Dominique de Gourgues la dette de Floride
Des bancs d’une galère aux marécages du Nouveau Monde : l’expédition privée d’un gentilhomme gascon qui traversa l’Atlantique pour venger les Français massacrés en Floride.
Avant de commander des hommes et de choisir son rivage, Dominique de Gourgues connut la mer depuis l’endroit où elle paraît la plus immense : le banc d’une galère.
Les galères
La rame faisait dix fois la hauteur d'un homme, et il fallait être cinq, courbés sur le même banc, pour l'arracher à la mer. Dominique de Gourgues tenait la place du bout, celle qu'on réserve aux plus robustes et aux désespérés, là où le bois griffe le ventre à chaque retour. Le sel avait rongé ses poignets ; la chaîne, elle, ne rongeait rien : elle attendait. Au-dessus des bancs, le comite passait, son nerf de bœuf à la main, et le rythme de la nage était le rythme de son fouet.
Il avait porté l'épée, pourtant. Devant Sienne, dans cette Toscane que les soldats du roi disputaient pied à pied aux Impériaux, il avait servi sous Monluc et sous Strozzi, et s'était cru de la race de ceux qui meurent debout. Les Espagnols l'avaient pris vivant — c'était leur manière, et leur insulte. On ne rançonne pas un cadet sans terres : on le vend. De gentilhomme gascon il était devenu, en une nuit, ce que les galères font de tous les hommes : un dos, deux bras, une ration de pain noir.
Ils ne savent pas mon nom, songeait-il en tirant sur le bois, et c'est tant mieux. Le jour où je le leur dirai, ils s'en souviendront.
Le sort eut de l'ironie. Au large de la Sicile, la galère qui le portait vers l'Espagne fut prise à son tour — par les Turcs. Il passa des fers chrétiens aux fers du Grand Seigneur sans même changer de banc, comme on change de maître sans changer de servitude. On le mena à Rhodes, puis à Constantinople, sous un ciel qui n'était plus le sien. Deux années, dit-on. Deux années à ramer vers des ports dont il ignorait les noms, et à comprendre que la mer est la même pour tous ceux qui la regardent d'en bas, depuis le banc.
— Tu rumines, petit. Ça use plus vite que le fouet.
— Je compte.
— Tu comptes quoi ?
— Ce qu'on me doit.
— Personne ne paie, ici.
— L'Espagne paiera.
Le vieux eut ce rire sans bruit des galériens, celui qui ne dérange pas le comite.
La délivrance vint comme dans les vieux récits, par une autre voile à l'horizon : les galères de Malte croisèrent la turque, et le fer changea de camp. Quand on brisa sa chaîne, Gourgues ne remercia personne. Il regarda longtemps ses poignets nus, comme on regarde un visage qu'on n'a pas revu depuis des années, et il n'y lut que deux cicatrices.
Il rentra par les chemins du Sud, plus maigre, plus sec, plus silencieux. La France l'avait oublié ; les guerres avaient continué sans lui, et l'on ne ménage pas, dans la mémoire d'un royaume, une place pour un cadet qu'on a cru mort. Mais il rapportait sous les côtes une chose patiente et froide, logée là comme une pierre. Il avait connu la mer en esclave. Un jour, il y reviendrait en maître — et ce jour-là, c'est lui qui choisirait le rivage.
Il avait connu la mer en esclave. Il y reviendrait en maître.
« Non comme à Français, mais comme à luthériens. »
Trois ans avant l’expédition de Gourgues, la colonie française de Floride est anéantie. À Fort Caroline puis à Matanzas, le massacre donne à la vengeance son motif et bientôt sa formule.
Le crime
Là-bas, de l'autre côté de l'océan, sur une rivière que les Français appelaient la rivière de Mai, un fort de terre et de bois pourrissait doucement dans la chaleur. On l'avait nommé la Caroline, en l'honneur du roi enfant. Quelques centaines de huguenots y mouraient de faim et d'espérance, venus chercher au bout du monde une terre où prier sans qu'on les égorgeât. Ils ignoraient que l'Espagne ne tolérait pas qu'on plantât une croix protestante sur ce qu'elle tenait pour sien — fût-ce un marécage à mille lieues de Séville.
Pedro Menéndez de Avilés le savait, lui. L'adelantado de Floride était un homme de fer et de foi. Philippe II lui avait confié une mission, et Menéndez la portait comme on porte un sacrement : nettoyer. Il fonda d'abord, sur la côte, un poste qu'il baptisa Saint-Augustin, puis, sans attendre, il prit la mer pour le fort français.
La tempête s'en mêla. Le même ouragan qui jeta la flotte de Jean Ribaut à la côte couvrit la marche de Menéndez à travers les terres noyées. Ses hommes pataugèrent trois jours dans l'eau jusqu'au ventre, l'arquebuse levée au-dessus de la tête, maudissant le ciel et bénissant Dieu dans la même haleine. Et au matin du 20 septembre 1565, dans la brume qui montait de la rivière, ils tombèrent sur la Caroline endormie.
Ce ne fut pas une bataille. Ce fut une besogne. On tua les hommes dans leurs lits, sur le seuil, au pied de la palissade ; on épargna quelques femmes, quelques enfants, tandis que René de Laudonnière s'échappait à travers la forêt, presque nu, pour vivre assez longtemps et raconter ce qui s'était passé. Le reste demeura dans la boue rouge, face au ciel.
Restaient les naufragés. Les compagnons de Ribaut, jetés par la tempête sur les bancs de sable plus au sud, errèrent, affamés, jusqu'à une passe étroite où Menéndez les attendait. Il leur fit traverser par petits groupes, les mains liées, de l'autre côté des dunes — là où ceux qui les précédaient ne pouvaient être vus. Et de l'autre côté, l'un après l'autre, on leur ouvrait la gorge.
Jean Ribaut fut de ceux-là. On dit qu'il chanta un psaume avant de mourir ; on dit qu'il offrit une rançon que Menéndez refusa. Que valent les écus d'un hérétique ? L'endroit garde encore aujourd'hui le nom que les Espagnols lui donnèrent : Matanzas. La tuerie.
Et pour que nul n'ignorât le sens de l'ouvrage, Menéndez fit dresser au-dessus des corps un écriteau. Il y avait fait écrire qu'il n'agissait point ainsi comme à Français, mais comme à luthériens. Le sang était politique ; la potence, théologienne.
La nouvelle mit des mois à franchir la mer. Quand elle atteignit la France, elle y trouva un curieux silence. Le roi Charles IX était enfant, sa mère Catherine gouvernait, et l'on maniait l'Espagne comme on manie un animal dangereux enfermé dans la même pièce : à voix basse, sans gestes brusques. On avait marié une fille de France à Philippe II ; on ne romprait pas pour quelques arquebusiers gascons et normands pourrissant sous des arbres inconnus. La cour baissa les yeux. Coligny serra les poings et se tut.
Mais la nouvelle ne tomba pas partout dans le silence. Quelque part dans le Sud, un homme sec, le teint cuit par deux ans de soleil turc, les poignets marqués d'une cicatrice qu'aucune manche ne couvrait tout à fait, écouta jusqu'au bout le récit du marin qui en revenait. Il ne dit rien. Il ne jura pas. La pierre qu'il portait sous les côtes depuis Constantinople remua seulement, une fois, comme un dormeur qui se retourne.
Il avait su, autrefois, ce qu'on doit à l'Espagne. Il venait d'apprendre ce que l'Espagne devait à la France. Et personne, à Paris, ne semblait disposé à présenter la note.
Une guerre privée traverse l’Atlantique.
Trois navires, une centaine d’arquebusiers, quatre-vingts marins et un mensonge : officiellement, l’expédition part pour la Guinée.
La traversée secrète
Vendre. Ce fut le premier acte de la vengeance, et le plus silencieux. Gourgues vendit ce qu'un cadet possède — peu de terres, quelques rentes, un nom qui valait mieux que ses coffres — et ce qui manquait, son frère Antoine le compléta, sans poser de questions, comme on prête à un homme dont on devine qu'il pourrait ne pas revenir. On ne lève pas une guerre privée contre le roi d'Espagne en plein jour. On la prépare comme une conjuration.
Il fallait donc une fable. Gourgues en trouva une, et de fort bonne qualité : armer pour la côte de Guinée, pour la traite, ramener des esclaves et de l'or d'Afrique, comme tant d'autres le faisaient. Pour moins que cela, des hommes étaient prêts à tout et, comme tous ceux qui embarquaient à l’époque, ce voyage-ci promettait d’être particulièrement lucratif. Les commissions furent signées, les passeports délivrés. Personne, à la cour ni au port, ne vit autre chose qu'un gentilhomme désargenté tentant la fortune des mers chaudes.
À Bordeaux, il réunit ses hommes : environ une centaine d'arquebusiers, dont plusieurs gentilshommes gascons venus pour l'aventure plus que pour la solde, et quatre-vingts marins qui ne demandaient pas où ils allaient pourvu qu'ils fussent payés. Trois petits navires, pas davantage. Le 2 août 1567, ils descendirent la Garonne et gagnèrent Royan, où la mer ouverte les attendait.
Puis ce fut l'océan, et l'océan tint ses promesses : le calme qui pourrit l'eau des barriques, la tempête qui couche les mâts, les semaines à ne voir que le cercle gris de l'horizon. On feignit d'abord la route d'Afrique, on toucha les côtes basses du Sud ; puis, un matin, sans explication, le capitaine mit le cap à l'ouest. Les mariniers se regardèrent. La Guinée n'était pas de ce bord-là.
On murmura. Un pilote, plus hardi que les autres, finit par monter jusqu'à la poupe.
— Capitaine. Les hommes voudraient savoir où vous les menez. Ce n'est plus l'Afrique.
Gourgues regarda longtemps la mer avant de répondre.
— Patiente encore. Aux îles, je parlerai.
Aux îles, donc — par le travers de Cuba, sous un ciel qui sentait déjà l'autre continent — il fit rassembler tout l'équipage sur le pont. Les hommes vinrent, méfiants, l'arquebuse encore à l'épaule pour certains, ne sachant s'ils allaient écouter un chef ou désarmer un fou. Gourgues monta sur un affût. Il ne cria pas. Il avait la voix de ceux qui ont longtemps dû se taire.
« Je vous ai menti. Vous avez signé pour la traite et pour l'or. Il n'y aura ni l'un ni l'autre. »
Un grondement courut sur le pont. Il le laissa monter, puis retomber.
« Je vais maintenant vous dire la vérité, et vous jugerez. Vous savez tous ce qui s'est fait en Floride. Nos frères, des Français comme vous, égorgés dans leur sommeil, pendus aux arbres, la gorge ouverte sur le sable d'une passe qu'ils nomment là-bas la Tuerie. Et au-dessus de leurs corps, savez-vous ce que l'Espagnol avait cloué ? Non pas comme à Français — comme à hérétiques. »
« Le roi se tait. La cour baisse les yeux. Moi, je ne sais pas baisser les yeux : j'ai trop ramé, le dos courbé, pour avoir encore appris à le faire. Je vous mène en Floride. Nous irons reprendre ce qu'ils ont pris, et nous leur clouerons au front leur propre leçon. Celui qui ne veut pas me suivre, je le débarque aux îles, sans honte et sans reproche — un homme a le droit de tenir à sa peau. »
« Mais je vous connais. Vous viendrez. »
Ce ne fut pas un murmure, cette fois. Ce fut un cri — le cri rauque d'hommes qui découvrent qu'ils valent davantage que le travail pour lequel on les avait engagés. Pas un ne demanda la chaloupe. Ils sont à moi, pensa Gourgues, et pour la première fois depuis Constantinople, quelque chose qui ressemblait à de la joie remua sous la pierre.
Le lendemain, les trois navires mirent le cap au nord. La mer qui l'avait porté en esclave le portait maintenant vers le rivage qu'il avait choisi. Il en était le maître. Il ne lui restait plus qu'à le prendre.
La reprise
La chaleur, les roseaux, les eaux brunes et les moustiques. Devant les trois forts espagnols, la vengeance française rencontre celle des Timucua.
La reprise
Floride. Le mot ne disait rien de la chaleur épaisse, des moustiques en nuages, de la rivière brune où dormaient les alligators. Un pilote conduisit les trois navires jusqu'à l'embouchure que les Français connaissaient — la rivière de Mai — et Gourgues comprit qu'il touchait enfin la terre qu'il portait en lui depuis Bordeaux. Quelque part en amont fumaient les feux des forts espagnols. Il ne donna pas l'ordre d'attaquer. Pas encore. Il lui manquait une chose qu'aucun arquebusier ne pouvait fournir : la connaissance du pays. Et le pays avait, lui aussi, ses comptes à régler.
Les Timucua vinrent en armes, d'abord méfiants comme on l'est de toute voile blanche — car la dernière fois qu'un navire était venu, c'était celui des Espagnols. Mais parmi les hommes de Gourgues marchait un jeune Français, survivant de l'ancienne colonie, qui avait vécu parmi les Indiens et parlait leur langue. Il s'avança seul, les mains ouvertes, et parla. Quand les guerriers comprirent que ces nouveaux venus haïssaient l'Espagnol autant qu'eux, leurs arcs s'abaissèrent.
On mena Gourgues au vieux chef Satouriona. Le cacique était un homme âgé, le corps peint, le regard dur ; il avait connu les premiers Français, les avait aidés, puis avait vu l'Espagnol s'installer sur leurs cendres, prendre les terres, brûler les villages. Par la bouche du jeune interprète, il raconta sa rancune, et elle était à la mesure de celle de Gourgues. Deux vengeances se reconnurent.
— Dis au chef blanc que mes guerriers marcheront avec lui. Mais que les forts soient à lui ; les Espagnols qui en sortiront vivants seront à nous.
Gourgues n'eut pas à réfléchir longtemps.
— Dis-lui que c'est entendu.
Ils étaient trois, les forts. Le grand, San Mateo, bâti sur les ruines mêmes de La Caroline — une insulte de pierre, dressée là exprès — gardait l'amont avec sa forte garnison. Mais deux ouvrages plus modestes, San Gabriel et San Esteban, commandaient l'embouchure. On commencerait par eux : prendre la gorge avant le cœur.
L'attaque vint à l'aube, le 24 avril 1568, par la forêt, sans tambour ni trompette. Les Français surgirent des arbres au moment où les sentinelles bâillaient encore ; les Timucua jaillirent des roseaux. Ce fut bref et terrible. Le premier fort tomba presque sans un cri ; le second, alerté, se défendit le temps d'une décharge avant d'être submergé. Les fuyards qui gagnèrent les bois n'y trouvèrent que les flèches de Satouriona. Le sang espagnol, pour la première fois, coulait sur cette terre.
Restait San Mateo. Gourgues n'attaqua pas frontalement une place tenue par des centaines d'hommes : il attendit, embusqué à la lisière, et laissa la panique faire son œuvre. Quand la garnison, voyant tomber les deux forts d'aval, voulut sortir pour reconnaître l'ennemi, elle se jeta dans l'embuscade. Le reste fut une déroute. On prit la citadelle dans la confusion d'un repas interrompu, les Espagnols courant vers des armes qu'ils n'eurent pas le temps de saisir. À la nuit, le drapeau de Philippe II ne flottait plus sur la rivière de Mai.
Vint alors l'heure pour laquelle Gourgues avait vendu ses terres, courbé son dos, traversé deux océans. On rassembla les prisonniers sous les grands arbres — les mêmes peut-être auxquels les Français avaient été pendus trois ans plus tôt. Gourgues les regarda. La tradition lui prête ni fièvre ni ivresse : seulement la froide exactitude d'un homme qui règle enfin un compte trop longtemps différé.
Non comme à Espagnols, mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers.
On les pendit aux branches. Et au-dessus d'eux, Gourgues fit clouer une planche où l'on avait gravé, au fer rouge, qu'il n'agissait point ainsi comme à Espagnols ni comme à marins, mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers. La même phrase que Menéndez, mot pour mot dans sa structure, entièrement retournée. La potence avait changé de théologie.
Puis il fit raser les forts. Pierre après pierre, poutre après poutre, jusqu'à ce qu'il ne restât rien — ni de la Caroline française, ni du San Mateo espagnol. Comme si cette terre, pour un instant, redevenait celle de Satouriona. Le 3 mai 1568, les trois petits navires reprirent la mer, allégés d'un poids que les coffres ne mesurent pas.
Derrière eux, sur la rive vide, les arbres portaient leur étrange fruit, et le silence revenait lentement sur la rivière de Mai.
Vengé en Floride, suspect en France.
La Rochelle l’accueille en héros. Paris, embarrassé par sa victoire privée contre le roi d’Espagne, préfère qu’il disparaisse.
Le retour et l'oubli
Trente-quatre jours de mer, onze cents lieues dans le sillage, et un matin de Pentecôte, au début de juin 1568, les trois navires entrèrent dans le port de La Rochelle. La ville était huguenote, et la ville savait déjà. Quand on comprit qui était cet homme maigre descendu de ces coques fatiguées — celui qui avait vengé la Floride pendant que le roi se taisait — la cité protestante lui fit accueil comme à l'un des siens. On le pressa, on le toucha, on voulut entendre de sa bouche l'histoire de l'écriteau retourné. À Bordeaux, où il alla rendre compte, le vieux Monluc le reçut chaleureusement, en soldat qui reconnaît un soldat. Et l'on dit que l'amiral de Coligny, à la nouvelle, ne cacha pas sa joie. Loin derrière, sur l'océan, les voiles espagnoles lancées à sa poursuite avaient perdu sa trace quelque part vers la baie de Blaye. Pour quelques semaines, Dominique de Gourgues fut un héros.
Quelques semaines.
Car il monta à Paris, comme il convenait, pour présenter au roi l'hommage de sa victoire — et c'est à Paris que la mer se referma sur lui une seconde fois. La cour ne voulait pas de ce triomphe. Charles IX était jeune, Catherine gouvernait, et l'on avait passé trop d'années à ménager l'Espagne pour qu'un capitaine gascon vînt, en une saison, jeter l'édifice à terre. Philippe II, furieux, réclamait justice ; on murmurait qu'il avait mis la tête de Gourgues à prix. Le héros devint, du jour au lendemain, un embarras. On lui fit comprendre qu'il valait mieux, pour tout le monde, qu'il disparût.
Il disparut.
Celui qui avait repris un fort à l'autre bout du monde dut se cacher dans son propre royaume. Il vécut des années à Rouen, presque dans la misère, abrité par le président de Marigny, attendant que s'éteignît la colère des rois. J'ai vengé la France, pensa-t-il sans doute dans le silence de ces années grises, et la France me cache comme une erreur. La pierre qu'il portait sous les côtes n'avait pas fondu ; elle s'était seulement refroidie.
Le temps fit son œuvre, comme toujours. Vers 1572, la cour lui rendit ses faveurs et un commandement : on lui confia un vaisseau, le plus fort d'une escadre. Et l'ironie eut le dernier mot — car cette escadre, on l'envoya devant La Rochelle. La même La Rochelle qui l'avait célébré en libérateur, il revenait l'assiéger, ses canons tournés contre les huguenots dont il avait jadis vengé les frères. Il servit le roi, parce qu'on sert le roi. Mais quel goût devait avoir, dans sa bouche, celui de ce port.
Puis les années passèrent encore, et l'on entendit peu parler de lui. Le vieux soldat vieillissait, sans terres, sans fils — rien qu'une fille naturelle, Claude, qu'il nommerait dans son testament. On l'eût cru fini.
C'est alors, en 1592, que la mer l'appela une dernière fois. Dom António, prétendant à la couronne de Portugal, cherchait un homme pour conduire une flotte contre Philippe II — contre l'Espagne, toujours l'Espagne, comme si le destin lui rendait, au crépuscule, l'ennemi de sa jeunesse. On vint trouver le vieillard. On lui offrit le commandement. Et le feu, qu'on croyait sous la cendre, se ralluma soudain : il accepta. Courber encore une fois le dos sur le pont d'un navire, mettre encore une fois le cap vers l'Espagne — cette fois en maître, cette fois en chef de flotte.
Il n'embarqua jamais. À Tours, sur le chemin de son dernier départ, le mal le prit, brutal, et l'emporta. C'était en 1593. Il mourut à terre, loin de la mer, son ultime vengeance encore au fond de lui, intacte et inaccomplie — la seule, peut-être, qu'il n'eut pas le temps de régler.
De lui, presque rien ne resta : aucune tombe que l'on montre, aucun fils pour porter le nom, un portrait dont nul ne garantit l'authenticité, et le récit — partisan, magnifique — d'une équipée que la France avait préféré oublier.
Si vous passez à Mont-de-Marsan, dans la vieille ville née au confluent de la Douze et du Midou, une rue étroite porte son nom, inscrit au registre du Cadastre en 1845 : Dominique de Gourgues. On dit que « gourgue » est un mot gascon désignant une source d'eau profonde près d'une maison. De cet homme qui avait connu toutes les mers, toutes les souffrances, il ne reste même pas la source qui le vit naître : quelques pavés seulement, et le pas indifférent de l'oubli.
Une dette réglée, un homme effacé
La cour avait choisi le silence. Gourgues choisit l’océan. Il revint avec la dette acquittée — et découvrit qu’un royaume peut préférer oublier celui qui a vengé son honneur sans permission.
Repères bibliographiques
Ouvrages
Paul Gaffarel, Histoire de la Floride française, Paris, Firmin-Didot, 1875. Numérisé sur Gallica ; recueillit notamment le texte de La Reprinse de la Floride.
Chroniques de la guerre de Floride. Une Saint-Barthélemy au Nouveau Monde, 1562-1568 (Laudonnière, Le Challeux, de Gourgues), préface de Frank Lestringant, textes établis par Jocelyn Nayrand, Le Passager clandestin, 2012.
Études
Léonce Couture, « Dominique de Gourgues », Revue de Gascogne, 1869, p. 5 et 67.
Jean-François Bladé, « Lettre sur la religion de Dominique de Gourgues », Revue de Gascogne, 1861, p. 331.
Frank Lestringant, Le Théâtre de la Floride, Paris, PUPS, 2017 ; du même auteur, Le Huguenot et le Sauvage, 1990, plusieurs rééditions.
Sources anciennes
Dominique de Gourgues (attribué) / Pierre de Vaquieux, La Reprinse de la Floride, vers 1570. Récit partisan ; manuscrits à la Bibliothèque nationale de France et à la Library of Congress.
René de Laudonnière, L'Histoire notable de la Floride, 1586.
Nicolas Le Challeux, Discours de l'histoire de la Floride, Dieppe, 1566.
Jacques Le Moyne de Morgues, Brevis narratio…, gravures de Théodore de Bry, Francfort, 1591.

