La Gascogne romaine
Quand Eauze était capitale du monde
Ier siècle av. J.-C. — Ve siècle apr. J.-C.
I. Le 18 octobre 1985
Ce matin-là, des pelleteuses creusaient depuis deux mois aux abords de la gare d'Eauze, dans le Gers, pour implanter une zone industrielle. Le chantier était banal. La Gascogne profonde, ses collines de vignes, son ciel d'octobre. Rien ne distinguait ce jour des autres.
Puis une pelle heurta quelque chose. Une fosse circulaire apparut dans le sol. On s'arrêta. On creusa à la main. Et on trouva.
Vingt-huit mille pièces de monnaie. Cinquante-trois bijoux en or et en ivoire. Des cuillers en argent sur lesquelles était gravé le surnom d'un couple d'Élusates du IIIe siècle — LIBO. Quelqu'un avait enfoui là tout ce qu'il possédait, en 261 de notre ère, dans l'urgence d'une époque troublée. Et n'était jamais revenu le chercher.
Ce trésor — le trésor d'Eauze — est aujourd'hui l'un des plus importants mis au jour en France ces dernières décennies, et le seul présenté dans son intégralité dans une scénographie muséale. Il pèse près de cent vingt kilos. Il dit à lui seul ce qu'était cette ville au IIIe siècle : une capitale riche, raffinée, connectée à l'ensemble de l'Empire. Une cité que Rome appelait Elusa.
Sous les pieds des vignerons du Gers, sous les labours et les routes, dort encore l'essentiel de cette ville. Eauze, aujourd'hui paisible bourg de cinq mille habitants célèbre pour son Armagnac, fut pendant cinq siècles la capitale d'une province romaine qui s'étendait des Pyrénées à la Garonne.
II. Les Élusates — avant Rome
Avant Rome, il y avait les Élusates. Ce peuple aquitain — de souche proto-basque, parlant une langue qui n'était ni le latin ni le gaulois — occupait le territoire entre la Baïse et la Gélise depuis des siècles. Leur oppidum se dressait sur une hauteur, à trois kilomètres au sud de ce qui deviendrait la ville romaine.
Jules César les cite dans ses Commentaires de la Guerre des Gaules. En 56 avant notre ère, son lieutenant Publius Crassus mène une campagne éclair contre les peuples aquitains. Les Élusates résistent. Puis se soumettent. César note leur nom avec la sécheresse d'un inventaire : Elusates. Des gens vaincus parmi d'autres gens vaincus.
Mais la conquête romaine n'est pas seulement une défaite — c'est aussi une transformation. Au début du Ier siècle de notre ère, les Élusates abandonnent leur oppidum et construisent, dans la plaine près de la rivière, une ville nouvelle selon les plans de l'urbanisme romain. Des rues tracées en damier — le cardo et le decumanus, les axes perpendiculaires de toute ville romaine. Un forum au croisement. Des portiques, des thermes, des ateliers. C'est Elusa.
↑ Carte de la Novempopulanie romaine — province des Neuf Peuples, capitale Elusa
III. Elusa — la ville
Imaginez Eauze au IVe siècle. Non pas le village gascon d'aujourd'hui, ses maisons à colombages et sa place ombragée — mais une vraie ville romaine, avec ses rues rectilignes, ses trottoirs couverts de portiques, son forum animé de marchands et d'avocats, ses thermes où les notables se retrouvaient chaque après-midi.
La domus de Cieutat est le témoin le plus éloquent de cette opulence. Découverte grâce à des photographies aériennes en 1992 — ses fondations dessinaient dans le sol des motifs invisibles au ras de terre —, elle fut fouillée pendant douze ans. C'est une demeure aristocratique de deux mille sept cents mètres carrés, organisée autour de deux cours à péristyle. Des pièces de réception. Des thermes privés. Un système de chauffage par le sol — l'hypocauste — qui faisait circuler l'air chaud sous les dalles. Des jardins soigneusement entretenus.
Le nom du quartier — Cieutat — vient de l'occitan ciutat, la cité, lui-même issu du latin civitas. Treize siècles après la fin de la ville romaine, les paysans gascons qui labouraient ces champs savaient encore, dans leur langue, qu'ils marchaient sur une ancienne cité.
↑ Plan schématique d'Elusa — cardo, decumanus, forum et domus de Cieutat
IV. La Novempopulanie — le pays des neuf peuples
Vers la fin du IIIe siècle, l'Empire romain se réforme. L'empereur Dioclétien — ce soldat illyrien devenu maître du monde — réorganise l'administration provinciale : cent provinces nouvelles, réunies en douze diocèses. Dans ce grand remaniement, la Gascogne obtient un statut qu'elle n'avait jamais eu : elle devient une province à part entière.
La Novempopulanie — le pays des neuf peuples — rassemble les tribus aquitaines du sud-ouest sous une administration commune. Son territoire s'étend entre Bordeaux, Toulouse et les Pyrénées. Sa capitale : Elusa. Sa langue administrative : le latin. Ses habitants : des Gascons romanisés qui continuent de parler entre eux une langue dont le basque actuel est le dernier descendant vivant.
Le poète Ausone — Bordelais du IVe siècle, professeur de rhétorique devenu précepteur de l'héritier impérial puis consul de Rome — célèbre dans ses vers la douceur de vivre en Aquitaine. Les vignes, les rivières, les villes tranquilles, la lumière. C'est la Pax Romana dans toute sa séduction : un monde où les routes sont sûres, le commerce florissant, les thermes ouverts, et où un notable gascon peut envoyer son fils étudier à Bordeaux ou à Rome.
↑ Les voies romaines en Gascogne — réseau routier de la Novempopulanie
V. Séviac — le grand propriétaire terrien
À quinze kilomètres d'Eauze, sur un plateau qui domine les vallées du Gers, un homme riche faisait construire au IVe siècle une maison qui n'avait rien à envier aux grandes demeures italiennes. La villa de Séviac.
Six mille mètres carrés de bâtiments. Des thermes privés de cinq cents mètres carrés avec leurs bassins de marbre, leurs salles chauffées, leur piscine. Un domaine agricole et viticole de trois cents hectares. Et surtout — ce qui rend Séviac unique en France — six cent vingt-cinq mètres carrés de mosaïques conservées in situ, le plus grand ensemble de mosaïques romaines encore en place sur tout le territoire français.
Ces mosaïques — motifs géométriques, floraux, trompe-l'œil d'une sophistication stupéfiante — sont l'œuvre de l'École d'Aquitaine, cette tradition artisanale régionale qui produisit entre le IVe et le Ve siècle certaines des plus belles mosaïques de l'Occident romain. Les artisans venaient peut-être d'Eauze même, ou des ateliers de Bordeaux. Ils travaillaient avec du marbre des Pyrénées — ce marbre blanc et gris que l'on extrayait des carrières de la montagne et que les voies romaines acheminaient jusqu'aux chantiers du Gers.
Qui vivait ici ? Un grand propriétaire terrien, probablement lié à l'administration de la province. Un homme dont la fortune se mesurait en hectares de vignes et en esclaves, qui recevait ses clients dans des salles de réception chauffées par le sol, qui se baignait dans une piscine ornée de mosaïques, et dont les enfants grandissaient dans ce luxe tranquille que la Pax Romana avait rendu possible en Gascogne. Son nom ne nous est pas parvenu. Peut-être était-il de la même famille que le couple LIBO dont le trésor dormait à quinze kilomètres de là, à Eauze.
VI. La fin — et l'oubli
Le Ve siècle arrive, et avec lui les convulsions qui vont démembrer l'Empire. Les Wisigoths entrent en Aquitaine en 418. Ils ne détruisent pas tout — ils s'installent, négocient, se romanisent progressivement. La villa de Séviac continue d'être habitée. Un baptistère est même aménagé dans ses murs vers la fin du Ve siècle — signe que le christianisme a gagné jusqu'aux grandes demeures aristocratiques du Gers.
Mais le déclin est là. Les élites urbaines se replient sur leurs terres rurales. Le commerce se ralentit, les routes s'entretiennent moins bien, les thermes publics ferment faute de fréquentation. Elusa rétrécit. Elle reste siège d'un évêché métropolitain jusqu'au VIIe siècle — l'Église prend le relais de l'administration romaine et conserve un moment la hiérarchie des cités antiques.
Puis les Vikings remontent les fleuves gascons au IXe siècle. Eauze est dévastée. Le titre de métropole est transféré à Auch en 879 — la ville ne s'en relèvera pas. La ville médiévale se reconstruit un peu plus loin, autour d'un monastère, sur une butte voisine. L'ancienne ville romaine disparaît totalement sous les labours, sous les vignes, sous les siècles. Elle ne sera redécouverte qu'à partir du XVIIIe siècle, et vraiment fouillée qu'au XXe.
Entre la chute de la ville romaine et la première pelleteuse de 1985, il s'écoule mille deux cents ans.
VII. Ce que la Gascogne romaine nous dit
Cette terre que nous traversons parfois en voiture pour aller en Espagne fut pendant cinq siècles une province prospère et raffinée de l'empire le plus puissant du monde occidental. Ses habitants parlaient latin en public et proto-basque en privé. Ils votaient au forum d'Eauze, se baignaient dans des thermes chauffés, buvaient du vin de leurs propres vignes — les mêmes coteaux qui produisent aujourd'hui l'Armagnac — et vivaient dans des maisons dont les sols en mosaïques surpassent en raffinement tout ce que le Moyen Âge gascon produira de comparable.
Rome n'a pas effacé la Gascogne — elle l'a transformée. Les noms des rivières, les tracés de certaines routes, le goût du vin, la structure même de l'habitat rural avec ses grandes propriétés agricoles : tout cela porte encore l'empreinte de cinq siècles de romanisation. La Gascogne médiévale, avec ses cadets et ses bretteurs, ses châteaux et ses bastides, n'aurait pas été ce qu'elle fut sans ce substrat romain qui lui avait donné, avant même Charlemagne, l'habitude des villes, du droit et de l'écrit.
Sous les vignes du Gers, les archéologues estiment qu'on n'a fouillé qu'une infime partie de ce que cachent les sols. Elusa attend encore, pour l'essentiel, d'être retrouvée. Chaque coup de pelleteuse, chaque arrachage de vigne, chaque fondation de maison est une occasion — de découverte ou de destruction.
quelqu'un avait gravé un prénom gascon du IIIe siècle.
Il s'appelait Libo. Il avait tout caché.
Il n'est jamais revenu.
SOURCES PRINCIPALES
Elusa Capitale Antique, elusa.fr — Catherine Petit-Aupert, « Quelques réflexions sur l'urbanisme de l'antique Elusa d'après les photographies aériennes », 2010 — Paulette Aragon-Launet, fouilles de Séviac 1967-1997 — Ausone, Mosella et Épîtres — Jules César, Commentaires de la Guerre des Gaules, Livre III — Adeo-oc, « En Novempopulanie romaine : le trésor des Élusates », revue n°186.

