Évocation d'une apothicairerie médiévale
Montauban · XIVe siècle

Quinze onces
de gingembre

L’érudit qui voulut goûter le Moyen Âge

Les frères Bonis Édouard Forestié Beaumont-de-Lomagne

Il est une chose qui échappe totalement à la mémoire des hommes, et pourtant primordiale à nos vies. Il est vrai que cette chose, ce sens, ne laisse aucune trace. La musique laisse ses partitions, la vue ses oeuvres de l’esprit des ruines passées à la simple écriture du scribe. Mais le goût ? De tout ce que le passé nous laisse, la table est ce qui se dérobe le plus obstinément. On peut la connaître éventuellement par ses quantités, tant d’onces, tant de sols, tant de livres de miel, mais cela ne dit finalement rien.

Folio I
I

Le goût des morts

En 1890, un homme de Montauban voulut forcer cette porte. Édouard Forestié, secrétaire de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, achevait alors une besogne de bénédictin : il donnait au public, pour la Société historique de Gascogne, les registres d’un marchand d’épices mort depuis cinq siècles. Il en avait tiré une introduction de deux cents pages, où il prétendait faire parler les chiffres. Page CXXXIII, au bas d’une colonne d’épices, il écrivit cette phrase prudente : « Il serait assurément curieux de faire l’expérience d’un pareil condiment. »

Quatre lignes plus bas, en corps six, dans la marge d’en bas où l’on range ce qu’on n’ose pas dire tout haut, il ajouta l’aveu : « Nous avons eu la curiosité de faire confectionner un piment d’après cette recette. Le résultat obtenu a été une étrange mixture, dont le goût rappelle certaines préparations pharmaceutiques. Il est certain que nos pères l’estimaient beaucoup, mais nos estomacs n’acceptent pas volontiers de pareils mélanges, un peu trop aphrodisiaques. »

Cette note de marge dit tout. Un homme du dix-neuvième siècle a fait peser, broyer et mêler les épices d’un mort du quatorzième ; il a porté le résultat à ses lèvres ; et ce qu’il a rencontré dépassait l’évanescence des chiffres, qui disent tout et rien. Il mesurait, non du doigt, mais des lèvres, le gouffre immense du temps passé. Le condiment apprécié du Moyen-Âge était devenu une affreuse mixture à couper l’appétit. Le goût lui avait fait toucher le temps.

Le goût lui avait fait toucher le temps.

Une expérience archéologique avant la lettre
Folio II
II

Le comptoir de la rue de la Faurie

Les registres que Forestié étudait étaient ceux de Barthélemy et Géraud Bonis, frères, marchands à Montauban au milieu du quatorzième siècle. Leur comptoir se tenait rue de la Faurie, près de Saint-Jacques, dans une maison qui comprenait la boutique, le logis et, derrière, l’obrador — le laboratoire. Barthélemy tenait la plume, voyageait, prêtait de l’argent, levait des tailles, affermait des dîmes ; il fut consul de sa ville en 1354. Géraud, le plus jeune, régnait sur l’obrador : la pharmacie, la fonte des cierges, la confiserie. Ces trois métiers n’en faisaient alors qu’un, et ce cumul, qui nous surprend, ne surprenait personne.

Le registre de Barthélemy est un désordre admirable. On y trouve, dans la même page, une garniture de robe, un anneau d’or à saphir, une citation en justice, un emplâtre, des savates de savetier, deux cents gaufres et la livre de gingembre confit. Rien n’y est séparé : la maladie voisine avec les noces, la sépulture avec la dragée, le drap de Bruxelles avec le poivre long. Ce n’est pas une comptabilité, c’est le compte-rendu d’une société.

Évocation d'un registre comptable médiéval
Une comptabilité qui fait apparaître, ligne après ligne, tout un monde médiéval.

Léopold Delisle, qui administrait alors la Bibliothèque nationale, écrivit à Forestié, le 15 avril 1890, une lettre que l’éditeur plaça en tête du volume : il y saluait un homme qui avait su « animer » des chiffres et des noms « de telle façon que, transportés par la pensée au milieu du quatorzième siècle », on pût voir se dérouler la vie de toutes les classes de la société « dans la ville et aux environs de Montauban ». L’éloge est juste, mais il faut dire qu’il n’avait pas goûté, lui...

Mais reste une question : qu’a de gascon cette affaire, que nous n’ayons pas à nous faire reprocher la gastronomie gasconne, même médiévale ? Montauban est Bas-Quercy et non une ville d’Armagnac. Mais c’est l’érudition même qui a rangé ces registres en Gascogne : lorsque Forestié veut comprendre le métier de ses marchands, ce n’est pas à Montauban qu’il va chercher la règle : c’est à Beaumont-de-Lomagne, bastide gasconne plantée dans la plaine de la Gimone qu’elle était écrite.

III

L’ordonnance de Beaumont

Beaumont-de-Lomagne était née en 1276 d’un contrat entre l’abbaye de Grandselve et le roi, et avait reçu deux ans plus tard des coutumes que l’on tient pour libérales. Ses consuls consignèrent leurs titres et leurs privilèges dans un registre que la ville appelle son Livre juratoire, parce qu’on y prêtait serment, et que la Société archéologique de Tarn-et-Garonne fit transcrire et imprimer en 1888. C’est dans ce cartulaire que Forestié alla chercher la police du goût.

Ce qu’il en rapporte mérite d’être pesé. L’ordonnance de Beaumont veut que toute drogue ou plante médicinale — « le safran notamment » — soit tenue propre, sèche et bien mondée, sous peine d’amende et de confiscation. Elle frappe d’une peine sévère l’apothicaire qui n’aura pas tenu ses épices propres, mondées et sèches, et qui aura mêlé de l’amidon, de la farine ou de mauvaises matières aux confitures, au pignolat et au gingibrat. Elle règle la cire avec la même minutie : défense de rien mêler à celle des cierges, obligation pour chacun de porter la marque de son fabricant afin qu’on pût constater les fraudes, obligation d’un bout supérieur de cire verte et non peinte, marque des consuls sur toute marchandise vendue aux revendeurs étrangers.

I Les épices

Drogues, plantes médicinales et safran doivent demeurer propres, secs et bien mondés.

II Les confitures

Amidon, farine et mauvaises matières sont interdits dans pignolat, gingibrat et préparations sucrées.

III La cire

Les cierges doivent conserver une cire pure et porter la marque permettant d’identifier leur fabricant.

IV Le marché

Les marchandises destinées aux revendeurs étrangers passent sous le contrôle et la marque des consuls.

Elle descend jusqu’à l’étal. Défense de vendre bélier, taureau, porc ladre, bœuf sans moelle et autres chairs corrompues, sous cinq cents sols toulousains d’amende. Du premier mai au trente et un octobre, la viande ne demeure pas plus de vingt-quatre heures à l’étal ; passé ce délai, elle descend à la basse boucherie. Le gain du boucher est fixé à un denier par sol, et un bayle visite chaque jour les bancs. Un expert, qu’on nomme langueyeur, met la main dans la bouche du porc, en tire la langue et l’examine : si la langue est saine, la bête, quoique ladre de corps, pourra être débitée à la basse boucherie. La veille et le jour des fêtes, ni bouchers, ni marchands d’agneaux, ni revendeurs de volailles, de fruits et de gibier ne peuvent acheter avant la troisième heure et avant que la cloche des consuls ait sonné.

Il y a dans cette prose consulaire quelque chose qui saisit. Ces hommes n’écrivaient pas pour la postérité ; ils écrivaient pour que le pain fût du pain et la cannelle de la cannelle. Ils avaient compris, six siècles avant nos administrations, qu’une ville se juge à ce qu’elle tolère dans la bouche de ses pauvres. Et l’on notera l’ordre des matières : le safran d’abord, puis la cire, puis la viande — les choses rares avant les choses nécessaires, parce que c’est sur les rares que se pratique la fraude.

Folio IV
IV

Ce que coûtait un parfum

Avant de parler du goût, il faut dire le prix, car c’est par le prix qu’on mesure la distance. Chez les Bonis, le girofle se vendait sept sols la livre ; le safran, un sol l’once ; le poivre, le gingembre et la cannelle, seize sols la livre. On ne portait pas cela dans sa poche : c’étaient des sommes énormes, qu’il faut comprendre aujourd’hui comme le prix d’un bijou. Un aromate coûtait cher parce qu’il rare. Il était rare parce qu’il avait voyagé, beaucoup voyagé.

Girofle
7 sols
la livre
Safran
1 sol
l’once
Poivre
16 sols
la livre
Gingembre & cannelle
16 sols
la livre

Les frères tenaient leur approvisionnement de deux places : Montpellier et Avignon. Les messagers partaient de Montauban pour l’une ou pour l’autre. Barthélemy descendait lui-même dans le Midi, comme il montait chaque année en France pour les foires du Lendit, à Saint-Denis, d’où il rapportait les draps de Flandre et du Nord. Un marchand de la moyenne Garonne, au quatorzième siècle, était un homme qui connaissait les routes.

Au-delà de Montpellier commençait un monde dont on ne savait à peu près rien, sinon qu’il donnait la saveur. Forestié, commentant l’épice que Bonis nomme sitoal et qu’il identifie à la zédoaire, note qu’elle vient de Java ; et pour faire sentir ce que représentait un tel commerce, il cite en note ce voyageur qui écrivait de la même île qu’on y trouve poivre, noix muscade, galanga, cubèbe, girofle, et « de toutes chères espiceries qu’on peut trouver au monde ». Entre cette phrase et la boutique de la rue de la Faurie, il y a la moitié de la terre !

Forestié hasarde, pour expliquer la réputation de Montpellier dans la préparation des épices, que la cité était alors gouvernée par des princes espagnols : c’est une conjecture d’éditeur, non un fait établi, et il faut la donner pour telle. Mais l’essentiel demeure : ce que le paysan de Lomagne trouvait sur sa table les jours de noces venaient de pays dont il ignorait l’existence.

Épices précieuses, balance de cuivre et pot de terre
Matières précieuses

Quelques poignées d’épices — et derrière elles, des routes plus vastes que le monde connu de ceux qui les consommaient.

Folio V
V

Le piment, accompagnement obligé de tout repas

Venons-en à la chose elle-même. Le mot piment, dans le registre des Bonis, ne désigne pas le fruit brûlant que l’Amérique n’avait pas encore livré à l’Europe : il désigne, dit Forestié, « la mixture de diverses sortes d’épices avec du miel ou du vin », et c’était « l’accompagnement obligé de tout repas ». Les médiévistes d’aujourd’hui rangent sous ce nom aussi bien la poudre d’épices que le vin miellé dont l’hypocras est l’héritier ; il est plus honnête de tenir les deux acceptions ensemble que d’en choisir une.

Le mélange Piment
aux cinq épices

« 15 onces gingembre, 12 onces cannelle, une once 1|2 girofle, 3 quarterons noix de Chypre, 1 gros de spica nard, 3 quarts de miel pour faire le piment. »

C’était, dit l’éditeur, le piment aux cinq épices. En voici un autre, qui en compte dix : une demi-once de gingembre, de poivre, de girofle, de cubèbe, de noix de Chypre, de muscade, de galanga, de zédoaire, de poivre long, et une once de cannelle — treize sols tournois. Puis, « pour rendre ce piment parfait », on y ajoute encore une demi-once de gingembre, une demi-once de cannelle, un quarteron de girofle et un quart de poivre long : trois sols un denier.

Les quantités disent le reste. Une livre et demie de gingembre ici, deux livres de poivre là ; pour le moustier de Saint-Théodard, une fourniture où entrent trois onces de safran et deux quarts et demi de miel. Les familles riches en commandaient jusqu’à cinq pouchons ; le couvent des Carmes de Montauban en fit faire deux barils ; et Forestié insiste — le piment ne figurait pas seulement sur la table des riches et des moines, « mais sur les tables les plus modestes ». Le pain lui-même, ajoute-t-il, était souvent parfumé à l’anis ou à la marjolaine, et de son temps encore les paysans faisaient dans leur fournée un pain d’anis qu’ils portaient le plus souvent à l’église.

Autour du piment se pressait tout un peuple de douceurs dont les noms seuls sont un poème. Le gingibrat, gingembre confit, à six ou sept sols la livre — quinze quand il venait de Montpellier, dont on préférait la façon. Le pinhonat, nougat de pignons de pin, vendu en boîtes, seul ou mêlé de gingibrat, et parfois durci en roc. Le codognat, fait de coing mêlé d’épices, dont Bonis donne la recette : un quart et demi de gingembre, un quart de cannelle, une demi-once de noix de Chypre. Les hosties dorées, ostias dauradas, pâtisserie dont Forestié avoue ignorer la composition et qu’il rapproche de notre pain d’épices, à six sols quatre deniers la livre, et que l’on buvait accompagnées d’orangeat. Les festucs confits, dont il ne put jamais savoir ce qu’ils étaient : les lexiques, écrit-il, « n’ont pu nous éclairer ».

Et la Lomagne, dans tout cela ? Elle est au comptoir. Au folio douze verso du registre, sous l’année 1344, on lit le compte du recteur du Cauzé — paroisse du canton de Beaumont — qui emporte de la toile verte, des chandelles rondes, de la dragée fine et du gingibrat. Deux ans plus tard, un bourgeois fait porter sur son compte une garniture de robe, des noces, des fiançailles, et une boîte de pignolat et de gingibrat. Voilà ce que recouvrent les ordonnances consulaires : un curé de campagne et un bourgeois qui marie sa fille, venus chercher à la ville ce que la ville seule pouvait faire venir de Java.

VI

Le repas du prieur,
et l’an de la mortalitat

De tous les articles du registre, il en est un que l’on relit deux fois. En 1346, le prieur mage de l’abbaye de Saint-Théodard étant allé passer quelques jours à la campagne, on lui fit porter ceci : « Pour 8 sols de pain et pour 6 sols pour le prix d’un quartier de mouton. Item pour le montant d’un quartier de bœuf, un mouton, un lard de porc, deux paires de perdrix, douze fougasses, 200 gaufres, 3 livres d’huile, 3 chandelles de suif et les épices ; 2 écus 3 sols. » Deux cents gaufres. On voudrait savoir combien ils étaient...

Deux ans plus tard, la même main qui avait compté les gaufres écrivit un autre mot. La peste entra dans Montauban vers la fin de 1348, et Barthélemy Bonis, qui ne cherchait pas ses effets, la désigna dans son livre comme on désigne une borne sur un chemin :

l’an de la mortalitat

Rien de plus. Le registre continue, les comptes se règlent, les épices se vendent ; mais l’année a désormais un nom, et ce nom tient en trois mots de langue d’oc.

Au fond, au-delà de l’anecdote, l’expérience de Forestié nous en apprend beaucoup plus que sa simple déconvenue culinaire. L’Histoire échappe presque entièrement à nos cinq sens. Ici, c’est le goût ; mais l’odeur, l’ouïe, la vue, le toucher… tout ce qui nous relie physiquement au monde n’est pas conservé.

Supporterions-nous l’odeur d’une ville médiévale ? La vue de la mort, si commune aux époques anciennes ? Les bruits d’une rue, la fumée d’un foyer, la rudesse d’un vêtement, la saveur d’un pain ou d’un vin ? Nous savons décrire ces choses, parfois les reconstituer, mais nous ne savons plus ce qu’elles faisaient réellement éprouver à ceux qui les vivaient.

Au fond, que savons-nous de l’Histoire ? Des fragments matériels, la sécheresse des écrits, des traces archéologiques, des déductions scientifiques et intellectuelles. Nous pouvons l’étudier, l’interroger, la reconstruire avec toujours plus de précision. Mais nous ne la ressentons pas. Elle peut parler à notre intellect ; elle échappe à nos sens et, par là même, demeure en partie une abstraction.

Les ordonnances des consuls de Beaumont, les chiffres des Bonis, l’érudition de Forestié nous renseignent admirablement. Mais ce piment improbable nous en a peut-être appris davantage : il a fait éprouver, l’espace d’une bouchée, non pas le goût du Moyen Âge, mais l’impossibilité de le retrouver.

Et c’est peut-être là que réside l’amertume propre au travail de l’historien : pouvoir s’approcher toujours davantage du passé, en mesurer les objets, en lire les mots, en reconstruire les gestes, tout en sachant qu’il subsistera toujours entre lui et ce monde disparu une profondeur insondable. Forestié voulait goûter l’Histoire. Il n’en rapporta qu’un arrière-goût de pharmacie — mais cet échec lui en avait peut-être révélé davantage qu’une réussite.

Fred Augé

Documentation

Sources & bibliographie

Forestié (Édouard, éd.), Les Livres de comptes des frères Bonis, marchands montalbanais du XIVe siècle , 1re partie, publiés et annotés pour la Société historique de Gascogne, Archives historiques de la Gascogne, fascicule XX, Paris, H. Champion / Auch, Cocharaux, 1890, introduction, p. cxiii-cxiv, cxxxi-cxxxvii et cxli-cxlii. — Source principale : l’ordonnance de Beaumont rapportée par l’éditeur, les recettes de piment, les prix des épices, la police des boucheries, la note du prieur mage de 1346, les confitures (gingibrat, pinhonat, codognat, hosties dorées), et la note personnelle de Forestié sur la dégustation (p. cxxxiii, note 4).

Fac-similé Gallica : ark:/12148/bpt6k102256b
Texte intégral : Internet Archive
Forestié (Édouard, éd.), Les Livres de comptes des frères Bonis, 2e partie, mêmes collection et éditeur, 1893-1894. — Texte roman des comptes ; folio XII verso, année 1344, compte du recteur du Cauzé (canton de Beaumont-de-Lomagne) : toile verte, chandelles rondes, dragée fine, gingibrat.

Fac-similé Gallica : ark:/12148/bpt6k102257q
Delisle (Léopold), lettre à Édouard Forestié, Paris, 15 avril 1890, publiée en tête de l’édition citée ci-dessus. — Jugement de l’administrateur de la Bibliothèque nationale sur la portée documentaire du registre.
Le Livre juratoire de Beaumont-de-Lomagne , cartulaire d’une bastide de Gascogne, transcrit et annoté par Gustave Babinet de Rencogne, publié sous la direction de François Moulenq, Montauban, Forestié, 1888. — Recueil des titres, coutumes et règlements consulaires de la bastide, dont le règlement de police cité dans cet article.

Fac-similé Gallica : ark:/12148/bpt6k6531676r
Archives départementales de Tarn-et-Garonne, « Manuscrits médiévaux », notice en ligne. — Conservation des registres Bonis et du Livre juratoire ; bibliographie des transcriptions imprimées.
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