailleurs parmi ses plus intrépides défenseurs — et c'est un séminaire gascon, celui d'Auch, qui conserva quelques-uns des os exhumés de La Madeleine.
La belle compagnie ne dura pas. En juin 1865, au retour de cavernes qu'ils venaient de visiter ensemble, Christy mourut. Lartet perdit l'ami et le compagnon de fouilles ; l'œuvre commune, ces magnifiques Reliquiae aquitanicae où ils consignaient les trésors du sud-ouest, resterait inachevée. Mais la moisson était faite, et le monde l'avait reconnue : à l'Exposition universelle de 1867, Lartet présidait, donnait à ses cavernes une place d'honneur, et déposait au nouveau musée de Saint-Germain, près de la collection de Boucher de Perthes, ses propres reliques de l'homme primitif.
Une dernière main, enfin, allait prolonger la sienne — et c'était celle de son sang. Son fils Louis, devenu géologue, fouillait à son tour. En 1868, dans un abri des Eyzies, au lieu-dit Cro-Magnon, il mit au jour des squelettes humains d'une humanité disparue : non plus l'outil de l'homme ancien, ni son art, mais l'homme lui-même, son crâne, sa haute stature. Le père avait prouvé que l'homme était vieux ; le fils venait de lui rendre un visage. La preuve d'Aurignac trouvait, trente ans après la dent de mastodonte, sa figure de chair.
Le retour à Seissan
La gloire était venue, pleine et tardive, comme tout ce qui lui était arrivé. Le 31 mars 1869, on nomma Édouard Lartet professeur de paléontologie au Muséum d'histoire naturelle — la plus haute chaire de sa science, dans la première maison savante du pays. L'avocat d'Ornézan, l'homme qu'une dent de mastodonte avait détourné de son chemin, montait au sommet. Il avait soixante-huit ans, et la santé déjà ruinée. Il accepta pourtant, parce que la chaire risquait d'être supprimée s'il refusait, et il se mit à préparer son cours avec cet acharnement méthodique qui l'avait toujours mené. Mais les névralgies eurent raison de lui. Les médecins lui ordonnèrent le repos. Il revint parmi les siens.
Il revenait dans son pays, comme on rentre pour finir. Il avait, des années plus tôt, acheté aux portes de Seissan une propriété qu'il avait fait reconstruire à sa mesure — la Bernisse, une maison hospitalière où, du temps de sa force, il accueillait avec la même cordialité les amis et les savants accourus de toute l'Europe. C'est là, dans l'Astarac de son enfance, à quelques lieues du coteau de Sansan et du château d'Ornézan, qu'il posa enfin son bâton de chercheur. Le Gascon qui avait appris au monde la profondeur du temps rentrait dans le temps court des hommes : celui d'un pays, d'une maison, d'une fin.
Le sort ne lui accorda pas de paix. À peine était-il rentré que la guerre éclata — celle de 1870, et ses désastres. De semaine en semaine, les nouvelles tombaient, toujours plus sombres les unes que les autres, et le vieil homme en était d’autant plus malade qu’à la douleur du patriote s'ajoutait celle du père : son fils unique, Louis, celui-là même qui avait exhumé Cro-Magnon, était parti sous les drapeaux dans ces tristes circonstances. Lartet avait passé sa vie à lire la mort des espèces dans la pierre, à mesurer des effondrements vieux de cent mille ans ; il lui fallait à présent regarder s'effondrer le sien propre, son temps, son pays, sans pouvoir rien y lire d'autre que de l'angoisse.
Sa constitution déjà minée ne résista pas à ces douleurs morales. Il s'éteignit le 28 janvier 1871, emporté par une attaque foudroyante. Sa femme et tous les siens étaient là, autour de lui, et l'entouraient de leurs soins. Tous, sauf un : la notice gasconne note, d'un mot qui serre le cœur, que « son fils seul était absent ». Louis était au front. Le père de l'ancienneté humaine mourut donc loin de son héritier, dans une France en déroute, lui qui n'avait jamais vécu que pour les certitudes patientes de la terre.
Il laissait une œuvre que les sociétés savantes de toute l'Europe saluèrent, et une leçon plus durable encore que ses découvertes. Car d'autres, après lui, brilleraient par l'audace des systèmes et la fécondité de l'imagination ; lui n'avait eu pour génie que la sagacité de l'œil, la patience du travail, la prudence du procédé. Il avait tenu bon, toute sa vie, sur ce qu'il écrivait à trente-sept ans : qu'un fait bien constaté, décrit avec une exactitude rigoureuse, sert mieux la science que les plus ingénieuses théories. C'est par cette obstination de provincial scrupuleux, et non par l'éclat des hypothèses, qu'un avocat de l'Astarac avait reculé pour le monde entier les bornes du temps humain.
Ornézan → Sansan → Aurignac → Périgord → Paris → Seissan.
Après avoir parcouru le temps profond,
Lartet revint mourir à quelques lieues de son point de départ.
Celui qui ouvrit le temps
Étrange destin en vérité que celui d’Édouard Lartet, paisible avocat d’un un repli oublié de Gascogne dont le destin bascula à cause d’une dent, et de laquelle il remonta des abîmes une nouvelle qui changea la mesure du monde : que l'homme était vieux, vieux à donner le vertige, infiniment plus ancien que tout ce qu'on avait osé croire.
Aujourd'hui, le promeneur qui passe à Sansan, à Ornézan, à Seissan, ne voit que des collines tranquilles, des vignes, un clocher. Il ignore qu'il marche sur l'un des berceaux du temps profond dont un homme du pays a pu toucher l'immensité.
Repères bibliographiques
Ouvrages
Charles Lyell, L'Ancienneté de l'homme prouvée par la géologie, Londres, 1863 ; traduction française, Paris, Baillière. La grande synthèse qui consacra les preuves de Lartet ; on y trouve son mémoire « L'homme fossile dans la Haute-Garonne ».
Harald Floss et Nathalie Rouquerol dir., Les Chemins de l'art aurignacien en Europe, actes du colloque international d'Aurignac, 2005, Musée-forum de l'Aurignacien, 2007.
Études
« Édouard Lartet », Revue de Gascogne, t. XIV, 1873, p. 219. Suit pas à pas la notice de l'abbé D. Dupuy.
Louis Méroc, « Aurignac et l'Aurignacien : centenaire des fouilles d'Édouard Lartet », Bulletin de la Société méridionale de spéléologie et de préhistoire, Toulouse, 1963.
Goulven Laurent, « Édouard Lartet (1801-1871) et la paléontologie humaine », Bulletin de la Société préhistorique française, t. 90, n° 1-2, 1993, p. 22-30.
Sources anciennes
Abbé D. Dupuy, Notice biographique sur Édouard Lartet, Société d'agriculture du Gers, Paris, Savy, 1873.
Édouard Lartet, « Sur l'ancienneté géologique de l'espèce humaine dans l'Europe occidentale » et notes sur la grotte d'Aurignac, 1860-1861.
Édouard Lartet et Henry Christy, Reliquiae Aquitanicae, Londres, 1865-1875, inachevé.

