Croyances populaires · Chalosse · Landes

Le glossaire du Cohet

Un curé landais à l’écoute des sorcières. Entre Dax et Saint-Sever, un prêtre de campagne passa quarante ans à recueillir les mots de la peur.

Vincent Foix Revue de Gascogne, 1903-1904 Sorcellerie landaise Gascon de Chalosse

De son « Glossaire de la sorcellerie landaise », paru dans la Revue de Gascogne au tout début du XXᵉ siècle, remonte un monde englouti : guérisseurs et jeteurs de sorts, loups-garous, aiguilles d’inquisiteurs et bûchers improvisés. L’histoire d’un homme d’Église qui, au lieu de combattre les vieilles croyances, les a sauvées de l’oubli.

Il est, dans la mémoire des campagnes, des mots que l’on n’ose plus prononcer et que pourtant la terre n’a jamais tout à fait oubliés. Entre l’Adour et le Béarn, sur ces croupes de Chalosse où le brouillard monte des prairies comme une haleine, un prêtre passa quarante ans de sa vie à les recueillir, penché sur ses cahiers à la lueur d’une lampe, tel un confesseur du temps perdu.

Tandis que le siècle s’enorgueillissait de raison et de chemins de fer, l’abbé Vincent Foix écoutait les vieilles de son village lui livrer, à mots couverts, le nom du Diable et la science des sorts, cette grande peur des sorcières qui avait si longtemps couru les landes. Il savait que ce monde s’éteignait ; il savait aussi que l’Église, jadis, avait fait brûler celles qui le portaient. Et de ce double savoir, il ne fit pas un réquisitoire, mais un herbier — un glossaire, où chaque mot est une tombe, et chaque tombe une survivance.

Un prêtre contre l’oubli

Vincent Foix était né à Narrosse, près de Dax, en 1857, d’un père instituteur. Ordonné prêtre, il devint curé de Laurède, ce gros bourg posé entre Dax et Saint-Sever, et y resta de 1887 à sa mort, en 1932 — quarante-cinq ans dans la même cure, le temps d’apprendre une terre par cœur. La Chalosse fut son diocèse intime : un pays de coteaux gras, de métairies, de foires, où l’on parlait gascon à la veillée et où le médecin venait après le guérisseur.

Foix n’était pas seulement un desservant de paroisse. Secrétaire général de la Société de Borda, l’érudite compagnie dacquoise, il passa ses heures libres dans les archives notariales et familiales, à la Bibliothèque nationale, dans les vieux papiers que personne ne lisait plus. Il en tira un dictionnaire du gascon landais — plus de huit mille mots — et une moisson d’études sur l’histoire locale.

Mais son œuvre la plus étrange, la plus émouvante peut-être, fut ce Glossaire de la sorcellerie landaise qu’il donna à la Revue de Gascogne en 1903 et 1904, et qu’il prolongea aussitôt d’un petit livre, Sorcières et loups-garous dans les Landes. Un prêtre catholique recensant, mot par mot, l’envers diabolique de la foi de ses ouailles : il fallait, pour cela, une singulière liberté d’esprit, et le pressentiment que ce qui ne serait pas écrit mourrait sans laisser de trace.

Le dictionnaire du mal

Car c’est bien d’un dictionnaire qu’il s’agit — non d’un récit, mais d’une nomenclature. Foix range, définit, traduit. Et à le lire, on comprend que nos aïeux habitaient un monde où le malheur avait toujours un nom et presque toujours un coupable.

lo Cohet Le Diable, dans le vocabulaire gascon landais.
broisha La sorcière, figure de la peur villageoise.
mau dat Le mal donné, jeté par sort ou par volonté malveillante.
lo punt diabolic La marque supposée du Diable sur le corps de l’accusée.

Au centre, il y a le Diable, que le gascon landais n’appelle pas Satan mais lo Cohet, avec son cortège d’animaux complices : lo Gat Pitòish, le putois, et la Cavèca, la chouette dont le cri annonce la mort. Autour gravitent les broishas, les sorcières, et tout un peuple d’êtres malfaisants qui peuplaient la nuit campagnarde.

Mais le génie de ce vocabulaire tient surtout dans la manière dont il découpe la maladie elle-même. On ne tombait pas malade : on recevait un mal, et chaque mal avait son espèce. Le mau hèit était le mal fait, par une blessure ; le mau vadut, le mal venu de lui-même ; le mau cargat, le mal pris par contagion, lors des épidémies ; et le mau dat, le plus redouté, le mal donné — jeté sur vous par la volonté d’un autre, par un sort, par un regard.

Dans cette grammaire de l’infortune, rien n’était hasard. Si la vache tarissait, si l’enfant dépérissait, si l’orage couchait le blé, c’est qu’une main, quelque part, avait voulu le mal.

Le malheur venant du dehors, il fallait le faire ressortir. Toute la médecine populaire de la Chalosse tient dans cette idée d’exorcisme : on ne soignait pas le corps, on en chassait l’intrus.

Ceux qui guérissaient, ceux qui jetaient

De là cette foule de figures que Foix relève dans ses campagnes, et qui n’avaient rien de marginal. À côté du barbier, de l’apothicaire et du chirurgien, le village comptait son arrebotaire, le rebouteux qui remet les os, son fretador, qui guérit en frottant et en massant, son pregandaire, qui soigne par les prières et les signes, ses posoèrs et posoèras, hommes et femmes qui connaissaient les herbes et les poisons — le même mot, révélateur, désignant le remède et le venin.

Le sorcier de village n’était pas un suppôt de l’enfer : c’était un notable de l’invisible, que l’on consultait plus volontiers que le médecin, parce qu’il parlait la langue du mal et qu’il en connaissait, croyait-on, la serrure.

Tout le drame est là, dans cette ambivalence. Celui qui sait défaire un sort sait aussi le nouer. La main qui guérit est la main qui peut frapper. Et il suffisait d’une rancune de voisinage, d’une bête morte, d’une rumeur, pour que le guérisseur d’hier devînt la broisha que l’on montrait du doigt.

L’aiguille et le gave

Car derrière ce monde de croyances veillait une autre puissance, plus froide et mieux armée : celle des juges et des chasseurs de sorcières. Le pays voisin de Foix en avait connu la fureur. Au début du XVIIᵉ siècle, le magistrat bordelais Pierre de Lancre fut envoyé dans le Labourd pour le purger de ses sorcières ; il y multiplia les bûchers et en tira un livre épouvanté, le Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons (1612), où il consigne les aveux d’enfants menés au sabbat « par une sorcière d’Urrugne, nommée Marissans de Tartas ».

Tout, sous sa plume, devenait indice : une femme qui chantait en basque, une étrangère venue d’Espagne, une épouse de marin trop libre en l’absence de son homme.

Pour démasquer la coupable, on cherchait sur son corps lo punt diabolic, la marque du Diable : un point d’insensibilité, là où l’on prétendait que le Malin avait posé le doigt en scellant le pacte. Des spécialistes, les visitadors, rasaient l’accusée et lui enfonçaient des aiguilles jusqu’à trouver l’endroit qui ne saignait pas.

Ailleurs, on s’en remettait à l’eau : dans les gaves béarnais, on jetait les accusés à la rivière ; ceux qui coulaient étaient innocents, ceux qui surnageaient avaient l’aide du Cohet — et leur culpabilité était faite. Le système était parfait : il ne laissait nulle issue.

La traque devint telle que le roi lui-même dut s’en mêler : en 1602, Henri IV intervint pour faire cesser les agissements d’un visitador gascon trop zélé, un certain Le Hugon.

On voudrait croire ces terreurs lointaines. Mais elles avaient le visage du quotidien. À Amou, en Chalosse, une épidémie fit convulser les malades en leur arrachant des cris semblables à des aboiements : on l’appela lo mau de lairar, le mal d’aboyer, et l’on tint pour acquis qu’il avait été décidé dans un sabbat. Une femme, Françoise Boquiron, finit par l’avouer sous la torture. Dans cette grammaire de la peur, l’inexplicable trouvait toujours sa sorcière.

La longue traîne des bûchers

1682 L’édit royal retire peu à peu la sorcellerie au bras de la justice.
1824 À Saint-Faust, une femme désignée comme sorcière est menacée par sa propre famille.
vers 1850 Près de Vic-en-Bigorre, une « sorcière » est jetée dans un four à pain.
1903-1904 Vincent Foix publie son glossaire dans la Revue de Gascogne.

L’édit royal de 1682 retira la sorcellerie au bras de la justice, et les magistrats, peu à peu, cessèrent d’y croire. Mais les campagnes, elles, continuèrent longtemps. Le feu, chassé des tribunaux, se ralluma dans les cours de ferme.

En 1824, à Saint-Faust, une femme désignée par le village comme sorcière, et qui refusait de soigner, fut accusée de donner le mal : sa propre famille lui dressa un bûcher. Vers 1850, près de Vic-en-Bigorre, on jeta une « sorcière » dans un four à pain. À un juge qui lui demandait s’il croyait au diable, un laboureur des environs répondit, sans malice : « Comme vous, Monsieur le juge. »

C’est ce monde-là, à l’instant où il s’éteignait pour de bon, que l’abbé Foix s’est mis à écrire. Il y a une ironie haute et douce dans ce geste. L’Église avait, des siècles durant, traqué et brûlé ces croyances ; et c’est un de ses prêtres qui, le dernier, s’est penché pour en recueillir les mots avant qu’ils ne se taisent — non pour juger, mais pour conserver.

Les manuscrits de Foix dorment aujourd’hui aux Archives départementales des Landes ; son dictionnaire ne fut imprimé qu’en 2003, soixante-dix ans après sa mort. Mais son glossaire, lui, est là depuis 1904, dans les pages jaunies de la Revue de Gascogne, fidèle au poste.

On peut le feuilleter encore. Et à chaque entrée — broisha, mau dat, lo Cohet — c’est une voix de Chalosse qui remonte, une vieille femme au coin du feu, un pays tout entier qui croyait que le malheur se nommait, se jetait et se guérissait. Le curé de Laurède aura eu raison contre l’oubli : tant qu’un mot survit, le monde qu’il désignait n’est pas tout à fait mort.

Sources

  • Vincent Foix, « Glossaire de la sorcellerie landaise », Revue de Gascogne, t. 3, 1903, p. 257-262, 362-373 et 444-468 ; t. 4, 1904, p. 64-78, 123-130 et 185-188 — numérisé sur Gallica, BnF, ark bpt6k5742951t et bpt6k5743004c.
  • Vincent Foix, Sorcières et loups-garous dans les Landes, 1904 ; rééditions modernes.
  • Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, 1612 — cas du Labourd, notamment Marissans de Tartas.
  • Vincent Foix, « La coutume de Tartas », Bulletin de la Société de Borda, 1911 ; notices biographiques de la Société de Borda et des Archives départementales des Landes.
gravure ancienne du sabbat des sorcières — planche de Jan Ziarnko, 1613, ornant le Tableau de l’inconstance de Pierre de Lancre.
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