Chroniques gasconnes

La belle Corisande

Celle qui vendit ses diamants pour un roi qui l’oublia

Il est, dans les vieilles demeures de Gascogne, des chambres que la lumière du soir traverse encore comme elle le faisait il y a quatre siècles, et où l’on croirait, à s’y tenir immobile, surprendre le froissement d’une robe disparue.

À Hagetmau, sur cette marche incertaine où la Chalosse cesse d’être béarnaise sans être tout à fait landaise, vécut et mourut une femme que son siècle appela la belle Corisande. Le nom n’était pas le sien : elle l’avait emprunté à une héroïne de l’Amadis de Gaule, ce roman de chevalerie que lisaient alors toutes les cours.

Elle se nommait Diane d’Andoins. Elle était née en 1554, fille de Paul, baron d’Andoins, et de Marguerite de Cauna, d’une de ces maisons gasconnes plus riches de quartiers de noblesse que de terres, où l’on tenait le point d’honneur pour un patrimoine.

On la maria jeune, comme il se devait, à Philibert de Gramont, comte de Guiche, sénéchal de Béarn. Le contrat fut signé en novembre 1568. Elle avait quatorze ans, et rien encore ne la distinguait des autres épouses que l’on menait à l’autel avant qu’elles eussent fini de grandir.

Les contemporains l’ont célébrée sous le seul nom de « la belle Corisande ». On vanta surtout son esprit vif, sa culture, cette assurance qui ne baissait pas les yeux. Le visage exact nous échappe ; c’est peut-être le privilège des beautés dont on a perdu les traits : elles demeurent belles de tout ce qu’on leur prête.

Une veuve de vingt-six ans

La guerre, qui prenait tout à ce siècle, lui prit aussi son mari. Philibert de Gramont tomba en 1580, frappé d’une blessure au siège de La Fère, dans les brumes de la Picardie, loin de ses collines.

Diane se retrouva veuve à vingt-six ans, maîtresse d’un grand nom et de ses ruines, avec des enfants à établir et des créanciers à contenir. Bien d’autres, à sa place, se fussent éteintes doucement dans le deuil et la gestion des domaines. Elle choisit de vivre.

Elle tint dans son château de Hagetmau une petite cour où l’on faisait de la musique et des vers, et où passait parfois Catherine de Bourbon, la sœur du roi de Navarre. C’est par elle, sans doute, que vint Henri.

Henri de Navarre avait à peu près son âge. Il aimait, comme elle, les esprits vifs et les femmes qui ne baissaient pas les yeux. La tradition a fait de leur rencontre un coup de foudre ; les documents, plus sobres, montrent seulement qu’à partir de 1582 le roi de Navarre et la comtesse de Guiche s’écrivirent beaucoup, et que ces lettres brûlent encore.

Les lettres

Car il reste d’eux ce que le temps épargne rarement aux amours : leurs mots. Recueillies par l’érudition patiente de Berger de Xivrey, les lettres qu’Henri adressa à Corisande comptent parmi les plus belles que la langue de ce temps ait laissées.

« Ah ! que je me languis de vous, mon âme ! »

Il lui écrit du fond de ses camps, entre deux escarmouches, avec cette tendresse pressée des hommes qui savent mal combien il leur reste à vivre. De La Rochelle, au mois de juin 1586, il lui demande de croire sa fidélité « blanche et hors de tache ». Ailleurs, promettant d’accourir malgré les armées qui gardent les chemins, il écrit qu’il viendra la voir « sur les ailes de l’amour ».

Il lui jure aussi qu’il l’épousera. On a prétendu qu’il avait signé cette promesse de son sang ; la belle image appartient à la légende, non aux archives. La promesse écrite, elle, a bien existé.

Il n’y eut pas que des mots. Au soir du 20 octobre 1587, ayant taillé en pièces l’armée royale dans la plaine de Coutras, Henri fit une chose qu’aucun capitaine sensé n’eût faite : au lieu de poursuivre son avantage, il quitta l’armée et courut porter à Corisande les étendards pris à l’ennemi.

Les siens le lui reprochèrent, et l’Histoire après eux ; mais il y a, dans ce galop d’un vainqueur vers une femme plutôt que vers une couronne, quelque chose qui ressemble encore à de l’amour vrai.

L’oubli

Corisande le crut, et fit ce que font les femmes qui croient : elle donna. La tradition gasconne veut qu’elle ait vendu ses diamants, engagé ses terres, levé à ses dépens une armée de Gascons pour la jeter dans la balance de son amant.

Il faut se défier des chiffres que répètent les siècles ; mais le fond est sûr : elle mit sa fortune au service d’un homme qui n’avait alors pour lui que sa vaillance et un lointain droit sur un trône incertain. Elle misa tout sur lui — et il gagna.

Ce fut sa perte. Tant que Henri ne fut qu’un cadet besogneux, il put aimer une comtesse gasconne et lui promettre le partage de son lit et de sa couronne. Mais l’Histoire, en le faisant roi de France, le reprit à elle.

Un roi de France n’épouse pas la femme qui l’a sauvé : il épouse celle que son royaume exige. Henri abjura, entra dans Paris, et chercha ailleurs — chez les Médicis — l’alliance et l’argent dont un trône a faim. Corisande sortit de sa vie sans éclat, comme on referme un livre qu’on a beaucoup aimé.

Il lui restait trente années à vivre. Elle les passa dans son pays, entre Hagetmau et les terres de Gramont, à voir grandir sa descendance. Elle vieillit là, dans le bruit du vent sur la Chalosse, avec la lente dignité de ceux qui ont renoncé sans se plaindre.

Elle mourut en 1621, dans cette même Hagetmau où elle était née, ayant traversé le règne entier de l’homme qu’elle avait aimé et son assassinat, et lui ayant survécu de onze années.

La fidélité de l’encre

De tout cela il ne demeure presque rien : quelques pierres, un nom de collège, une silhouette dans les marges des histoires du Béarnais. Rien, sinon ces feuillets où un homme jeune, qui n’était pas encore un roi ni un dieu de bronze, lui avait juré la terre et le ciel.

Étrange fidélité de l’encre : elle a tenu la parole que l’homme n’a pas tenue. Corisande n’eut pas la couronne qu’on lui avait promise ; elle eut mieux, peut-être, et pour toujours — les plus belles lettres d’amour de son siècle, adressées à elle seule, et où le roi de France demeure éternellement le prince pauvre qui l’aimait.

Sources. Recueil des lettres missives de Henri IV, publié par J. Berger de Xivrey, Imprimerie royale, 1843-1858, t. I et II, sur Gallica. Citations données d’après cette édition, orthographe modernisée.
Sont donnés pour tradition, et non pour faits établis : le nombre de Gascons levés, la promesse « signée de son sang » et l’écharpe blanche de Coutras.
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