La verrerie de la forêt de Montpellier
Quand les Granier soufflaient le verre dans les bois du Gers
Il est, au pays de Fezensac, des forêts que l’on traverse sans soupçonner qu’elles ont nourri un feu plus ancien que les hommes qui les coupent aujourd’hui. À Riguepeu, sous les chênes que l’on nommait la forêt de Montpellier, brûla durant des siècles un four que l’on ne laissait jamais tout à fait s’éteindre ; et penchés sur sa gueule rouge, des hommes au sang noble tiraient de la cendre et du sable une matière claire et fragile comme l’eau.
Ils s’appelaient Granier, portaient une grenade d’argent pour armes, et détenaient ce privilège singulier entre tous : peiner de leurs mains sans rien perdre de leur noblesse. La forêt a depuis refermé ses ombres sur leurs creusets ; mais il suffit d’un nom resté sur la carte pour que remonte, intacte, la fumée d’un monde englouti.
Une noblesse de fumée et de fougère
Il faut, pour comprendre ces hommes, oublier un instant l’image que nous nous faisons de la noblesse d’Ancien Régime, oisive et tout occupée de son rang. Car la loi du royaume était formelle : un gentilhomme qui prenait un métier dérogeait, c’est-à-dire qu’il perdait sa qualité, comme on perd un manteau.
À cette règle, deux exceptions seulement : le verre et la mine. Travailler le verre — souffler, tourner, façonner cette matière née du feu — passait pour un art si noble qu’il n’abaissait point celui qui s’y livrait. De là cette caste étrange des gentilshommes verriers, répandue depuis le Languedoc et le Rouergue jusqu’au comté de Foix et à l’Armagnac, qui tenait l’épée d’une main et la canne à souffler de l’autre, et qui se mariait entre soi avec la jalousie d’une aristocratie close.
Leur royaume était la forêt, parce que le four dévorait le bois. Il fallait des chênes pour la flamme, de la fougère pour la cendre dont on tirait l’alcali, du sable pour la matière, de l’eau pour le reste ; et tout cela, la forêt de Montpellier le donnait à profusion.
Vaste massif jeté à cheval sur Riguepeu, Callian et Castelnau-d’Anglès, elle abritait une verrerie attestée dès le XVe siècle — l’une de ces officines silencieuses où, l’hiver venu, s’allumait la campagne que les verriers nommaient la réveillée. On y produisait ce verre verdâtre que l’on disait de fougère, trouble et beau comme une eau de marécage, dont les flacons portaient, prétendait-on, la vertu de se briser d’eux-mêmes si l’on y versait du poison.
La vie de ces seigneurs sans château tenait tout entière dans ce feu. Plusieurs familles, souvent parentes, s’associaient autour d’un même four pour la durée d’une saison ; on chauffait, on soufflait, on emplissait des paniers de verre que des muletiers portaient ensuite vers les foires.
Puis, quand la futaie d’alentour avait fini de se consumer dans les creusets — car ces nobles brûlaient leurs bois sans guère les replanter, au grand dam des officiers des Eaux et Forêts —, ils pliaient leurs outils et s’enfonçaient plus loin, vers d’autres ombres promises aux mêmes flammes. Noblesse nomade et besogneuse, qui n’avait pour blason que la grenade, ce fruit clos sur ses grains serrés comme une métaphore de leur propre caste.
Les Granier, seigneurs du verre
Les Granier — que l’on écrivit aussi Grenier, au gré des notaires — comptaient parmi les plus anciens de cette parenté du verre. Leur filiation suivie remonte à 1547, et la monarchie les maintint dans leur noblesse en 1668, parmi tant d’autres dont elle vérifiait les titres d’un œil soupçonneux.
Car le privilège faisait des envieux, et il fallut bien le défendre : en 1753 encore, les gentilshommes verriers de toute la région furent assignés à comparaître à l’assemblée générale de Sommières, pour y produire leurs parchemins et délibérer du règlement des verreries nobles. On imagine ces hommes des bois, les mains brûlées de leur métier, exhibant devant les commis du roi les preuves d’une grandeur que rien, dans leur labeur quotidien, ne laissait deviner.
Le dernier des Granier à diriger le four de Montpellier fut Pierre-Paul de Granier de Cassagnac, né en 1771, mort en 1838 — c’est-à-dire à cheval sur l’abîme. Il avait connu le temps où la verrerie était encore un fief et un privilège ; il vit la Révolution emporter d’un trait de plume ces distinctions d’un autre âge, abolir la dérogeance et la noblesse du verre, et réduire le maître verrier à n’être plus qu’un industriel parmi d’autres.
Le feu qu’on n’éteignait jamais s’éteignit ; la forêt commença de reprendre ses droits sur les clairières où l’on avait soufflé.
Du four à la tribune
Et c’est ici que l’histoire, comme souvent en Gascogne, prend un tour inattendu. Car ce verrier finissant eut un fils que le four ne retint pas. Bernard-Adolphe Granier de Cassagnac, né en 1806, ne souffla jamais le verre ; il souffla les mots.
Monté à Paris, il s’y fit l’un des polémistes les plus redoutés de son siècle, plume de combat du Second Empire, puis député du Gers, revenant ainsi en maître sur la terre où ses pères avaient peiné en silence. Du creuset forestier à la tribune, du verre clair à l’encre noire, le vieux nom verrier passa en une génération de l’ombre des bois à la lumière des journaux — sans rien perdre, peut-être, de cette fierté ombrageuse qui avait fait, deux siècles durant, la marque de la caste.
Aujourd’hui, le promeneur qui s’égare sous la forêt de Montpellier n’y trouvera ni four ni flamme, ni le moindre signe de ce qui s’y consuma. Tout au plus, çà et là, la charrue remonte-t-elle un éclat verdâtre, une scorie vitrifiée que nul ne sait plus lire.
Ainsi va la mémoire des lieux : il ne reste de ces seigneurs du feu qu’un mot sur la carte, une grenade gravée sur une pierre d’armes, et ce paradoxe qui les résume tout entiers — avoir donné au temps des choses transparentes, et n’avoir laissé d’eux-mêmes qu’un peu de sable retourné à la terre.
Notice bibliographique
Source primaire
Mastron, J., « Les verreries dans le Gers : la verrerie de Montpellier », Bulletin de la Société archéologique du Gers, 1904, p. 290-299. Numérisé sur Gallica, BnF, ark:/12148/bpt6k5728032p.
Saint-Quirin, Les Verriers du Languedoc (1290-1790), Montpellier, Imprimerie Delord-Boehm et Martial, 1904. « Saint-Quirin » est un pseudonyme. Numérisé sur Internet Archive : lesverriersdula00saingoog.
Régis Valette, Catalogue de la noblesse française au XXIᵉ siècle, Paris, Robert Laffont, 2007, ISBN 978-2-221-10875-8. Famille Granier de Cassagnac : filiation suivie depuis 1547, maintenue de noblesse en 1668.
Sources généalogiques et héraldiques complémentaires
Maurice de Bonald, Documents généalogiques sur des familles du Rouergue, Laffitte Reprints, 1978, p. 423-426.
Louis Esquieu, Essai d’un armorial quercynois, Paris-Cahors, Honoré Champion / J. Girma, p. 129.
Henri Jougla de Morenas, Grand Armorial de France, t. IV, p. 222.
Ressources numérisées de référence
Revue de Gascogne, bulletin de la Société historique de Gascogne, 1859-1939, BnF, Gallica, ark:/12148/cb32857084m.
Revue d’Aquitaine : journal historique de Guienne, Gascogne, Béarn, Navarre, 1856-1870, BnF, Gallica.

