Gabriel de Montgomery
Paris, le 30 juin 1559. Il fait beau dans la rue Saint-Antoine. Devant l'hôtel des Tournelles, on a dressé la lice ; les bannières claquent, les fers des chevaux sonnent sur le pavé, les dames se penchent à leurs galeries de bois. La cour est en fête : Henri II marie Élisabeth, sa fille aînée, à Philippe II d'Espagne, et sa sœur Marguerite au duc de Savoie. Ces noces scellent la paix du Cateau-Cambrésis ; le royaume, après quarante années de guerres d'Italie, croit pouvoir respirer enfin.
Et pourtant, sous la rumeur des cuivres, quelque chose ne va pas. La reine Catherine de Médicis est livide. Elle a passé la nuit à craindre un songe : son époux, la tête ensanglantée, la visière ouverte sur le néant. L'astrologue italien Luca Gaurico, naguère, l'avait prévenue : que le roi évitât les combats singuliers entre la trente-neuvième et la quarante et unième année de son âge. Et voici que le quatrain de Nostradamus, publié quatre ans plus tôt, courait dans les antichambres comme un frisson : dans cage d'or les yeux luy crevera. La cage d'or, n'est-ce point ce heaume doré qui pèse au front du roi ?
Henri II a quarante ans. Il est dans la force de l'âge, vainqueur des tournois précédents, joyeux. Il a déjà rompu plusieurs lances, contre le duc de Guise, contre le duc de Nemours. La fin de l'après-midi vient, l'ombre s'allonge sur le sable, on murmure qu'il est temps d'en finir : des rafraîchissements attendent ces dames. Le roi le sait. Il insiste pourtant. Encore une, dit-il, une dernière, à l'honneur de la reine. Il fait mander Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, capitaine de sa garde écossaise — un beau jeune homme blond, vingt-neuf ans, l'œil tranquille.
Montgomery refuse. Il refuse aussi longtemps qu'on peut refuser à un roi. Catherine fait porter des messages, supplie son mari : Sire, retirez-vous. Le roi s'obstine. Henri II donne enfin l'ordre exprès. Le jeune lion, ce sera Montgomery — vingt-neuf ans contre quarante, et le lion d'azur dans ses armes. Le vieux, c'est le roi.
On baisse les visières. On s'élance. Le choc est effroyable. Les deux lances se rompent au même instant sur les boucliers — et c'est dans une fraction de seconde que le destin du royaume bascule. Un éclat de bois, projeté par l'éclatement de la lance de Montgomery, passe à travers la grille du casque du roi. L'écharde a trouvé le coin de l'œil et s'est enfoncée profondément dans le crâne. L'impensable vient de se réaliser ! Hasard, destin, ou terrible ironie des astres ? À l’instant même où le roi s’effondre, les vieux avertissements, les songes de Catherine et le quatrain de Nostradamus cessent d’être des paroles obscures : ils sont devenus réalité !
Le roi chancelle, embrasse l'encolure de son cheval. On le descend, on le porte à l'hôtel des Tournelles. Ambroise Paré, le plus grand chirurgien du siècle, se penche sur lui. Il fait mander des prisonniers du Grand Châtelet, sur lesquels il reproduit la blessure pour s'exercer ; en vain. L'abcès gagne. Pendant dix jours, Henri II agonise. Il a le temps, dit-on, d'absoudre son partenaire de tournoi : il a fait son devoir d'homme d'armes. Le 10 juillet 1559, le roi rend l'esprit.
Ce jour-là, sans que nul ne le sût encore, les guerres de Religion venaient de commencer. Elles dureraient jusqu'à la fin du siècle.
Le fugitif d'Angleterre
— Où le régicide involontaire devient le bras armé d'une foi —
Gabriel de Lorges fuit. La permission du roi mort ne pèse rien contre la haine d'une veuve italienne, et Catherine n'oublie jamais. Il passe en Angleterre, à la cour d'Élisabeth Ière, et là, dans le froid des palais Tudor, quelque chose en lui se renverse. Le capitaine catholique de la garde écossaise se fait calviniste. Quand il revient en France, c'est en huguenot, et plus seulement : en chef de guerre.
Coligny le distingue. Condé le réclame. Bientôt il commande pour son compte, et la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, voit en lui l'homme qu'il lui faut pour sauver ses États. Car en cette année 1569, les Pyrénées flambent.
Été 1569 : la chevauchée du Béarn
— Trois mille hommes, des églises en cendres, et un pont sur le Gave —
Charles IX a déclaré la confiscation du Béarn de Jeanne. Une armée catholique, conduite par Antoine de Lomagne, vicomte de Terride, a fondu sur le pays, pris Pontacq, saccagé Nay, et tient le siège du dernier réduit de la reine : Navarrenx. Jeanne, réfugiée à La Rochelle, appelle Montgomery au secours.
Il part de Castres le 27 juillet 1569 avec trois mille hommes levés en Quercy et en Albigeois. Sa route est une ligne de fumée. Il passe par Mazères, traverse la Garonne, franchit les hauteurs du Lannemezan. Et sur son chemin, paroisse après paroisse, les églises brûlent. Les enquêtes du clergé en dresseront plus tard la liste : Capvern, Mauvezin, Lutilhous, Tournay, Ozon, Bordes, Ibos, Ossun, Pontacq — soixante villages, peut-être davantage. Les autels sont arrachés, les statues décapitées, les châsses fondues. C'est l'iconoclasme protestant à son point d'incandescence : il ne s'agit plus de réformer le culte, il s'agit de purifier la terre par le feu.
Le 9 août, l'armée arrive devant Navarrenx. Terride a déjà levé le siège. Il se replie sur Orthez, capitale économique du Béarn, plus riche cité du pays, et s'enferme dans le château de Moncade. Montgomery franchit le Gave de Pau sous le feu, taille en pièces les éclaireurs catholiques sur la rive droite, et le 15 août, met le siège devant la ville.
Orthez, 24 août 1569
— Un massacre dont on se souviendra trois ans, jour pour jour —
La ville tombe le 24 août 1569. Terride se rend, sur la promesse de la vie sauve donnée par son propre frère Sérignac, qui combat dans les rangs huguenots. Mais les ordres venus de La Rochelle sont sans pitié — ou bien la troupe, ivre de victoire et de vin pillé, ne se laisse plus retenir. Terride est massacré. Bassillon, gouverneur de Navarrenx, est massacré. Les soldats catholiques sont massacrés.
Pour le clergé, on a inventé autre chose. On ouvre le parapet du Pont-Vieux d'Orthez, ce vieux pont fortifié qui enjambe le Gave de Pau d'un dos d'âne médiéval. Et l'on précipite les prêtres, l'un après l'autre, dans le vide. Les corps tombent dans l'eau verte, puis le courant les emporte. Le curé d'Orthez est de la fournée. La date — il faudra s'en souvenir — est le 24 août 1569.
Trois ans plus tard, jour pour jour, à Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy commence.
Certains historiens ont voulu y voir un acte de vengeance, une mémoire catholique qui aurait attendu son heure. La chose, naturellement, ne se prouve pas. Mais la coïncidence des dates, dans ce siècle où l'on lit le ciel et les chiffres, ne pouvait passer pour une coïncidence.
L'automne de feu : Tarbes, Saint-Sever, Mont-de-Marsan
— Le huguenot devient une rumeur qui marche —
Orthez prise, le Béarn reconquis en trois semaines, Montgomery ne s'arrête pas. Il fond sur Tarbes, qu'il ravage. Il prend Saint-Sever, prend Mont-de-Marsan, rase l'abbaye d'Hagetmau et s'installe sur l'Adour. La Chalosse, le Marsan, la Bigorre — toute la frange occidentale de la Gascogne devient un théâtre de garnisons calvinistes. À Lafitole, près de Maubourguet, sa troupe s'établit en quartiers et entreprend la Rivière-Basse : Marciac saccagée, le prieuré de Madiran, l'église de Soublecause, le monastère de Saint-Mont, l'abbaye de la Case-Dieu, l'abbaye de Tasque pillée, incendiée, à demi détruite — et de nouveau pillée la nuit de Noël 1570, comme par défi au calendrier des hommes.
Castelnau-Rivière-Basse devient le quartier général du baron d'Arros, lieutenant béarnais de Montgomery. Les troupes huguenotes commettent à Artix, à Tarbes, en bien d'autres lieux, des massacres dont la mémoire ne se relèvera pas — ou bien tard, et difficilement.
Face à lui, le vieux maréchal Blaise de Monluc, gouverneur de Guyenne, écumant. À soixante-sept ans, il s'arrache au repos, fortifie Agen, ne peut empêcher Montgomery de passer la Garonne à Port-Sainte-Marie, mais reprend Mont-de-Marsan en septembre 1569 et y ordonne le massacre de la garnison protestante. Œil pour œil. Au siège de Rabastens, en juillet 1570, un coup d'arquebuse lui emporte la moitié du visage : le reste de sa vie, il portera un masque de cuir, et de son château d'Estillac il dictera ces Commentaires qui sont l'un des plus grands livres du siècle. La paix de Saint-Germain, le 8 août 1570, met fin pour un temps à cette troisième guerre. La Gascogne, elle, ne s'en remettra pas avant un demi-siècle.
Le huguenot mis à prix
— Saint-Barthélemy, Domfront, et la place de Grève —
Le 24 août 1572 — encore cette date — Paris bascule dans la nuit. Les huguenots tombent par centaines, puis par milliers, dans toutes les grandes villes du royaume. Coligny est assassiné, défenestré, traîné. Montgomery, lui, est à Paris cette nuit-là. On ne sait par quel miracle, ni par quelle main fidèle, il franchit les portes et gagne la mer. Il passe en Angleterre une seconde fois.
Charles IX et Catherine de Médicis font mettre sa tête à prix. Elle ne se laisse pas longtemps désirer. En 1574, lors de la cinquième guerre de Religion, Montgomery est assiégé dans Domfront, en Normandie, par les troupes du maréchal de Matignon. Il refuse d'abandonner ses hommes ; il négocie une reddition, on lui promet la vie sauve ; on ne la lui donne pas.
On le mène à Paris, à la Conciergerie, dans la tour qui porte aujourd'hui encore son nom. On instruit son procès — pour crime de lèse-majesté, quinze ans après les faits, malgré les édits de pacification qui auraient dû éteindre toute poursuite. Il est torturé. Il est condamné à la décapitation.
Le 26 juin 1574, à la place de Grève, sous une fenêtre de l'Hôtel de Ville où Catherine de Médicis a tenu à se placer, l'homme qui tua son mari un soir de juin pose la nuque sur le billot. On dit qu'il salue Hautemer de Grancey, son ami. On dit qu'il fait sa prière à la foule. On lui apprend, au dernier instant, qu'un édit royal confisque ses biens et prive ses enfants de leurs titres. Il aurait répondu :
Dites à mes enfants que s'ils ne peuvent reprendre ce qui a été pris, je les maudis de ma tombe.
Le couperet tombe. La reine, à sa fenêtre, regarde longuement.
Elle a attendu quinze ans.
Et le quatrain de Nostradamus, qu'on lisait quatre ans avant le tournoi de la rue Saint-Antoine, finissait sur ces mots : deux classes une, puis mourir, mort cruelle. Les commentateurs y ont vu deux blessures en une, deux morts en une. Ils n'ont peut-être pas tout vu. Car deux hommes sont morts cruellement, à quinze ans de distance, dans le même duel commencé un soir de juin et achevé un matin de juin — l'un pour avoir voulu rompre une dernière lance, l'autre pour avoir accompli la prédiction.

