Figures de Gascogne

Pey de Garros

La langue sauvée de l’oubli — comment un magistrat de Lectoure fit du gascon, en 1567, une langue de poètes, trois siècles avant le Félibrige.

Lectoure XVIᵉ siècle Poesias gasconas · 1567 Langue gasconne

Il est des hommes qui semblent monter la garde devant une chose que nul ne sait encore menacée. Vers 1567, dans une Gascogne où le français des chancelleries gagnait déjà les bouches et les registres, un magistrat de Lectoure prit la plume non pour plaider, mais pour défendre — et ce qu’il défendait n’était ni une terre ni un prince, mais des mots.

Pey de Garros entendait, dans le silence qui s’avançait, le bruit que fait une langue lorsqu’elle commence à se taire ; et il sut, avant tous les autres, que les peuples meurent deux fois, une première dans leur chair, une seconde dans leur parole oubliée. Trois siècles avant que Mistral ne relevât l’oc et que les érudits ne fouillassent les archives, cet homme seul écrivait déjà contre l’oubli, comme on plante un arbre dont on ne verra pas l’ombre. De lui il ne reste presque rien : un livre, quelques psaumes, et le souvenir patiemment recueilli par d’autres mains — assez, pourtant, pour que sa voix nous parvienne encore, intacte et grave, du fond de ce silence qu’il avait pressenti.

❦

Un livre sorti des presses de Toulouse

Le détail par lequel tout commence est mince : un volume de format modeste, imprimé à Toulouse en 1567 chez Jacques Colomiès, sous un titre que la mémoire a longtemps laissé dormir — Poesias gasconas. On l’ouvre comme on entre dans une maison désertée, sans bruit, et l’on tombe d’abord sur une dédicace adressée à un enfant : Henri de Navarre, qui n’est pas encore le roi qu’il deviendra, et que l’auteur salue comme l’espérance d’un pays.

Mais c’est la préface qui retient, et qui surprend. Garros n’y célèbre pas la gloire des armes ni la douceur des bergeries ; il s’y fâche. Il reproche à ses compatriotes gascons d’avoir honte de leur langue, de la délaisser pour le français comme on quitte de vieux habits, de croire qu’on s’élève en reniant ce qui vous a faits. Et il les supplie, presque, de ne pas laisser mourir cette parole héritée des pères.

Le mouvement était lancé ; les notaires, les juges, les clercs s’y pliaient. Garros, qui était de ce monde-là — un homme de droit, rompu au latin et aux chartes — voyait mieux que personne ce que cela signifiait : une langue qu’on n’écrit plus dans les actes devient une langue qu’on n’écrit plus du tout, puis une langue qu’on ne parle plus qu’à la veillée, puis une langue dont on a oublié jusqu’au nom. Contre cette pente, il choisit l’arme la plus improbable et la plus tenace : la poésie.

✦

L’homme du droit et de la foi

Qui était cet homme ? Les sources le donnent né à Lectoure, sur son promontoire battu par le vent, entre 1525 et 1530. Il étudia à Toulouse le droit, mais aussi la théologie et l’hébreu — un esprit large, nourri aux trois langues de la science d’alors, le latin, le grec et la langue sacrée.

La Réforme le gagna, comme elle gagnait alors une part de la noblesse et des lettrés du Midi ; vers 1560, son destin se lia à la cause navarraise, celle de Jeanne d’Albret, reine de Navarre et âme protestante du royaume des Pyrénées. Il fut conseiller à la cour de Navarre, lieutenant particulier, puis avocat général à la cour souveraine de Béarn, à Pau, où il vécut ses dernières années. Il y mourut entre 1581 et 1583 — la date elle-même hésite, comme si l’oubli avait commencé son travail dès le seuil de la tombe.

C’est un point qu’il faut peser. Garros n’était pas un poète errant, un de ces troubadours de cour dont la Gascogne avait jadis essaimé les routes de l’Aquitaine. C’était un homme du pouvoir, un magistrat, un serviteur de l’État naissant de Navarre. Sa défense du gascon n’est pas la nostalgie d’un solitaire : c’est le geste réfléchi d’un homme qui connaît de l’intérieur les rouages par lesquels une langue se perd, et qui décide, en pleine lucidité, de lui rendre ses lettres de noblesse.

❦

La parole du pays haussée jusqu’au sacré

Avant les Poesias gasconas, il y avait eu les psaumes. Vers 1565, Garros donna une traduction rimée des Psaumes de David en gascon, dans le sillage de la Réforme navarraise, qui faisait du chant en langue vulgaire un acte de foi.

Il faut s’arrêter sur ce que cela représente. Le psaume, c’est la parole la plus haute, celle que l’on adresse à Dieu ; la mettre en gascon, c’était affirmer que cette langue de bergers et de laboureurs, méprisée par les beaux esprits, était digne de porter le sacré. Là où d’autres voyaient un patois, Garros voyait un instrument capable de tout dire — la prière comme la plainte, la louange comme le deuil. Le pays tout entier montait, par cette traduction, jusqu’à l’autel.

Puis vinrent les Poesias gasconas proprement dites : huit églogues, à la manière de Virgile et de Théocrite, mais transplantées de la Sicile et de l’Arcadie antiques dans les coteaux de l’Armagnac et de la Lomagne. Les bergers de Garros ne sont pas des figures de marbre : ils parlent gascon, ils se querellent et se consolent en gascon, ils pleurent les malheurs du temps — car ces années sont celles des guerres de Religion, et la mélancolie de la terre déchirée affleure sous la convention pastorale.

Garros prend la forme la plus savante de la poésie héritée des Anciens, et il la naturalise, il la fait gasconne, comme pour prouver que rien de ce que les langues illustres savent dire n’est interdit à la sienne.

✦

Une voix à rebours de l’Histoire

On a pu écrire de lui qu’il fut le père du gascon écrit. La formule est juste, à condition d’en mesurer la solitude. Car Garros n’eut pas de descendance immédiate. Le siècle qui suivit fut celui du triomphe du français, de l’unité monarchique, des académies ; le gascon redescendit vers la veillée et le marché, et l’on cessa de l’écrire pour autre chose que la farce ou la chanson.

Il fallut attendre trois cents ans — le Félibrige de Mistral, la renaissance d’oc du XIXe siècle, les érudits qui ressortirent les vieux textes des bibliothèques — pour que le geste de 1567 retrouvât un sens et une postérité. Garros fut un précurseur sans école, un homme qui marchait à contre-courant de son temps avec la conviction tranquille que le temps, un jour, lui donnerait raison.

Il y a là quelque chose qui touche au cœur même de ce que nous cherchons, nous qui interrogeons les pierres et les archives : la conscience que les choses du pays valent d’être sauvées non parce qu’elles sont fortes, mais précisément parce qu’elles sont fragiles. Garros aima sa langue de l’amour qu’on porte à ce qui va périr, et c’est cet amour, plus encore que ses vers, qui le rend notre contemporain.

❦

La seconde survie

Reste le plus émouvant : la manière dont sa mémoire fut, à son tour, sauvée de l’oubli. Au XVIIe siècle, le poète et biographe Guillaume Colletet entreprit d’écrire les Vies des poètes français, et parmi elles les vies des poètes gascons ; il y consacra une notice à « Pierre de Garros », rassemblant ce qu’on savait encore de lui.

Puis, au XIXe siècle, l’un des plus grands érudits que la Gascogne ait produits, Philippe Tamizey de Larroque, exhuma ces Vies des poètes gascons, les annota et les publia dans les colonnes de la Revue de Gascogne — cette revue savante qui, de 1859 à 1939, recueillit patiemment la mémoire écrite de la province.

Ainsi la chaîne se reconstitue : un poète du XVIe siècle qui défend sa langue contre l’oubli ; un biographe du XVIIe siècle qui sauve son nom ; un érudit du XIXe siècle qui republie ce nom dans une revue d’histoire ; et nous, aujourd’hui, qui en faisons un récit. À chaque maillon, la même peur et le même geste : ne pas laisser disparaître.

Garros avait raison de craindre le silence. Il avait raison, aussi, de lui résister. Car la langue qu’il défendait n’est pas morte — elle dort, et il suffit parfois d’un vieux livre rouvert pour qu’elle se remette à parler.

Sources et lectures

  • Guillaume Colletet, « Vie de Pierre de Garros », dans les Vies des poètes gascons, publiées avec introduction, notes et appendices par Philippe Tamizey de Larroque, extrait de la Revue de Gascogne, numérisation Gallica / BnF.
  • Philippe Tamizey de Larroque, éditeur des Vies des poètes gascons, Revue de Gascogne.
  • André Berry, L’Œuvre de Pey de Garros, poète gascon du XVIe siècle, édition Ph. Gardy et G. Latry, Presses universitaires de Bordeaux.
  • Pey de Garros, Poesias gasconas, Toulouse, Jacques Colomiès, 1567.
Défiler vers le haut