Fleurance : la ville née d’un contrat
Fleurance, ou comment le roi de France planta ses villes en terre gasconne
Il y avait, sur un plateau de la Lomagne battu par les vents qui descendent des coteaux, un champ semblable à mille autres, où l’orge levait au printemps sans que nul songeât à l’Histoire. Un matin de l’automne 1274, des hommes y vinrent, mesurèrent la terre au cordeau, et plantèrent dans le sol un simple pieu de bois. Ce piquet ne payait pas de mine ; il valait pourtant plus que bien des forteresses, car il portait en lui une ville tout entière, avec ses rues tirées au fil, sa place carrée, ses couverts et ses franchises. Les clercs appelaient ce geste la fixatio pali, la plantation du pal : c’était, en droit, l’acte de naissance d’une cité. De ce morceau de bois enfoncé dans la glèbe allait sortir Fleurance.
Rien, dans cette naissance, ne devait à l’épée ni au hasard. Deux ans plus tôt, un seigneur gascon, Géraud de Cazaubon, comte de Gaure, s’était trouvé pris dans l’une de ces querelles d’hommage dont le Moyen Âge avait le secret : le comte d’Armagnac lui disputait la mouvance de son château de Sompuy — aujourd’hui Saint-Puy —, et, avec l’appui de son beau-frère le comte de Foix, l’avait attaqué jusque dans son domaine. Trop faible pour se défendre seul, Géraud fit ce que faisaient alors les faibles : il plaça son château sous la sauvegarde du roi de France. Ce fut la brèche par où entra la royauté. Deux ans plus tard, le seigneur de Gaure et le sénéchal du roi concluaient un paréage — un contrat d’association — pour fonder ensemble, au lieu-dit Aigueval, sur des terres que tenait en partie l’abbaye cistercienne de Bouillas, une ville neuve que l’on baptisa Florentia, écho savant, dit-on, de la prestigieuse Florence.
Un contrat, non une conquête
Le paréage : voilà le mot qui gouverne toute cette histoire, et qui la sépare des chansons de geste. Point de conquête, point de siège, mais un acte notarié, où deux pouvoirs — le seigneur du sol et le roi lointain — convenaient de bâtir une cité, d’en partager les rentes et la justice, et d’y appeler des hommes en leur promettant des libertés. Car la bastide n’était pas une simple bourgade : c’était une institution. On y traçait les rues au carré, autour d’une place bordée de couverts où se tiendrait le marché ; on y octroyait une charte de coutumes qui fixait par écrit les droits des habitants ; on y élisait des consuls ; on y proclamait, chose neuve, une manière d’égalité entre les bourgeois, tous tenus aux mêmes devoirs et couverts des mêmes franchises. À qui venait peupler la ville, on donnait un lot à bâtir, un jardin, l’assurance de n’être plus taillable à merci. En un siècle où l’homme naissait lié à une terre et à un maître, c’était presque une promesse de liberté.
Celui qui plantait ces villes s’appelait Eustache de Beaumarchais. Petit noble d’Île-de-France monté au service du roi comme tant d’autres, il était devenu, à partir de 1272, sénéchal de Toulouse et d’Albigeois — c’est-à-dire, dans ces provinces méridionales à peine réunies à la couronne, la main du roi faite homme. En vingt-deux ans de charge, on lui doit vingt-trois bastides, semées comme à la volée depuis le Couserans jusqu’aux Landes : Fleurance, Beaumont-de-Lomagne, Mirande, Pavie, Cologne, Grenade… Une ville presque chaque année. On aurait tort d’y voir un plan d’urbanisme moderne : Beaumarchais n’agissait pas selon quelque doctrine du damier, mais au gré des occasions, des seigneurs à convaincre et des querelles à exploiter. Ce qu’il poursuivait, avec une constance de joueur d’échecs, c’était autre chose : gagner du domaine, étendre la justice royale, glisser un peu partout les bayles et les juges du roi entre les terres des grands feudataires gascons.
L’arme silencieuse du roi
Car derrière ce piquet de bois se jouait toute une partie. La Gascogne, en ce dernier tiers du XIIIe siècle, n’était pas encore tout à fait française : le roi d’Angleterre y régnait comme duc d’Aquitaine, et le traité d’Amiens venait, en 1279, de lui rendre l’Agenais voisin. Entre ces deux couronnes, les comtes d’Armagnac et de Foix jouaient leur propre jeu, tantôt vassaux, tantôt rebelles. La bastide fut l’arme silencieuse de cette guerre sans bataille : une ville domaniale posée à la lisière d’une principauté rivale valait mieux qu’une garnison, car elle attirait les hommes, drainait le commerce, et faisait avancer, sans coup férir, la frontière du roi. Fleurance, précisément, était un coin enfoncé dans le flanc du comte d’Armagnac ; et lorsqu’en février 1281 Géraud de Cazaubon vendit au roi tous ses droits sur le comté de Gaure et la moitié de ce qu’il possédait dans la ville neuve de Florentia, la manœuvre se referma. Deux ans plus tôt, ce même comte d’Armagnac, fait prisonnier lors de l’affaire de Saint-Puy, avait passé deux années captif à Pérouse. Ainsi allait la conquête douce des Capétiens : moins par les armes que par les parchemins.
Il faut songer à cela lorsqu’on traverse aujourd’hui l’une de ces bastides, et que l’on foule, entre les couverts de pierre claire, le damier régulier de ses rues. Ce plan si sage, cette place où l’on tient encore le marché, ces angles droits que rien n’explique dans le désordre des vieux villages — tout cela fut décidé un matin, d’un pieu planté dans un champ, par des hommes qui songeaient moins à la beauté qu’au roi. Les bastides ne sont pas nées des chroniqueurs ni des poètes, mais des notaires ; non d’une victoire, mais d’un contrat. Le pieu, depuis longtemps, a pourri dans la terre ; la ville, elle, est restée. C’est le sort des choses fondées sur l’écriture : le bois s’en va, la ligne demeure.
Sources & bibliographie
Sources patrimoniales anciennes
Larroque, P., « Eustache de Beaumarchais et son époque, ou le fondateur de nos bastides municipales », Bulletin du Comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d'Auch, t. II, 1861 — publication qui deviendra la Revue de Gascogne.
Curie-Seimbres, A., Essai sur les villes fondées dans le Midi de la France aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles sous le nom de bastides, Toulouse, Privat, 1880, en particulier p. 254-256 pour Fleurance.
Dom Devic, Cl., et Dom Vaissète, J., Histoire générale de Languedoc, éd. Privat, Toulouse, t. IX, pour l’affaire de Saint-Puy et la captivité du comte d’Armagnac, p. 12-13.
Instrument de référence
Gouron, M., Catalogue des chartes de franchises de la France, II : Les chartes de franchises de Guienne et Gascogne, Paris, 1935, n° 946 : paréage de Fleurance, « avant le 22 octobre 1274 ».
Études historiques modernes
Higounet, Ch., « Eustache de Beaumarchais et les bastides de Gascogne », repris dans Príncipe de Viana, Anejo 2, 1986, p. 325-333.
Higounet, Ch., « Cisterciens et bastides », Le Moyen Âge, 1950, p. 69-84.
Compayré, C., « Notice sur Eustache de Beaumarchais, sénéchal de Toulouse et d'Albigeois de 1272 à 1294 », Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, 1876, p. 211-226.

