Avant Lourdes — Notre-Dame-de-Garaison
Il est des noms de lieux qui sont des prières usées jusqu’à la corde. Dans un repli du Magnoac, là où les premières ondulations des Pyrénées hésitent encore entre la plaine et la montagne, un vallon porte un nom qui ne dit ni un saint ni un seigneur, mais une espérance : Garaison.
Dans la vieille langue du pays, ce mot ne désigne pas un endroit ; il signifie la guérison. On l’a baptisé d’après ce qu’on venait y chercher — d’après le bien que les estropiés, les fiévreux, les mères sans lait montaient demander par les chemins de boue.
Car il faut se figurer ce que fut ce creux de terre avant l’oubli : non pas la solitude boisée qu’on y trouve à présent, mais une fourmilière de boiteux et de suppliants, la plus grande peut-être de tout le Midi.
La bergère et la source
La tradition place la scène vers 1515. Une petite gardienne de brebis, Anglèze de Sagazan, fait paître son maigre troupeau auprès d’une fontaine lorsque, dit-elle, une dame lui apparaît. La dame ne demande rien d’autre que la chose la plus difficile : être crue.
Elle veut qu’on bâtisse une chapelle à l’endroit même où elle parle, et charge l’enfant d’en avertir les consuls de Monléon, la petite ville qui domine le vallon à une lieue de là.
Les consuls de Monléon, gens prudents, accueillirent la nouvelle avec la défiance que les puissants réservent aux visions des pauvres. Une bergère de douze ans, une source, une dame que nul autre n’avait vue : il en fallait davantage pour ébranler des échevins.
Le coffre de pain blanc
C’est alors que se place le signe qui devait tout emporter. Le père d’Anglèze, revenant bredouille de chez les consuls, retrouva, dit-on, son vieux coffre empli jusqu’aux bords de pain blanc — ce pain de froment que les paysans du Magnoac ne goûtaient guère, eux qui mâchaient le pain noir des mauvaises années.
Le prodige du pain parla plus haut que toutes les remontrances. Le curé de Monléon fit entendre aux consuls le péril qu’il y aurait à éconduire la Reine du ciel ; et les échevins, qui avaient résisté à une enfant, cédèrent à un coffre de pain.
On éleva d’abord une chapelle, puis une église, et les miracles s’y firent, raconte-t-on, en si grand nombre qu’on l’appela Notre-Dame de Guérison — Garaison, dans la langue du pays.
La pierre et les images
À la chapelle des origines succéda bientôt une église plus vaste, consacrée vers 1540, et qui tient encore debout dans son écrin d’arbres. Mais le trésor de Garaison n’est pas dans ses murs : il est sur eux.
Au siècle suivant, des mains anonymes couvrirent la nef et le narthex d’une longue suite de scènes peintes, médaillon après médaillon, comme une bande dessinée avant la lettre où défilent l’apparition, le pain miraculeux, le cavalier sauvé des eaux, l’avalanche dont une femme ressort vivante au bout de trois jours.
Ces images naïves et superbes, on les avait crues perdues : recouvertes de plâtre dans la déshérence du XIXe siècle, elles ne ressuscitèrent qu’au XXe, lors d’une restauration — le badigeon qui devait les effacer les avait, par une dernière ironie, conservées.
C’est qu’entre-temps Garaison s’était donné des greffiers. Au début du XVIIe siècle, un prêtre, Pierre Geoffroy, arracha le pèlerinage à l’administration des laïcs et entreprit d’en fixer la mémoire ; son récit de 1613, puis l’ample compilation du père François Poiré, La Triple Couronne de la Bienheureuse Vierge, parue en 1630, donnèrent enfin une forme écrite à ce qui n’avait vécu qu’en bouche.
Le feu d’avril
Le sanctuaire connut aussi la fureur de son siècle. Le Comminges, ce couloir de la Garonne pris entre le pays de Foix, le Béarn et le royaume de France, fut l’un des champs clos des guerres de Religion, et la dévotion mariale y avait tout d’une provocation.
Un matin d’avril 1586, un capitaine huguenot, Gabriel-Antoine de Sus, parut devant Garaison à la tête de ses gens. Croyant d’or la statue vénérée, il la fit jeter au brasier ; elle n’était que de bois doré, et le feu, dit la légende, ne la prit point.
Deux heures durant les flammes léchèrent la Vierge ; quand la troupe se retira, on la retrouva intacte. Le prodige entra aussitôt dans la fresque, médaillon parmi les médaillons — et l’on montre encore, dans le chœur, cette image que le feu n’a pas voulue.
Lourdes, ou l’oubli
Pendant trois siècles, Garaison régna sans rivale sur la piété méridionale. On y venait du Béarn, de la Bigorre, de toute la Gascogne, jusqu’au jour de 1858 où, à quelques vallées de là, une autre petite bergère commença de voir, dans le creux d’un rocher, une dame de lumière.
Lourdes naissait ; Garaison entrait dans l’ombre. Il y a, dans ce passage de relais entre deux enfants pauvres séparées par trois siècles et trente lieues, quelque chose qui ressemble à une loi secrète des lieux saints : ils se transmettent la ferveur des foules comme un flambeau, et celui qui s’éteint n’a pas démérité — il a seulement cessé d’être à la mode du ciel.
L’oubli, du reste, avait déjà frappé plus rudement. La Révolution avait abattu les statues, et des salpêtriers s’installèrent dans ses murs pour y fabriquer le salpêtre des canons de la République — la maison de la guérison réquisitionnée pour la poudre, il n’est pas de raccourci plus cruel.
Le XIXe siècle vit pourtant renaître les lieux : une congrégation, les Pères de Garaison, y ouvrit dès 1841 un collège, avant d’en être chassée par les lois de 1905. Et lorsque la Grande Guerre éclata, ces murs voués jadis à la consolation devinrent un camp d’internement pour sujets ennemis — on y enferma, parmi tant d’autres, le théologien alsacien Albert Schweitzer.
Anglèze, loin de la source
Quant à la bergère, elle paya sa vision du prix ordinaire des élus : la dépossession. Retirée au couvent cistercien de Fabas, Anglèze de Sagazan ne revenait plus à Garaison qu’une fois l’an, le jour de la grande fête ; et la foule, avide de reliques, lui coupait des morceaux de sa robe, de sorte qu’elle dut espacer ses venues.
Elle mourut à Fabas en 1582, loin de la source. Il fallut attendre 1958 pour que ses restes rejoignissent enfin le vallon qu’elle avait, dit-on, révélé au monde.
Aujourd’hui, le pèlerin que le hasard égare à Garaison n’y trouve plus de foule, mais une paix d’arbres et de pierre, et ce nom qui veille seul sur le souvenir des guérisons promises. Garaison n’a plus guéri personne depuis longtemps ; il ne guérit plus que sa propre mémoire — et c’est encore, peut-être, le plus durable des miracles.
Sources & bibliographie
Sources anciennes
Pierre Geoffroy, Les Merveilles de Nostre-Dame de Garaison, Bordeaux, 1607.
Étienne Molinier, Le Lys du Val de Garaison, Toulouse, R. Colomiez, 1630.
François Poiré, La Triple Couronne de la Bienheureuse Vierge Mère de Dieu, Paris, 1630.
Pierre Alabert, Les Merveilles de Garaison, Toulouse, J. Boude, 1694.
Revue de Gascogne
Abbé L. Ricaud, « La fin du vieux Garaison », Revue de Gascogne, nouvelle série, t. III, 44ᵉ année, 1903, p. 111-125, puis p. 174-186.
Abbé J. Lestrade, « Le Testament de Jean de Ribeyran [chapelain de Garaison] », Revue de Gascogne, t. III, 1903, p. 27-29.
« À propos de Notre-Dame de Garaison », Revue de Gascogne, 1902, p. 426.
Études modernes
F. Marsan, « Testament [de Jean de Ribeyran] », Revue de Comminges, t. XLI, 1927, p. 31-43.
P.-A. Larrouy, Petite histoire de Notre-Dame de Garaison, Tarbes, Impr. Lesbordes, 1933.
Xavier Recroix, Les peintures du narthex de la chapelle de Garaison, Castelnau-Magnoac, collège de Garaison, 1981, rééd. Pau, 1983 ; Le sanctuaire de Notre-Dame de Garaison, Bagnères-de-Bigorre, Éd. Pyrénéennes, 1990.
Estelle Martinazzo, « Notre-Dame de Garaison, sanctuaire pyrénéen et lieu de pèlerinage à l’heure de la Réforme catholique », Annals du Centre d’Estudis Ribagorçans, 2012-2013, p. 159-171.

