Destins de Gascogne

La rencontre

18 octobre 1564
Salon-de-Crau · Nostradamus · Henri de Navarre
Le 18 octobre 1564, Catherine de Médicis rend visite à Nostradamus. On présente à ce dernier un lointain cousin des prestigieux fils de France, un petit prince béarnais. La scène est brève. Et pourtant, ce jour-là, sans que personne ne s’en aperçoive, le destin du royaume de France vient peut-être de basculer.
I

Le cortège

Il y a, ce matin-là, comme une chose immense qui avance dans la plaine de Crau. On la voit de loin, depuis les premiers reliefs des Alpilles : une longue traînée de poussière qui se déploie sur cinq lieues de chemin, et que le vent d’octobre rabat par moments contre les oliviers gris. Cela monte, descend, contourne les bosquets, franchit les ruisseaux, et reprend sa marche à l’allure grave d’une procession qu’on aurait disposée en colonne militaire. Nul ne se souvient d’avoir vu pareil convoi. Les bergers laissent leurs bêtes pour s’avancer sur les éminences ; les paysans, dans les champs, s’arrêtent et se découvrent ; les enfants courent au-devant et reviennent en criant qu’on n’en voit pas la fin.

Car ce n’est pas une armée qui passe, ni un pèlerinage, ni une de ces caravanes de marchands qui montent vers Marseille à l’automne. C’est la cour de France en marche, et la cour de France traverse son royaume.

Ils sont, dit-on, cinq mille — d’autres prétendent quinze mille, et ces deux nombres également exorbitants sont sans doute également vrais selon les jours et les étapes. On a compté huit mille chevaux et mulets ; il en faut soixante pour les seuls meubles de la reine, et deux uniquement pour ses confitures et ses fruits. On a chargé sur les chariots les coffres ferrés, les lits démontés, les tréteaux des banquets, les bancs sculptés, les tapisseries roulées dans leurs étuis de toile, les ornements de chapelle, les armoires aux robes des dames d’honneur, les services de table en argent, les caisses d’almanachs et de psautiers, les cages où les perroquets crient à chaque cahot, les meutes de chiens qu’on tient en laisse, les ours en cage, les singes du Levant. On a laissé les lions à Amboise, parce que les lions, à la fin, refusaient de marcher. Le reste suit, et tient bon.

Aux flancs de cette ville mouvante, on entend résonner cinquante orchestres, des fifres, des tambours, des violons italiens du roi qu’un certain Nicolas de La Grotte commande avec autorité depuis le premier mois du voyage. À l’avant ouvrent des hérauts en livrée, des gentilshommes à cheval, les pages portant les couleurs des grandes maisons. Au centre, dans un dais de velours et sous escorte de cent gardes, avance la litière de Catherine. Derrière elle, le jeune roi, ses frères, les princes du sang, les ambassadeurs étrangers qu’on traîne d’étape en étape pour leur faire admirer la magnificence française. Puis les dames — quatre-vingts dames d’honneur de la reine seule, leurs propres cours, leurs propres bagages —, puis les fonctionnaires de l’État, les conseillers, les maîtres des requêtes, les évêques, les pasteurs. Puis le bas peuple du voyage : valets, cuisiniers, fauconniers, palefreniers, savetiers, blanchisseuses, nourrices. Une ville. Une ville qui marche depuis février.

Car voilà près de huit mois, déjà, que cette caravane a quitté les fastes inauguraux de Fontainebleau. La reine mère y avait donné, dans le parc, des fêtes que personne, dans le royaume, ne veut oublier — ballets mythologiques, joutes nautiques sur l’étang, théâtres en plein air, mascarades qui duraient jusqu’à l’aube. C’était l’éclat même de la France qu’elle avait voulu montrer aux ambassadeurs de toutes les puissances chrétiennes. Et c’est ce même éclat qu’elle promène aujourd’hui par les routes du royaume, comme on porte une châsse en procession à travers une paroisse pour obtenir la pluie.

Ce qu’elle veut obtenir, ce n’est pas la pluie. C’est la paix.

Le royaume, en cet automne 1564, sort à peine de sa première guerre de religion. La paix d’Amboise a été signée dix-huit mois plus tôt — un édit boiteux qui accorde aux huguenots une liberté de culte mesurée, et que personne n’observe vraiment. Les villes du Midi sont des poudrières où couvent les vengeances. La Provence elle-même a connu de sanglants épisodes ; à quelques journées de marche, on montre encore aux voyageurs les ruines des temples calvinistes incendiés et celles des églises catholiques saccagées, parfois dans les mêmes villages.

Et Catherine de Médicis, qui n’a jamais cessé de croire qu’on pouvait gouverner par l’équilibre des partis, a conçu cette idée — plus politique qu’aucune autre, peut-être, de son long règne en coulisses — qu’il fallait promener son fils-roi à travers ses provinces, le faire voir, le faire toucher du regard, le présenter physiquement à un peuple qui ne savait plus très bien à qui obéir. Le roi existe ; le roi est jeune ; le roi voyage à travers ses sujets ; donc le royaume tient.

C’est pour cela que la cour entière est en marche depuis Fontainebleau. C’est pour cela qu’elle a déjà traversé la Champagne, la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné. C’est pour cela qu’elle a longé le Rhône jusqu’à Avignon, et qu’elle redescend maintenant vers Marseille par les routes du sel, en s’arrêtant dans chaque ville pour des entrées triomphales aux arcs de fleurs et aux vers de circonstance. C’est pour cela qu’elle s’apprête, en ce 17 octobre, à faire halte dans une petite ville de la Crau qu’aucune carte de cour n’aurait jamais retenue, et qui s’appelle Salon.

Elle s’y arrête pour une seule raison.

Il y a, dans cette ville, un homme que la reine veut voir. Elle l’a déjà fait venir à Paris, neuf ans plus tôt, pour qu’il se penche sur les berceaux de ses enfants. Et ce qu’elle veut, en ce mois d’octobre 1564, c’est revoir cet homme. Car, dans un monde où rien n’est sûr, où toutes les certitudes sont bouleversées, où tout ce qui paraissait intangible s’écroule, il reste une chose qui ne ment jamais : les astres. Ils sont là, constamment, vigilants, au-dessus de nos têtes. Ils ne varient jamais, ils nous marquent à notre naissance et, pour qui sait les comprendre, pour qui sait les écouter, il y a matière à infinité de savoir. À qui d’autre se fier quand tout n’est plus que mensonge ?

Mais si les astres ont des courses rationnelles qui ne dévient jamais, ce qui va se produire le lendemain 18 octobre dépasse l’entendement. C’est une rencontre, une simple rencontre, entre un jeune garçon qui rentre à peine en adolescence et un très vieil homme à la fin de sa vie. La scène est d’une banalité affligeante : le vieil homme étant réputé médecin, on lui fait examiner le gamin qui est issu d’une obscure parentèle de la famille royale. Défiant la course mathématique des astres, le fil du destin vient de dévier. Comme tous les événements majeurs, personne ne s’aperçoit de rien. En ce 18 octobre 1564, le destin du royaume de France vient de basculer.

◆ ◆ ◆
II

Les voyageurs

L’âme de cette ville mouvante, c’est Catherine de Médicis. C’est une vieille femme déjà, elle a quarante-cinq ans, mais a-t-elle jamais vraiment été jeune ?

À quatorze ans, elle avait été mariée à un propre à rien, le fils cadet de François Ier. Mariage malheureux. Pendant dix ans, elle a porté la honte d’une stérilité qui faisait jaser la cour et qu’on lui attribuait bien naturellement.

Pourtant, elle monte en grade ! Entre-temps, le cadet promis à rien est devenu dauphin de France par la grâce divine de la mort de son frère aîné en 1536. C’est au moins une consolation. Et puis c’est le miracle : à partir de 1544, elle donne naissance à un fils, François, puis ensuite à neuf autres enfants. Trois mourront en bas âge.

Elle porte le deuil depuis cinq ans, toujours tout de noir vêtue depuis la mort de son mari, Henri II, mort accidentellement dans un tournoi. Mais au fond, elle a toujours été veuve car, si elle a fini par accomplir, laborieusement, ce à quoi une reine de France est destinée, à savoir concevoir des héritiers, elle n’en a pas moins fait le deuil de son mariage.

Car elle a une rivale en la personne de Diane de Poitiers. Ce n’est pas compliqué, elle a tout ce qu’elle n’a pas et n’aura jamais : la beauté, le charme, la joie, la finesse, l’œil qui pétille, et ses seins… oh qu’ils sont beaux !

Bah… tout passe et, à la mort du roi, Diane a été chassée. Mais, au fond, malgré les ricanements de la cour, peu en chaut à Catherine. Elle n’a été jalouse que pour la forme car sa vraie passion à elle, c’est le pouvoir. Elle n’est pas florentine pour rien. Un époux mort, des fils en bas âge, son heure est venue.

Il faut dire que ce n’est pas le roi actuel qui va lui faire de l’ombre : Charles IX a quatorze ans. Il est mince, pâle, l’allure aussi incertaine que l’esprit. Il est roi de France depuis quatre ans, depuis ce jour de décembre 1560 où son frère aîné, François II, est mort. Charles a hérité du trône à dix ans. Il a été couronné à Reims dans une cérémonie où il pleurait, dit-on, et où sa mère se tenait près de lui en lui tenant la main. Depuis, elle n’a cessé de lui tenir. Sa vraie passion est la chasse, le jeu de paume. Si son frère aîné avait donné très tôt des signes d’une santé incertaine, ce n’est pas son cas à lui. Mais son esprit toujours inquiet, ses sautes d’humeur, l’ombre écrasante de sa mère font augurer d’un règne peu glorieux.

À côté de lui, son frère Henri, duc d’Anjou, treize ans, regarde le paysage avec ces yeux noirs intelligents qu’on lui connaît dès l’enfance. C’est le préféré de sa mère, et il le sait. Catherine a fait peindre son portrait dix fois ; elle écrit de lui, dans ses lettres, avec une tendresse qu’elle réserve à lui seul. C’est l’enfant brillant, beau, élégant, déjà coquet, qui aime les bijoux et les habits brodés. Cette préférence n’a pas échappé au roi. Il faudra qu’il s’en débarrasse au plus vite, mais d’une manière subtile. Quoi de mieux qu’un avancement… une couronne, mais loin, très loin, dans un pays perdu… pourquoi pas en Pologne ?

Plus loin dans le cortège court, monté sur un poney qu’un page tient par la bride, un enfant turbulent, brun, déjà jaloux de ses frères : François, duc d’Alençon, neuf ans. C’est le dernier des fils de Catherine. Il a, dit-on, un caractère difficile, des accès de colère que sa mère excuse parce qu’il est le plus jeune. Son rôle, il l’entrevoit déjà confusément : pourrir la vie de ses frères aînés par des complots bien mijotés. En cette époque de trahison, ça ne devrait pas être bien difficile…

Et puis il y a la fille — la seule fille survivante de Catherine, après la mort en bas âge de la petite Victoire en 1556. Marguerite de Valois, onze ans, déjà belle d’une beauté qui fait taire les courtisans. On l’appelle Marguerite, mais depuis qu’elle a joué le rôle de Margot dans la pastorale composée par Nicolas de La Grotte pour les divertissements du voyage, ce nom-là lui est resté. Elle a les cheveux noirs très épais qu’elle tient de sa mère, le teint mat, les yeux vifs. Elle rit beaucoup. Elle danse déjà avec une grâce qui n’est plus celle d’une enfant. On la mariera, c’est entendu, et son mariage sera politique — comme tous les mariages de princesses, et plus que d’autres encore parce qu’elle est la seule fille qui reste. Sa mère y pense déjà. Margot, elle, a surtout compris l’attrait qu’elle exerce auprès des hommes. Dieu sait si elle en usera…

Voilà donc, dans le cœur de la caravane, les cinq enfants vivants de Catherine et d’Henri II. Le roi qui règne, deux frères en bonne santé. La maison de France, au centre du cortège qui traverse la Crau ce 17 octobre 1564, paraît à un observateur bien informé l’une des plus solidement établies de la chrétienté malgré les temps troublés.

Reste un enfant qu’on n’a pas encore nommé.

Il chevauche un peu en arrière, parmi les cadets et leurs précepteurs, sur un cheval qu’on lui a prêté à la dernière étape parce que le sien boitait. C’est un garçon brun de presque onze ans, robuste, le teint hâlé des enfants de campagne. Il s’appelle Henri de Bourbon, on l’a fait duc de Vendôme à la mort de son père Antoine en 1562, et il est par sa mère prince de Navarre. Tu parles d’un prince ! Un paysan oui ! Il baragouine un français mêlé de gascon, ou l’inverse, il est joyeux et turbulent, un vrai luron !

Le petit Henri, depuis quelques mois, est confié à la garde de Catherine de Médicis qui veut tenir à l’œil cet enfant, fils de la très protestante reine de Navarre, Jeanne d’Albret. Bien sûr, l’enfant en lui-même n’est rien pour la couronne, tout juste un cousin éloigné, très éloigné puisqu’il faut remonter quinze générations en arrière pour trouver une parenté avec la famille royale : il est en effet issu du sixième fils de Saint Louis, Robert de Clermont ! Mais Catherine aime bien contrôler tous ses pions et, derrière lui, c’est Jeanne d’Albret, qu’elle hait d’une haine instinctive, qu’elle vise.

Mais les astres n’ont pas révélé toutes leurs surprises.

✦ ✦ ✦
III

Salon-de-Crau, 18 octobre 1564

Salon-de-Crau est une petite ville. Elle compte deux ou trois mille âmes, des moulins à vent qui tournent au mistral, une collégiale, un château des archevêques d’Arles. Le cortège royal y est entré la veille au soir, sous la pluie d’octobre, et s’y est dispersé dans les hôtelleries et les maisons réquisitionnées. La caravane occupe la ville comme une marée occupe une crique — elle la remplit, elle la déborde, elle s’écoule dans les ruelles. Catherine de Médicis loge au château ; le jeune roi avec elle ; les princes dans des hôtels particuliers du centre.

Au matin du 18 octobre, la reine descend en ville.

Elle se rend dans une maison qui regarde la place — une maison étroite, à plusieurs étages, dont le rez-de-chaussée fait office de cabinet d’apothicaire et dont le dernier étage est occupé par le maître de céans.

Le maître de céans s’appelle Michel de Nostredame. La reine le connaît. Elle l’a fait venir à la cour neuf ans plus tôt, en 1555, pour qu’il établisse l’horoscope de ses enfants, et elle a depuis lors multiplié les attentions et les mandements. Elle l’a fait nommer médecin et conseiller du roi par patente. Elle lit ses almanachs, elle lit ses Centuries, elle correspond avec lui par messagers spéciaux. Aujourd’hui, elle vient en personne. C’est, dans une vie de souveraine, l’hommage le plus haut qu’on puisse rendre à un sujet : se déplacer chez lui.

Qui est-il, cet homme ? On le connaît mal, à dire vrai. Il serait né en Provence, à Saint-Rémy, en 1503 — il a donc soixante ans passés. Il a étudié la médecine à Montpellier, il a soigné les pestiférés à Aix et à Lyon dans les années trente. Il est connu parce qu’il publie des almanachs très populaires, mêlant prévisions météorologiques et conseils médicaux, qui se vendent jusqu’aux foires les plus reculées du royaume. Il a publié, à partir de 1555, des recueils de quatrains qu’on appelle Les Prophéties.

La reine, on l’a dit, raffole des astrologues. La voix de Dieu se perd, surtout depuis que cette religion prétendument réformée se répand comme un fléau en osant dire que chaque homme ou femme peut être le récipiendaire de la voix divine et qu’on n’a pas besoin de prêtres, ni d’église. Tout ce qu’on a cru vrai, qui a toujours été, devient faux !

Seuls les astres ne mentent pas et celui qui la reçoit avec respect et bonhomie sait les entendre. Dans le voile obscur de la vie humaine, il fait partie de ceux qui savent.

Aussi, la visite de ce jour-ci est une visite de courtoisie, presque amicale. Nostradamus s’entretient avec la reine, les enfants royaux qu’on lui présente. Il offre des almanachs dédicacés. Il reçoit des présents.

À un moment de la matinée, l’enfant obscur, le petit Béarnais, est amené à Nostradamus qui le fait passer dans la pièce voisine. « Viens petit, je vais t’examiner. » L’enfant suit, accompagné du sieur de La Gaucherie, d’un secrétaire, de quelques personnes.

Nostradamus regarde l’enfant.

Il lui demande de se déshabiller. L’enfant rechigne. Plus tard, devenu roi, il racontera lui-même la scène à son cousin Charles IX, en plaisantant : il avait cru, sur le moment, qu’on voulait lui donner le fouet !

Pour l’heure, il se laisse faire. Il se tient debout, nu, au centre de la pièce. La lumière d’octobre tombe par la fenêtre, oblique, déjà jaune. On entend, dans la rue, les bruits du cortège qui se prépare à reprendre la route vers Marseille.

Nostradamus s’approche. Il pose ses mains sur les épaules de l’enfant. Il examine la peau, le dos, les membres. Il fait tourner l’enfant lentement. Il regarde ses pieds, ses genoux, ses mains. Il revient au visage. Il prend le menton entre deux doigts et l’incline vers la lumière. Il regarde longtemps les yeux. Il passe les doigts dans les cheveux.

Ce qui frappe, dans la pièce, c’est le temps que cela dure.

Personne, dans la pièce, ne dit rien. Personne ne demande à Nostradamus pourquoi il prend tant de temps. On le laisse faire. On attend.

Et puis, à un moment, Nostradamus se redresse.

Il a fini. Il fait un signe ; on rhabille l’enfant. Il se tourne vers le précepteur, le sieur de La Gaucherie, qui s’avance.

Il prononce alors, à voix posée, devant les témoins qui sont dans la pièce, une phrase courte. Une phrase de huit mots, suivie d’une seconde, plus longue, qu’il adresse plus particulièrement au précepteur. Personne, sur le moment, ne réagit. Personne ne comprend ce qu’il vient de dire. La phrase tombe dans le silence de la pièce comme tombe une feuille, sans bruit, sans suite.

L’enfant se rhabille. On le remercie. On le reconduit dehors. La consultation est terminée. La reine prend congé. Le cortège, en bas, s’ébranle déjà.

À midi, la cour de France a quitté Salon. Sans le savoir, Catherine de Médicis vient d’avoir la réponse à toutes ses questions.

◆ ◆ ◆
IV

La phrase

À midi, donc, nous quittâmes Salon. Le cortège avait repris sa marche vers Marseille, où nous attendaient de nouvelles fêtes. Ce voyage est épuisant et interminable. Un vent d’ouest dispersait la poussière sur la plaine. Le bruit est incessant. Et puis, encore une fois, il faudra chercher une hostellerie, introuvable, et dormir n’importe où, sans compter la restauration, payée à prix d’or par tous ces coquins d’aubergistes. En parlant de coquins, tiens, voilà pour toi, jeune malappris qui viens rober quelques broutilles. Un bon coup de verge plutôt !

Je me rapprochais alors de Monsieur de La Gaucherie que j’avais trouvé songeur et solitaire au milieu de tout ce tumulte.

« Oh, c’est vous Lavergne », me dit-il, « oui, je suis en grande songerie depuis tout à l’heure, je l’avoue. »

— Pourtant, lui répondis-je, le voyage se passe bien. Je craignais quelque malveillance de la reine, mais non. Regardez, Henri se porte très bien et joue même avec le roi et ses cousins.

« Non, non, ce n’est pas à cela que je songeais. Je songeais à ce que toute ma science, ou prétendue telle, était peut-être vaine. Je songeais à une énigme dont je ne connais pas la clef, comme ces anciens augures que, dit-on, les Grecs allaient autrefois consulter. Allons, sans doute est-ce la lassitude du voyage et je me tourmente l’esprit pour rien. »

— Mais quel est donc, si vous me permettez, l’objet de votre tourment ?

« La phrase qu’a prononcée Monsieur de Nostredame ce matin. »

— Et quelle est-elle ?

« Vous n’avez pas entendu ? Juste après qu’il eut examiné l’enfant, il m’a dit :

C’est lui qui aura tout l’héritage.
Et si Dieu vous fait grâce de vivre jusque-là,
vous aurez pour maître un roi de France et de Navarre.

C’est étrange, n’est-ce pas ? J’ai beau retourner ces mots tout simples dans mon esprit dans tous les sens, je ne parviens pas à en trouver la signification. »

Ainsi parlait le sieur de La Gaucherie en ce 18 octobre 1564.

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Clausule

Le voile du temps

Le temps a passé, long, cruel. La Faucheuse va bientôt me prendre comme elle a pris tous les miens, et bien d’autres. De tous ceux que j’ai connus, il ne reste personne. Mais j’ai vécu pire : l’affreuse incertitude des choses. Il ne suffisait pas que je connaisse, depuis l’enfance, le fil ténu de la vie, reprise aussitôt que donnée, non sans avoir, au passage, recueilli toutes ses amertumes ; il fallait encore que j’aie vu la fin d’un monde, que j’aie touché du doigt celle de toutes mes certitudes.

Dieu a voulu que je vive un siècle absurde, un siècle de sang. Puissent les générations à venir ne pas connaître ce que j’ai vécu, mais j’ai sondé les profondeurs de l’âme humaine, et n’y ai vu que malheur et déraison.

Une seule fois, j’ai rencontré un homme qui avait déchiré le voile qui nous entoure, un homme qui savait. C’était il y a longtemps, très longtemps. Ma mémoire, comme ma vue, s’obscurcit, mais je me rappelle la scène comme si c’était hier. Cet homme avait vu dans un petit paysan béarnais notre futur roi.

Cet enfant, c’est désormais notre roi, Henri IV. Tous les autres sont morts et disparus, et une nouvelle ère a commencé. J’ai vu s’accomplir l’impossible. J’ai rencontré un homme qui a su déchirer la trame du temps. Peut-être que ma vie n’aura pas été vaine…

Un enfant sans avenir rencontra le Devin.
Vingt-cinq ans plus tard, il portait tout l’héritage.
Repère généalogique

Pourquoi les Valois cèdent la couronne aux Bourbons

Généalogie simplifiée montrant pourquoi les Valois cèdent la couronne aux Bourbons en 1589
Schéma volontairement simplifié : les Bourbons ne « remplacent » pas les Valois par hasard. Ils appartiennent eux aussi à la maison capétienne et deviennent, à l’extinction masculine des Valois, les plus proches héritiers mâles selon la loi salique.
Notice bibliographique

Sur le grand voyage royal de Charles IX : Abel Jouan, Recueil et discours du voyage du roi Charles IX, 1566 ; Victor-Louis Bourrilly, Le voyage de Charles IX à travers la France.

Sur Catherine de Médicis et les Valois : Jean-Hippolyte Mariéjol, Catherine de Médicis ; Denis Crouzet, Catherine de Médicis ; Jean-François Solnon, Catherine de Médicis.

Sur Henri IV et la succession de 1589 : Jean-Pierre Babelon, Henri IV ; Nicolas Le Roux, Un régicide au nom de Dieu. L’assassinat d’Henri III ; Roland Mousnier, L’Assassinat d’Henri IV.

Sur Nostradamus : Pierre Brind’Amour, Nostradamus astrophile ; Michel Chomarat, Bibliographie Nostradamus ; Edgar Leoni, Nostradamus and His Prophecies.

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