Les épouses de Cybèle
Il est, sur la hauteur de Lectoure, une mémoire si ancienne que les pierres elles-mêmes ont fini par l’oublier. Avant que la cathédrale n’y dressât ses contreforts, avant que le nom du Christ n’y fût murmuré sous la voûte, une autre Mère y régnait, venue des montagnes de Phrygie avec ses prêtres mutilés et le fracas de ses tambours : Cybèle, la Grande Mère des dieux, à qui l’on saignait des taureaux dans le crépuscule des vieilles religions.
Les femmes de la cité y descendaient sous la bête immolée et recevaient sur le visage le sang chaud qui devait les faire renaître ; puis elles faisaient graver leur nom dans le marbre, croyant l’y inscrire pour l’éternité. L’éternité… Le rêve impossible de l’Homme.
Car un jour les dieux se turent. Leurs autels, retournés, oubliés, allèrent porter la table d’un autre culte ou caler les piliers d’une halle aux grains ; et il fallut qu’un humble maître de dessin, vingt siècles après le dernier taureau, les ramassât un à un pour qu’on entendît de nouveau, sous le silence du calcaire, le nom de ces femmes qui avaient cru tromper la mort.
Elles s’appelaient Junia Domitia, Pompeia Flora, Servilia Modesta, Valeria Gemina. Voici leur histoire, et celle des pierres qui leur ont survécu.
La ville haute
Lectoure — l’antique Lactora — est de ces villes que l’on disait saintes. Sa colline, dressée au-dessus de la vallée du Gers, fut habitée sans interruption depuis les âges les plus reculés ; les Gaulois y avaient creusé leurs puits funéraires, et lorsque Rome y répandit son ordre, la cité descendit dans la plaine pour s’y étendre selon le tracé régulier des arpenteurs.
Mais les dieux, eux, demeurèrent sur la hauteur. Deux temples au moins y veillaient, que l’épigraphie atteste sans qu’on en ait jamais retrouvé les fondations : l’un à Jupiter, l’autre à cette Mère orientale dont le culte avait franchi les mers et les monts pour venir mourir, ou triompher, aux confins de la Gascogne.
Comment la Grande Mère de Pessinonte était-elle parvenue jusqu’à ce coin de Novempopulanie, on l’ignore. Les légions, les marchands, les esclaves d’Asie qui peuplaient l’Empire la portaient avec eux comme on porte un mal du pays ; et partout où ils s’arrêtaient, ils dressaient à Cybèle des sanctuaires où l’on célébrait, à grand renfort de sang, les mystères de la mort et du retour de la vie.
Lactora fut de ces escales. On y compte, aux deuxième et troisième siècles, trois grandes cérémonies : l’une sous Marc Aurèle, vers l’an 176 ; les deux autres sous le règne du jeune Gordien, en 239 et en 241.
Le sang de la Mère
Le rite portait un nom rude : le taurobole. On y égorgeait un taureau — taurus —, et son sang versé scellait l’alliance avec la déesse. À la bête, on joignait parfois un bélier pour Attis, le pâle compagnon de Cybèle, ce berger phrygien que la légende disait mort et ressuscité ; les Latins nommaient ce second sacrifice le criobole.
Les « forces » du taureau — ses vires, c’est-à-dire, selon toute vraisemblance, ses parties viriles, gage obscur de fécondité — étaient recueillies, consacrées, puis enfouies au pied de l’autel, dans la terre du sanctuaire.
On a longtemps imaginé la scène d’après les vers d’un poète chrétien du quatrième siècle, Prudence, qui décrit l’initié descendu dans une fosse, debout sous un plancher percé de trous par où ruisselait le sang de la victime égorgée au-dessus de lui : il en ressortait rouge des pieds à la tête, et la foule le saluait comme un homme né de nouveau.
L’image est saisissante ; il faut pourtant la tenir à distance, car elle vient d’un adversaire du paganisme, soucieux d’en souligner l’horreur, et rien, dans les marbres de Lectoure, ne prouve qu’on y procédât ainsi. Ce que les pierres disent, en revanche, est sûr : qu’on y immola des taureaux, qu’on y consacra leurs forces, et que des femmes, le plus souvent, en furent les commanditaires.
Cette autre divinité serait Artémis la Taurique, la déesse cruelle des rivages de la mer Noire, à qui le culte de Cybèle aurait succédé. Non loin coulait, et coule encore, une source que l’on nomme la fontaine Diane. Faut-il y voir le souvenir d’un temple à la sœur d’Apollon, sous lequel se serait fondé celui de la Mère ? Les savants n’osent l’affirmer. La pierre, ici, garde son secret.
Les femmes de décembre
Le sixième jour avant les ides de décembre de l’an 241 — un 8 décembre, sous le second consulat de Gordien —, la colline de Lactora connut sa plus grande effusion. Le conseil de la cité avait offert un taurobole pour le salut de l’empereur, de sa jeune épouse Tranquilline et de toute la maison divine ; et autour de ce sacrifice public, ce jour-là, sept femmes et un seul homme reçurent à leur tour le baptême du sang.
Leurs autels nous sont parvenus, presque tous semblables, gravés de la même main pressée : Junia Domitia, Pompeia Flora, Servilia Modesta, Verinia Severa, Julia Nicé, Julia Clémentiana et Valeria Gemina, « avec leurs propres victimes » — hostiis suis, précise la formule, car ces femmes étaient assez riches pour fournir elles-mêmes les bêtes de l’holocauste.
De Valeria Gemina, on sait un peu plus, et ce peu serre le cœur. Deux ans plus tôt, en 239, elle était déjà montée au sanctuaire pour y recueillir les vires d’un certain Eutichès — l’un de ces prêtres émasculés, ces galles, que le culte traînait derrière lui comme une ombre.
Puis elle était revenue, en ce mois de décembre 241, pour le grand taurobole. Que cherchait-elle, cette femme dont nous ne savons rien que le nom et l’obstination ? La guérison d’un enfant, la fin d’un deuil, la promesse d’une vie après la vie ? Le marbre ne dit que sa démarche ; le reste s’est perdu avec elle.
Le plus grand de tous les autels, haut de quatre-vingt-treize centimètres, ne porte pas un nom de femme mais celui d’un empereur. C’est celui que le conseil des Lactorates fit tailler pour Gordien — ce Gordien le Troisième, monté sur le trône à treize ans, et qui mourrait bientôt, à dix-neuf ans, dans les sables de l’Orient. Sa pierre, par une ironie que l’Histoire affectionne, devait connaître la plus étrange des fortunes.
La longue nuit des pierres
Car la Grande Mère, à Lactora comme partout, finit par se taire. Le christianisme monta la colline, releva ses églises là même où l’on avait saigné les taureaux, et les autels de Cybèle disparurent — sous les murs, dans les remblais, dans l’oubli.
Ils dormirent ainsi plus de mille ans. En 1540, lorsque les ouvriers reprirent le chœur de la cathédrale et fouillèrent les ruines de la vieille église Saint-Thomas, ils mirent au jour une vingtaine de ces marbres muets. L’autel de Gordien, lui, n’avait jamais tout à fait disparu : retourné, on s’en était servi comme socle pour la table de l’autel chrétien. La Mère des dieux avait porté, sans le savoir, le pain de l’Eucharistie.
La découverte fit du bruit. Dès 1556, un érudit lyonnais, Guillaume du Choul, citait dans son livre sur la religion des anciens Romains cette « colonne qui soutient l’autel » de Lectoure et l’épitaphe au nom de Gordien. Les consuls de la ville, comprenant le prix de ce qu’ils tenaient, constituèrent aussitôt leur trésor en collection publique, qu’ils se transmirent scrupuleusement de mandat en mandat : c’était, sans qu’ils le sussent, l’un des tout premiers musées de France.
Encore fallut-il que les pierres traversassent les siècles. En 1591, on les encastra deux par deux, dans le haut des piliers de la maison commune, où elles demeurèrent jusqu’à ce qu’un incendie, en 1840, ruinât l’édifice.
Entre-temps, la Révolution était passée : prenant les têtes de taureaux, les coutelas et les vases sacrés gravés sur les flancs des autels pour des emblèmes de noblesse, on les avait martelés. Les faces accolées, que les marteaux ne pouvaient atteindre, furent seules épargnées — de sorte que la plupart de ces marbres offrent aujourd’hui un visage mutilé et un visage intact, comme une médaille du temps.
Il fallut enfin, en 1874, la patience d’un modeste professeur de dessin, Eugène Camoreyt, pour rassembler ces débris épars dans l’ancienne chapelle des évêques et en faire les pièces maîtresses du musée qui porte aujourd’hui son nom.
Vingt autels y veillent encore, alignés dans la pénombre, les uns de marbre blanc tiré des carrières de Saint-Béat, les autres de la pierre dolomitique du pays. On y lit des noms de femmes, des dates de décembre, le mot mal orthographié d’un rite oublié.
Rien de plus. Mais que l’on s’arrête un instant devant ces pierres, et l’on entend monter, du fond de dix-huit siècles, le mugissement d’un taureau, le silence d’une foule, le pas d’une femme qui s’avance pour demander aux dieux ce que les vivants ont de tout temps demandé : un peu plus de vie, et que ceux qu’ils aiment ne meurent pas.
Les dieux n’ont pas répondu. Les pierres, elles, ont gardé la question.
Notice bibliographique
ESPÉRANDIEU, Émile (capitaine). « Les inscriptions des Lactorates », Revue de Gascogne. Bulletin mensuel du Comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d'Auch [Société historique de Gascogne], t. XXXIII, Auch, Imprimerie et lithographie G. Foix, 1892. Étude parue en plusieurs livraisons au fil de l'année, à partir de la p. 5 ; section « Tauroboles. — Taurobole public du 18 octobre 176 », p. 15 et suiv. ; suites notamment p. 117 et p. 458.
Tirage à part : ESPÉRANDIEU, Émile. Inscriptions antiques de Lectoure, Auch, G. Foix, 1892, in-8°.

