Chemins de Gascogne


La Romieu

Les chats et la pierre

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La place de La Romieu avec la collégiale Saint-Pierre en arrière-plan
La place du village, dominée par les deux tours jumelles de la collégiale Saint-Pierre.

Il y a, dans le nord du Gers, un village que la Gascogne aurait pu oublier. Six cents habitants, deux tours qui montent plus haut que de raison au-dessus des toits de tuiles, une place pavée qui se laisse traverser en trois minutes, des ruelles étroites où grimpent les roses, des volets gris-bleu. Rien, en apparence, qui retienne le voyageur pressé. Et pourtant La Romieu, depuis plus de sept siècles, vit avec deux secrets qu'elle partage à qui sait regarder : une collégiale qu'un cardinal a fait bâtir pour être son tombeau, et une légende de chats qu'une petite fille a fait naître pour sauver son village. Les chats, on les voit dès qu'on lève les yeux. La pierre, elle, demande qu'on s'arrête.

— I —

Le pèlerin qui donna son nom

En gascon, le pèlerin de Rome s'appelle le roumiou. De ce mot commun est né le nom propre d'un village : La Roumiou, devenue La Romieu. L'étymologie dit déjà tout. Au XIe siècle, un pèlerin revenait de Rome. La tradition lui donne un nom, Albert, et un compagnon dont on ne sait rien. Ils avaient fait vœu de gagner ensuite Compostelle, et, passant la Gascogne, ils s'étaient arrêtés dans la forêt de Firmacon, sur une terre que leur avait cédée le vicomte de Lomagne. Là, ils avaient construit une modeste cella, une petite église, pour y prier. Nous sommes en 1062.

De cette cellule oubliée allait naître un prieuré bénédictin, dépendant de la grande abbaye de Saint-Victor de Marseille. Puis, peu à peu, autour du prieuré, une sauveté — c'est-à-dire une zone de refuge, un périmètre sacré où les pèlerins étaient à l'abri des brigands comme des seigneurs. La sauveté de La Romieu était sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, à mi-distance entre Lectoure et Condom, sur la voie du Puy. Les pèlerins du Nord y arrivaient fourbus, y passaient la nuit, y reprenaient des forces avant de descendre vers les Pyrénées.

Ce trait-là, le village l'a gardé pour toujours. Aujourd'hui encore, la section de chemin entre Lectoure et Condom, avec la collégiale de La Romieu, figure sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des Chemins de Saint-Jacques. Le village est halte, et il se souvient de l'être. On en reconnaît les pèlerins à la coquille qu'ils portent, parfois peinte sur les volets des maisons d'hôtes, parfois visible sur un linteau.

Ruelle de La Romieu avec la tour de la collégiale en surplomb
Une des ruelles qui mènent à la collégiale. Depuis neuf cents ans, les pèlerins y montent et en descendent.
— II —

La collégiale d'un cardinal

Il faut se représenter la Gascogne du début du XIVe siècle. Bertrand de Got, né à Villandraut, est devenu pape sous le nom de Clément V. Il a quitté Rome pour Avignon. Autour de lui, il installe une cour nouvelle, presque entièrement gasconne. Cardinaux, évêques, collecteurs de dîmes, officiers de curie : les noms qui reviennent dans les bulles pontificales sont ceux des grandes familles du Sud-Ouest. Parmi elles, celle des d'Aux de Lescout, modeste lignée de La Romieu, d'où sort Arnaud d'Aux, cousin du pape.

Arnaud d'Aux fait carrière vite et haut. Évêque de Poitiers en 1306, cardinal en 1312, pénitencier apostolique — c'est-à-dire le juge suprême de la conscience des fidèles aux yeux du Saint-Siège — il est l'un des hommes les plus puissants de la chrétienté. Et comme beaucoup de ces Gascons enrichis par la curie, il n'oublie pas son village. Il décide d'y faire bâtir, sur l'emplacement de la vieille église du prieuré, un ensemble à sa mesure : une collégiale, un palais canonial, un cloître, et, pour lui-même, un tombeau.

Les travaux commencent en 1312. Ils s'achèvent vers 1318. Six ans pour élever tout cela — un rythme d'époque impériale plus que communale, rendu possible par l'argent d'Avignon. Le résultat est saisissant.

Collégiale Saint-Pierre de La Romieu, les deux tours jumelles vues en contre-plongée
Les deux tours de la collégiale Saint-Pierre, achevée en 1318. À gauche, le massif occidental carré ; à droite, la tour-porche octogonale à son sommet.

Deux tours, donc. L'une carrée, occidentale, austère, qui sert de clocher. L'autre, octogonale dans sa partie haute, sert à la fois de porche et de tour-lanterne, et son plan rappelle les clochers toulousains contemporains. Entre les deux, une nef unique, longue et haute, rythmée de baies gothiques étroites, élancées comme des lances de vitrail. Le style est celui qu'on appelle aujourd'hui le gothique méridional : sobre, massif, construit en pierre blonde de Gascogne, sans les arcs-boutants ni les envols des grandes cathédrales du Nord. La collégiale de La Romieu n'est pas Amiens. Elle est plus humble et plus têtue. Elle se dresse droit au-dessus du village, et on la voit des champs à plusieurs lieues.

Chevet de la collégiale de La Romieu vue de l'arrière
Le chevet, côté est. La pierre blonde, les baies étroites, la sobriété massive du gothique méridional.

Arnaud d'Aux mourut à Avignon en 1320. On le ramena à La Romieu, dans le tombeau qu'il s'était préparé, au pied du chœur de sa collégiale. La Révolution a dispersé ses ossements, mais la pierre est restée. Elle porte, aujourd'hui encore, la mémoire d'un homme qui avait voulu que son village soit plus grand que lui.

Le village vécut alors ses plus belles années. Une vingtaine de chanoines habitaient le palais canonial attenant à la collégiale. Les pèlerins affluaient. Les terres du chapitre s'étendaient sur plusieurs paroisses. La Romieu, pour un temps, était presque riche. C'est là, dans ce moment d'éclat d'à peine une génération, que se place la scène qui allait donner au village sa seconde mémoire — et son vrai surnom.

— III —

Angéline

La légende commence comme les contes. Il y avait, à La Romieu, vers 1330, un bûcheron du nom de Vincent et sa femme Mariette. Ils n'étaient pas riches, mais ils avaient de quoi vivre : quelques volailles, un cochon, un jardin. Au bout de trois ans de mariage, Mariette mit au monde une petite fille qu'ils baptisèrent Angéline. Ils en furent comblés.

Puis vint le malheur. Un matin dans la forêt, Vincent abattait un grand arbre ; le tronc, en tombant, l'écrasa. Mariette ne s'en remit pas. Elle perdit l'appétit, tomba malade, et deux mois plus tard on la trouva morte, Angéline dans les bras. L'enfant fut recueillie par des voisins, qui l'élevèrent comme leur propre fille. Elle grandit sage et douce, une seule singularité la distinguait : elle aimait les chats. Il y en avait toujours deux ou trois qui la suivaient, qui dormaient dans son lit, qui mangeaient dans son écuelle. Elle partageait tout avec eux.

L'hiver 1342 fut terrible. Puis le suivant. Puis celui d'après. Partout en Europe, des récits semblables remontent des chroniques monastiques : étés pourris, pluies qui ne cessent pas, champs noyés, semences qui pourrissent avant de germer. Les climatologues appelleront plus tard cette époque le Petit Âge glaciaire, un refroidissement qui, dès le début du XIVe siècle, assombrit les récoltes du continent. À La Romieu, on ne connaissait pas le mot, mais on en vivait les effets. La disette s'installa. Les greniers se vidèrent. Malgré les réserves que le chapitre distribuait, bientôt il n'y eut plus rien.

C'est alors que les villageois pensèrent aux chats. Ils étaient nombreux, familiers, faciles à attraper. Ils en firent des gibelottes, une manière de ragoût au vin blanc. L'un après l'autre, les chats du village disparurent dans les marmites. Les parents d'Angéline, qui connaissaient l'attachement de leur fille adoptive, acceptèrent qu'elle en gardât deux — un mâle et une femelle —, à condition de bien les cacher, car les voisins affamés ne demandaient qu'à leur tordre le cou. Angéline les enferma donc dans le grenier le jour ; la nuit, elle les laissait sortir pour chasser dans les fenils.

La famine dura. Beaucoup moururent. Angéline et sa famille subsistaient à peine, sur des racines, des glands, parfois des champignons. Ils en sortirent amaigris, mais vivants. Puis les temps meilleurs revinrent, la terre s'assécha, les semences reprirent. Les récoltes purent enfin être rentrées.

C'est alors qu'un second fléau s'abattit sur le village. Les chats avaient tous été mangés, et les rats — libres désormais, sans prédateurs — s'étaient multipliés dans des proportions qu'on n'avait jamais vues. Ils grouillaient dans les greniers, dans les granges, dans les caves. Ils dévoraient en une nuit ce que l'on y rentrait le jour. Le spectre d'une nouvelle famine s'annonçait, cette fois par l'intérieur. Les villageois se lamentaient, impuissants.

Angéline, alors, fit son annonce. Elle avait, pendant toutes ces années, caché son couple dans le grenier. Le couple avait eu des portées, puis les portées à leur tour en avaient eu. Une vingtaine de chats et de chatons attendaient dans l'obscurité. Elle allait les lâcher. Chacun au village pourrait en adopter un.

Les chats d'Angéline se dispersèrent dans les rues, dans les granges, dans les caves. En quelques semaines, les rats disparurent. La Romieu fut sauvée une seconde fois. Et, dit la légende, Angéline, en vieillissant, se mit à ressembler de plus en plus à un chat. Son visage s'affinait, ses oreilles devenaient pointues. Quand elle mourut, on ne distinguait presque plus la femme de l'animal. Mais le village ne l'oublia pas.

— IV —

La part de vérité

Toute légende a un noyau. On peut ne pas savoir qui fut vraiment Angéline — elle n'apparaît dans aucune archive, et son nom même est peut-être une invention tardive —, mais on sait parfaitement, en revanche, ce qui lui servit de décor. La grande famine du début des années 1340, qu'historiens et climatologues documentent aujourd'hui avec précision, a réellement frappé la Gascogne. Les registres des chapitres, les chroniques des abbayes, les récits de péages, tous mentionnent ces années de pluies continues, de récoltes perdues, de prix du grain qui décuplent. Elle a précédé de quelques années la grande peste de 1348, sans s'y confondre.

Le Moyen Âge chrétien, en général, n'aimait pas les chats. On les associait volontiers au diable, à la sorcellerie, à la nuit. Le pape Grégoire IX, dans une bulle de 1233, les avait désignés comme l'une des incarnations du démon lors des sabbats imaginés par les inquisiteurs. Les massacres de chats lors des pestes ou des famines, loin d'être une bizarrerie locale, appartenaient à une logique d'époque : on éliminait ce qu'on redoutait, on mangeait ce qui restait. Le problème, c'est que les chats mangeaient les rats. Et les rats, eux, portaient les puces. Et les puces, deux ou trois ans plus tard, porteraient la peste.

Personne, au XIVe siècle, ne savait cela. Le lien entre puce, rat et peste ne serait établi scientifiquement qu'à la toute fin du XIXe siècle, par les travaux d'Alexandre Yersin et de Paul-Louis Simond. Pendant près de six cents ans, on chercha ailleurs — dans l'air corrompu, dans la colère divine, dans les empoisonnements de puits. Les chats, pendant ce temps, continuaient d'être brûlés, noyés, jetés du haut des clochers.

Voilà pourquoi la légende d'Angéline, sous ses atours de conte, est peut-être l'un des plus beaux exemples d'intuition paysanne. Une petite fille sauve ses chats d'une famine ; deux ans plus tard, le village est épargné d'un second désastre. La mémoire populaire enregistre la séquence, la condense, la transfigure, en fait une légende où la cause apparaît — les rats avaient proliféré — sans qu'on ait encore les mots pour l'expliquer en profondeur. Cinq cents ans avant la bactériologie, le village savait déjà ce que savants et médecins découvriraient à peine. Il lui avait suffi d'une enfant qui aimait les chats.

Et peut-être n'est-ce pas un hasard si, six ans après les événements qu'elle raconte, en 1348, lorsque la Peste noire déferla sur la Gascogne et emporta un tiers, parfois la moitié des villages alentour, La Romieu, dit-on, souffrit moins que bien d'autres.

— V —

Les chats de Maurice Serreau

Pendant six siècles, la légende d'Angéline se transmit comme tant d'autres en Gascogne : de bouche à oreille, au coin du feu, l'hiver. Les grands-mères la racontaient aux enfants les soirs d'orage. Aucun monument ne la fixait. Aucune plaque ne la rappelait. Seul le nom étrange du village — La Romieu, le village des chats — laissait entendre, sans la dire, qu'il y avait là une histoire qu'on avait oubliée.

Et puis, dans les années 1990, un homme entendit la légende. Il s'appelait Maurice Serreau, il était sculpteur animalier, il était originaire d'Orléans, et il avait choisi La Romieu pour sa retraite. Un soir, dans une maison du village, il avait surpris une grand-mère qui racontait à ses petits-enfants l'histoire d'Angéline. Elle disait les chats, la famine, les rats, les portées secrètes dans le grenier. Serreau fut bouleversé.

Il se mit à sculpter. Il taillait ses chats dans la pierre calcaire locale, la même qui avait servi à bâtir la collégiale six siècles plus tôt. Il les offrait à ses voisins. Celui-ci les plaçait sur un rebord de fenêtre ; celui-là les scellait sur un pas de porte ; tel autre les posait à l'angle d'un mur. Les visiteurs, en passant, commencèrent à les remarquer, à les chercher, à jouer à les compter. Il y en a aujourd'hui une quinzaine, peut-être plus, disséminés dans les ruelles du village. Aucune liste officielle ne les recense. On en découvre encore.

Chat de pierre blanc sur l'appui d'une fenêtre aux volets gris, La Romieu
Un chat blanc posé à l'appui d'une fenêtre. Il regarde passer le temps, les volets disjoints par derrière.

Ce qui frappe, quand on les regarde longtemps, c'est qu'ils ne font jamais semblant. Un chat fait la sieste, un autre marche sur un rebord, un troisième se hérisse au-dessus d'une gouttière, un autre encore regarde le ciel, assis sur un pilier, gardien sans emploi. Serreau était sculpteur animalier au sens le plus exact du mot : il connaissait les postures, il savait la façon dont les hanches d'un chat s'abaissent avant le bond, dont la queue s'enroule au sommeil. Ses chats sont des chats, pas des allégories.

La maison de Maurice Serreau à La Romieu, avec un chat sculpté assis sur une console
La maison de Maurice Serreau et de sa compagne Jacqueline. Sur le mur, l'un des premiers chats sculptés. Une plaque rappelle qu'ils furent, ensemble, les créateurs des chats de pierre.

Il sculpta également, sur la place centrale, un buste d'Angéline. Le visage, comme le voulait la tradition, est à mi-chemin entre la fillette et l'animal : des traits encore humains, mais les oreilles déjà pointues, un regard qui dérive vers le chat. Le sculpteur mourut en 2003. Sa compagne Jacqueline, qui avait signé avec lui certaines œuvres, continua un temps, puis s'en alla à son tour. Les chats de pierre, eux, sont restés.

Chat de pierre noirci sur un pilier, à l'entrée d'une propriété à La Romieu
Vingt ans de pluies, de soleils, de gelées. Les chats de Serreau ont pris la patine de la pierre.

Les intempéries les patinent, les mousses les verdissent, la pluie leur creuse la fourrure. Ils ne bougent pas. Ils attendent qu'on les voie. Ce sont, à leur manière, les nouveaux gardiens du village — comme l'avaient été ceux d'Angéline, il y a près de sept siècles, sortis tout d'un coup d'un grenier pour sauver La Romieu d'elle-même.

Quand on redescend les ruelles de La Romieu vers la Porte de Rouède, un jour de mai où les roses anciennes grimpent sur les murs blonds et où les volets bleus battent doucement contre la pierre, on comprend ce que ce village a de plus rare. Il n'a pas choisi entre ses deux mémoires. Il n'a pas sacrifié la légende à l'histoire, ni l'histoire à la légende. Il les porte ensemble, comme on porte un enfant et un vieillard sur la même charrette, chacun à son bout. Les cardinaux ont laissé la pierre. Les pèlerins ont laissé le nom. Les petites filles ont laissé les chats. Et tout cela tient ensemble, sur une butte du Gers, depuis presque mille ans.

Ruelle de La Romieu avec rosiers grimpants et plaque Porte de Rouède
La rue du Puits, à l'angle de la Porte de Rouède. Les roses, les volets bleus, la pierre blonde.
La Romieu, Gers — collégiale Saint-Pierre inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO
au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle
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