Chroniques gasconnes · Abbaye disparue

La Case-Dieu

L’abbaye qui s’en alla pierre à pierre

Il faut, pour rencontrer la Case-Dieu, renoncer à la chercher où elle fut. Entrez dans l’église de Marciac, avancez jusqu’à la chaire d’où descendait jadis la parole : sous elle, un chapiteau double, tout fleuri de feuilles taillées au ciseau, soutient un poids qui n’est pas le sien. Cette pierre vient d’ailleurs. Elle a quitté, voici deux siècles, le grand monastère des Prémontrés qui s’élevait non loin, dans la plaine de Beaumarchés, au quartier de Coutens, entre le Bouès et l’Arros ; et de ce monastère il ne reste presque plus rien. On a remployé la pierre là, comme on scelle au mur d’une grange le fragment d’un blason que nul ne sait plus lire : elle porte, muette, la mémoire d’une maison de Dieu que l’on ne visite plus que dans les églises des autres.

Une maison qui commandait le pays

Elle fut fondée vers 1135, sur des terres données par le seigneur de Troncens, par des chanoines venus de Laon, ces hommes en blanc que saint Norbert avait levés pour l’ordre de Prémontré. La tradition locale y joint le nom du comte de Bigorre et celui de l’archevêque d’Auch ; les érudits en discutent encore. Ce qui est sûr, c’est que la maison prospéra vite et haut. Elle devint le chef de la province prémontrée de Gascogne, essaima un prieuré à Vic-Fezensac, et enfanta d’autres abbayes : la Capelle près de Grenade en 1154, la Grâce-Dieu au diocèse d’Aire en 1159. Une abbaye qui fait des abbayes : rien ne dit mieux la vigueur de sa jeunesse.

Le temporel suivit l’esprit. Vers 1280, le patrimoine avait triplé, gonflé de donations, d’achats francs d’impôt et de terres humides asséchées le long du Bouès. Les moines bâtirent des granges et des moulins, tinrent des cures, pesèrent sur la naissance des bastides : Marciac en 1298, Plaisance en 1322. Dès lors, l’abbé résida surtout à Marciac, sur la place, auprès de la maison commune, là où se négociaient les affaires avec les seigneurs du voisinage. Et sous les dalles de l’abbatiale, on couchait les morts qui comptaient : les comtes de Pardiac, les comtes d’Armagnac. La Case-Dieu n’était pas seulement un lieu de prière ; c’était une puissance, et le tombeau des puissants.

Il y a, dans cette proximité du moine et du seigneur, une ironie que les archives ont gardée : on protège ce que l’on convoite, on se recommande à qui l’on tourmente.

Ces mêmes comtes de Pardiac qui avaient choisi l’abbaye pour lit d’éternité la querellèrent de leur vivant. La Revue de Gascogne a publié, sous la plume de l’abbé Clergeac, le récit de ces « démêlés du comte de Pardiac avec le monastère de la Case-Dieu » où se disputaient des droits, des justices, des redevances. On y voit, sous la robe et sous le heaume, la vieille comédie humaine : le comte voulait son salut dans le chœur des chanoines, et leurs biens dans sa main.

Le long crépuscule

Vint le temps des malheurs. En 1558, un violent incendie dévora une grande part des bâtiments. Peu après, vers 1569, les protestants descendus du Béarn pillèrent le monastère, comme ils pillèrent tant d’autels de la Rivière-Basse ; les sources hésitent d’une année, mais non sur la ruine. Un orage, en 1648, acheva d’ébranler les murs. Les chanoines, qui s’étaient comptés par dizaines, n’étaient plus qu’une demi-douzaine à la fin de l’Ancien Régime. Au milieu du XVIIIᵉ siècle, l’ensemble menaçait ruine : on abattit les corps de logis les plus atteints pour, de leurs pierres, réparer ceux qui tenaient encore. L’abbaye avait commencé de se défaire elle-même.

La Révolution paracheva l’ouvrage. Vendu comme bien national en 1791, le domaine — près de trois hectares, ceint naguère d’un large fossé dont le cadastre napoléonien garde la trace — passa aux mains de Pierre Clair de Fondeville, de Labatut-Rivière. Les trois cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de la bibliothèque prirent la route de Nogaro, où on les cria aux enchères : ainsi finit, en une vente, la patiente lecture de six siècles. Le clocher de l’abbatiale tomba en 1794. Puis, tout au long du XIXᵉ siècle, on démonta le reste, et l’on emporta les pierres.

Fragment de pierre sculptée médiévale remployé dans un mur de moellons
Fragment sculpté remployé dans un mur : la mémoire de la Case-Dieu se lit désormais pierre à pierre.

Les pierres émigrées

C’est ici que le récit se renverse. Car la Case-Dieu n’a pas tant croulé qu’elle s’est répandue. Ses pierres ont émigré dans les murs voisins, et l’on peut aujourd’hui refaire l’abbaye en marchant de village en village. À Marciac, le chapiteau du cloître gothique s’est glissé sous la chaire. À Cayron, le félibre Julien Samson a serti des éléments sculptés du monastère dans le calvaire de Notre-Dame de la Paix, inauguré le 11 novembre 1938. À Labatut, une table d’autel de la Case-Dieu, dressée contre l’église, sert de plaque mortuaire géante à la famille qui avait acheté l’abbaye. Ailleurs encore, à Ladevèze, à Plaisance, à Castelnau, dorment des fragments dans les maisons bourgeoises et les enclos. La maison de Dieu dit désormais ses offices épars, une pierre par paroisse.

Sur le lieu même, il ne subsiste qu’une ou deux bâtisses, longtemps habitées — la dernière occupante d’une vieille famille s’est éteinte tout récemment. Un dessin d’Alexandre Ducourneau, vers 1840, nous rend l’abbaye encore debout dans son vallon ; la carte de Cassini, vers 1770, en marquait la place. Le pays, lui, a gardé sa légende : on murmure qu’un souterrain reliait la Case-Dieu au château de Ladevèze-Ville, et qu’on y cacha, aux jours du Prince Noir, une chèvre d’or que nul n’a jamais retrouvée. La chèvre dort peut-être encore. Ce qui est certain, c’est que la pierre, sous la chaire de Marciac, porte toujours le poids de la parole : l’abbaye s’en est allée, mais elle continue, de mur en mur, de tenir quelque chose.

Sources documentaires

  • A. Clergeac, « Démêlés du comte de Pardiac avec le monastère de la Case-Dieu », Revue de Gascogne, t. 31, 1936, p. 43, collection numérisée sur Gallica — référence à confirmer.
  • Ch. Balagna, « À la redécouverte d’un important édifice médiéval de Gascogne centrale : l’ancienne abbaye de La Case-Dieu (Gers) », Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, t. 64, 2004, p. 63-78.
  • St. Abadie, Un temporel monastique dans l’espace médiéval gascon : l’abbaye prémontrée de la Casedieu (Gers), XIIe-XVIe s., thèse, université de Toulouse, 2016.
  • « L’Abbaye de la Case-Dieu », site Rivière-Basse en Gascogne, vestiges dispersés, remplois et tradition locale.
  • Notice « Abbaye de la Case-Dieu », Wikipédia, synthèse et bibliographie.
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