Chroniques gasconnes · XVIIᵉ siècle
La peste en Gascogne
Quand le fléau remontait les routes de l’Armagnac, fermait les villes, vidait les registres et laissait derrière lui chapelles, fosses communes et mémoires tremblantes.
La chaleur de juillet pesait sur le chantier comme une main. Depuis l'aube, le tailleur de pierre avait entendu le ciseau de son compagnon battre la mesure à côté du sien — ce bruit clair, régulier, qui rythmait leurs journées depuis des mois. À la pause de midi, il ne l'entendit plus. L'autre était resté assis contre le mur d'appareil, la tête basse, et ne touchait pas à son pain.
Il s'approcha, le héla, posa la main sur son épaule — et la retira aussitôt : l'homme brûlait à travers la chemise, d'une chaleur qui n'était pas celle du soleil. Le compagnon leva vers lui un visage luisant, des yeux trop brillants, et voulut parler sans y parvenir. Alors le tailleur, d'un geste qu'il regretterait toute sa vie, écarta le col de la chemise trempée.
À la naissance du cou, sous la peau, une bosse était montée. Dure, ronde comme un œuf, la chair autour déjà sombre. Il connaissait cette marque. Tout le monde, en ce siècle, connaissait cette marque. Le ciseau lui tomba des mains et sonna sur la dalle. Il recula d'un pas, de deux, comme on recule devant le bord d'un gouffre — et il sut, dans le même instant, qu'il reculait trop tard, que le mal était peut-être déjà passé de cette épaule à sa main, de sa main à lui.
Sur l'échafaudage, un autre s'était arrêté de travailler et regardait. Puis un autre. Aucun ne prononça le mot. On ne le prononçait qu'à voix basse, parce que le dire, c'était l'appeler. Mais il était déjà là, debout au milieu d'eux, dans la lumière blanche de midi.
Cet été-là, la même scène se rejoua dans cent lieux de Gascogne.
Le fléau qu'on croit mort
Nous avons rangé la peste au magasin des vieilles terreurs. Elle appartient, croyons-nous, au Moyen Âge — à l'an 1348, aux danses macabres peintes sur les murs des chapelles, aux processions de pénitents, à un monde assez lointain pour qu'on le regarde sans trembler. C'est une erreur, et de plusieurs siècles. Car ses heures les plus noires, en Gascogne, ne sont pas médiévales : elles tombent en plein XVIIᵉ siècle, sous Louis XIII et sous Louis XIV, dans le royaume qui se croit entré dans la lumière, celui des carrosses, des collèges et des belles façades. Pendant qu'à Paris on disserte de l'âme et de la raison, le mal, lui, remonte les chemins de l'Armagnac.
Il ne vint pas une fois pour toutes. Il allait et venait comme une marée sombre, se retirait des années, parfois une génération, puis revenait — et chaque retour trouvait des vivants qui n'avaient connu le précédent que par les récits des vieux. Une première grande vague monta dans les années 1620 ; en 1628, elle tenait Agen. Puis le fléau parut s'assoupir. Il guettait. Un quart de siècle plus tard, il se rua de nouveau, et cette fois ce fut le cœur de la Gascogne qu'il embrasa : en 1652, Montesquiou ; en 1653, Auch la capitale, et Lavardens sur sa colline, et combien d'autres bourgs dont les registres ne disent plus que le nombre des morts. En deux étés, tout le Gers retint son souffle.
Ceux qui le voyaient venir n'avaient pas nos mots pour le nommer. L’air, devenu lourd, vicié, empoisonné par on ne savait quelle corruption tombée du ciel ou montée des marais. Mais ils connaissaient ses signes mieux que personne : la fièvre brutale, la soif, et surtout cette grosseur dure sous l'aisselle ou à l'aine — le bubon, le charbon —, qui en quelques jours décidait de tout. On entrait bien portant dans une maison ; on en ressortait, ou l'on n'en ressortait pas. Le mal allait plus vite que le médecin, plus vite que le prêtre, plus vite que la peur elle-même.
Reste une question, que se posaient déjà les Gascons de ce temps en voyant noircir l'horizon : d'où venait-elle ? Comment ce fléau des ports atteignait-il ces collines de l'intérieur, à des journées de cheval de toute mer ? La réponse était sous leurs yeux, sur les routes et le long des rivières — et elle portait souvent les couleurs des gens de guerre.
Par les chemins et les fleuves
Jamais la peste ne naît d'un lieu. Elle arrive. Elle voyage, comme les hommes, par les routes et par l'eau, et c'est aux hommes qu'elle doit de franchir les montagnes et les distances qui devraient la tenir au loin. Ces collines de l'intérieur, à des journées de cheval de toute mer, elle ne les atteignait pas par prodige : elle les gagnait par les mêmes chemins que le blé, le vin et les nouvelles.
À l'est veillait Toulouse, la grande voisine, où le mal s'installait des années durant comme chez lui. De là, par la route et par la Garonne, il remontait vers le pays gascon, et les bourgs apprenaient à se méfier de quiconque venait de ce côté. Au sud, une autre porte, plus haute : les Pyrénées, que le fléau passait comme les contrebandiers, descendant d'Espagne par les vallées. En 1652 et 1653, on le vit ravager le Lavedan et tout le bassin sous-pyrénéen avant de se répandre dans la plaine. De deux côtés à la fois, l'orient et le midi, la Gascogne était prise.
Restait à entrer dans les murs. Et pour cela, le mal n'avait pas besoin d'armée : un seul homme suffisait, un seul ballot. À Auch, en cette année 1653, un marchand venu de Morlaàs déposa dans une hôtellerie, hors les murs, sa cargaison de capes du Béarn. La peste éclata avec son arrivée. On ferma l'auberge sur les étoffes ; les capes restèrent là, pendues dans le noir, soixante-quatorze pièces que personne n'osait plus toucher, comme si la mort elle-même s'était faite drapier. Ainsi voyageait le fléau : dans la balle du colporteur, le coupon de drap, la hardе d'un mort qu'on n'avait pas brûlée.
Et puis il y avait les gens de guerre. Le siècle entier saignait par toutes ses frontières, et les armées de la guerre de Trente Ans charriaient la contagion avec leurs convois, leurs traînards, leurs chevaux fourbus. Là où passait un régiment, la peste suivait, ou précédait ; on ne savait jamais lequel des deux ouvrait la marche. Le soldat affamé qui dépouillait un cadavre de sa chemise emportait, sans le savoir, plus que du linge.
Alors les villes tombèrent, l'une après l'autre, comme on voit s'éteindre les feux dans une plaine à la nuit. En 1652, ce fut Montesquiou. L'année suivante, le fléau tenait Auch, la capitale, et Lavardens sur sa colline, et Lectoure qui le connaissait déjà pour l'avoir reçu trois fois en deux siècles, et tant d'autres bourgs dont les registres paroissiaux ne gardent qu'un blanc — ce silence des pages que rien ne remplit, parce qu'il n'y avait plus personne pour écrire, ni pour naître, ni pour être porté à l'église.
C'est là, derrière les portes que l'on croyait closes, qu'il faut maintenant entrer : dans la cité barricadée, pour voir ce que devient une ville quand la mort s'y installe pour six mois.
La cité barricadée
Quand le mal approchait, la première défense d'une ville était de se fermer. On closait les portes, on postait des gardes, et l'on regardait désormais tout étranger comme un porteur de mort. Le voyageur venu du mauvais côté — de Toulouse, de la plaine infectée — n'était plus un hôte mais une menace, et la charité chrétienne elle-même pliait devant l'instinct de survie.
Dès 1549, un siècle avant le grand fléau, on avait vu à L'Isle-Jourdain ce que cette peur faisait des hommes. Un prêtre, venu pour une affaire de procès, fut chassé de la ville à dix heures du soir parce qu'on le disait suspect : son frère était mort de la peste à Toulouse. On le jeta dans la nuit ; il erra par les métairies, manqua d'être égorgé par trois inconnus, ne trouva asile que par pitié dans une grange. Le lendemain, il courut à Toulouse quérir un « certificat certificatoire » attestant qu'il était, Dieu merci, en bonne santé — le passeport sanitaire du temps. Il revint le brandir : le consul le lui prit, le garda, et le somma derechef de vider les lieux. Pour tout abri, on lui désignait la Madeleine, un quartier désert, là où l'on enterrait les morts. La ville barricadée ne connaissait plus ni prêtre ni pitié : elle ne connaissait que la contagion.
À Auch, en 1653, la cité se referma de même — mais cette fois le mal était déjà dans les murs. Il fut « descouvert le 8 juin, jour et fête de la Trinité », et durant cinq à six mois la ville cessa de vivre. Les registres de la paroisse Saint-Orens en gardent la trace la plus saisissante : un grand blanc. Plus un mariage jusqu'au 23 novembre ; plus un enfant porté au baptême jusqu'à la nuit de Noël. La vie ne s'inscrivait plus, parce qu'il n'y avait plus ni naissance à bénir ni union à sceller — rien que des morts, et la main qui tenait la plume s'était arrêtée.
La vie publique s'éteignit avec le reste. Plusieurs consuls moururent ; les survivants ne se réunissaient plus qu'aux cas d'extrême urgence, pour emprunter du blé et de l'argent et nourrir une population aux abois. Beaucoup avaient fui — jusqu'au notaire Duclos, qui consigna sa propre fuite dans ses minutes sans en concevoir la moindre honte. Quelques-uns restèrent. Le juge-mage Bernard Daspe ne quitta pas ses concitoyens ; il s'exposa chaque jour pour relever leur courage, et de toute sa famille pas un ne fut atteint — grâce qu'il tint pour miraculeuse, et dont il voulut garder mémoire dans un grand tableau offert en ex-voto.
Contre le mal, on faisait ce qu'on pouvait, c'est-à-dire peu. Le 29 juin, les consuls passèrent contrat avec un certain Jean Deschamps, architecte de Toulouse, pour « désinfecter » la ville. Il purgerait les maisons de leurs immondices, blanchirait les linges, brûlerait parfums et drogues, fournirait hommes et femmes pour la besogne — dix-huit livres par maison. Les habitants n'y rentreraient que dix jours plus tard ; et rentrés, ils n'en sortiraient pas avant dix autres jours, Deschamps gardant les clés, geôlier sanitaire de maisons devenues cellules. Au terme, si la peste n'avait point reparu, les consuls leur rendaient la liberté. Toutes ces précautions, note la chronique avec une simplicité terrible, « n'avaient pas empêché la peste de s'étendre ».
Car nul ne savait guérir. L'art des médecins demeurant impuissant, les empiriques fondirent sur le pays comme des corbeaux. L'un d'eux, un marchand de Toulouse qui se disait « désinfecteur de la maladie contagieuse », parcourait à cheval les campagnes de l'Armagnac pour vendre ses drogues et ses huit bouteilles d'étain pleines de remèdes. Ils ne le sauvèrent pas : se sentant pris à son tour, il dicta son testament en plein air, au milieu d'un jardin, le 28 octobre — et ni lui ni les témoins n'osèrent y apposer leur seing, de peur que l'encre et le papier ne se passassent la mort de main en main. Seul le notaire certifia. Le vendeur de salut était mort de ce qu'il prétendait conjurer.
Quand vint l'hiver et que le fléau enfin reflua, on compta. Trois à quatre mille morts pour la ville et sa juridiction — une cité saignée à blanc. On n'avait pu les mener tous en terre bénite : le commun gisait dans les champs ouverts à la hâte, le champ Lafont qu'on disait aux Astarous, le champ Baron ; seuls les consuls et les « personnes de considération » avaient gardé leur place au cimetière de la Porte Neuve. Le jour de Noël, un vicaire rouvrit enfin le registre des baptêmes. La vie repartait, à pas comptés, dans une ville qui n'était plus qu'à demi peuplée d'elle-même.
Le ciel ou la méthode
Devant un mal que nul ne savait nommer ni guérir, deux réponses s'offraient aux hommes de ce siècle. On pouvait implorer le ciel, ou tenter d'ordonner le fléau. Le plus souvent, le même Gascon faisait les deux, et n'y voyait nulle contradiction.
Pour le plus grand nombre, la peste venait de Dieu. Elle était son grand fléau, sa colère lâchée sur les pécheurs, et l'air lui-même, lourd et corrompu, n'en était que l'instrument. À mal venu du ciel, remède du ciel : on ne combattait pas une telle ire, on cherchait à l'apaiser. Alors les villes que la mort cernait se tournaient vers leurs intercesseurs. On invoquait saint Roch, le pèlerin marqué du bubon que son chien avait veillé, et saint Sébastien percé de flèches comme une cité l'est de morts. On faisait des vœux — d'élever une chapelle, d'offrir une chasuble, de porter une bannière chaque année si le bourg était épargné. On sortait les reliques, on marchait en procession, pieds nus, derrière la croix, à travers des rues où l'on n'osait plus se croiser. Et quand le mal refluait, le survivant, comme ce juge d'Auch dont toute la famille fut préservée, commandait au peintre un grand tableau pour dire à la Vierge sa gratitude. La peste laissait ainsi, derrière elle, autant d'ex-voto que de fosses.
Et pourtant, dans cette même Gascogne et ce même siècle, quelques hommes choisirent de regarder le fléau en face plutôt que de lever les yeux vers le ciel.
L'un d'eux portait la pourpre. Georges, cardinal d'Armagnac — l'une des plus hautes figures que la Renaissance ait données au pays — ne se contenta pas de prier pour ses ouailles. Dès 1558, il fit imprimer à leur intention un mince livret d'Advis et remèdes souverains pour se garder de peste en temps suspect, recueillis, précisait le titre, parmi ceux « desquels on use à Rome, Venise et aux Allemagnes ». Un prince de l'Église qui, au lieu d'une oraison de plus, faisait venir d'Italie et d'Allemagne le meilleur savoir-faire du temps et le mettait, traduit et imprimé, entre les mains de son diocèse : c'était déjà préférer la méthode à la seule supplication.
L'autre tenait la lancette. Guillaume Ader, né à Gimont au cœur du Gers, médecin gascon devenu à l'Hôtel-Dieu de Toulouse un familier de la contagion, publia en 1628 — l'année même où le fléau remontait sur le pays — un traité dont le titre seul est une déclaration : de la connaissance, de la prévision et des remèdes de la peste. Connaître, prévoir, guérir : trois mots, trois temps, le même ordre patient qu'il appliquait à toute maladie. Là où la foule lisait un châtiment, Ader lisait un objet d'étude ; là où l'on attendait un miracle, il dressait une méthode. Le poète gascon des champs et des saisons s'était fait, devant la mort, l'arpenteur du mal.
Il ne le vainquit pas. Ses remèdes ne valaient guère mieux que les cierges, et la peste continua de tuer sans distinguer ceux qui l'imploraient de ceux qui l'étudiaient. Car c'est là toute la vérité de ce siècle : nul ne comprenait rien. La puce, le rat, le germe minuscule qui portait la mort de l'un à l'autre demeureraient invisibles encore près de trois cents ans — il faudrait attendre Yersin, et un autre monde, pour mettre un nom sur l'ennemi. Le cardinal qui faisait venir d'Italie ses recettes, le médecin qui dressait sa méthode, le pénitent qui marchait pieds nus derrière la croix : tous tâtonnaient dans la même nuit. Les uns imploraient, l'autre observait — mais observer n'est pas comprendre, et devant ce mal-là, les hommes de ce temps étaient également, totalement démunis. Tout au plus la méthode d'Ader avait-elle ceci de différent qu'elle était aveugle avec ordre, et tenait registre de sa propre impuissance.
Ce que la peste a laissé
Quand le fléau se retirait — et il finissait toujours par se retirer, comme l'eau d'une crue qui redescend en abandonnant sa boue —, il ne laissait derrière lui ni vainqueur ni récit de bataille. Rien que de l'absence. Les villes comptaient leurs morts par milliers et se découvraient à demi peuplées d'elles-mêmes, les rues trop larges pour les vivants qui restaient, des maisons entières muettes dont on ne savait plus à qui les rendre.
Le monument le plus vrai qu'elle ait élevé, c'est un blanc. Dans le registre de Saint-Orens d'Auch, il y a, pour l'année 1653, ces longues pages où rien n'est inscrit : ni baptême avant Noël, ni mariage avant la fin de novembre. La main qui tenait la plume s'était arrêtée, parce qu'il n'y avait plus rien à consigner que des morts, et qu'on ne tenait pas registre des morts de la peste. Ce silence des pages dit le fléau mieux qu'aucune chronique : un trou dans le temps, là où la vie aurait dû s'écrire.
Elle a laissé des morts sans tombe. Faute de pouvoir les mener tous en terre bénite, on les jeta dans des champs ouverts à la hâte, hors les murs — à Auch, le champ Lafont qu'on appelait alors aux Astarous, le champ Baron, où le commun reposa pêle-mêle, tandis que les seuls notables gardaient leur place au cimetière. Aujourd'hui le promeneur traverse ces terres sans rien savoir : un pré comme un autre, une vigne, un labour — et dessous, par centaines, ceux de l'été 1653.
Elle a laissé des gestes interrompus, suspendus à l'instant de la fuite : ainsi, sur sa colline du Gers, ce château de Lavardens dont l'étage supérieur ne vint jamais, parce qu'un matin de 1653 les maçons descendirent de leurs échafaudages et ne revinrent pas.
Elle a laissé, enfin, ce que les vivants dressèrent en échange de leur survie. Car à chaque rémission, le bourg épargné s'acquittait de son vœu : une chapelle élevée, une bannière promise, une procession à refaire chaque année tant que durerait le monde. Dans mainte église de Gascogne, une statue le rappelle encore — saint Roch, le pèlerin qui relève sa robe sur le bubon de sa cuisse, son chien à ses pieds tenant le pain du salut. Ces images-là ont vécu plus longtemps que le mal : elles sont, dans la pierre et le bois, la trace de toutes les peurs que la contrée n'a pas su guérir, et qu'elle a confiées au ciel.
Car le fléau revenait. Lectoure le reçut trois fois en deux siècles ; Auch trois fois aussi. Chaque génération croyait l'avoir enseveli avec ses morts, et chaque génération le voyait remonter les mêmes chemins, par les mêmes portes, avec les mêmes étoffes dans les mêmes ballots. La Gascogne du XVIIᵉ siècle vécut ainsi, des décennies durant, avec cette ombre au bout de la route — sachant qu'elle reviendrait, ne sachant ni quand, ni d'où, ni comment lui survivre.
Ce terrible fléau hanta l’imaginaire de nos ancêtres pendant des siècles. Ce fut, sans doute, leur plus grande peur car elle ne prévenait pas, décimait à l’aveugle, et laissait les survivants hagards et abasourdis. Avec les progrès de l’hygiène, le fléau recula. La dernière grande pandémie est celle de Marseille, en 1720. Mais le mal était toujours inconnu. Il fallut attendre la fin du XIXe siècle, l’année 1894 précisément, pour qu’un jeune médecin du nom d’Alexandre Yersin découvre le bacille responsable du fléau, et l’année 1898 pour qu’on comprenne son mode de transmission : c’est la puce du rat qui le transmet.
On crut alors la chose entendue, et l'on rangea la peste au rayon des terreurs médiévales. Mais ce qu'on avait nommé, ce n'était que le bacille — non la peur. Car la peur, elle, n'avait pas de bacille, et nul Yersin ne pouvait l'isoler : elle dormait seulement, tapie sous nos certitudes. Et lorsque, de notre temps, un mal inconnu surgit à son tour, venu de loin comme jadis la contagion remontait les chemins, nous découvrîmes que nous n'avions guère changé. Faute de murailles à fermer — nos villes n'en ont plus —, c'est chacun d’entre nous qu'on enferma. On exigea de nouveau, pour aller et venir, un papier attestant qu'on était sain — tel le pauvre vicaire de L'Isle-Jourdain, sommé jadis de produire son « certificat certificatoire ». On guetta son voisin, on chercha des coupables, on attendit d'une main savante le salut qu'autrefois on demandait au ciel.
C'est peut-être cela que murmurent ces étés de cendre : non que la peste doive revenir — la médecine veille —, mais que la peur, elle, ne meurt jamais. Plus ancienne que le bacille, plus tenace que tous les remèdes, il lui suffit d'un mal qu'on ne comprend pas pour se relever, intacte, et nous retrouver tels que furent nos aïeux devant le fléau : hagards, et abasourdis.
Pour aller plus loin
Repères bibliographiques
Ouvrages
Prosper Lafforgue, Histoire de la ville d'Auch depuis les Romains jusqu'en 1789, Auch, 1851, 2 vol. Référence locale d'où sont tirés les détails sur les trois épidémies d'Auch (1564, 1630, 1653).
Études
Despaux, « La peste à Auch en 1653 », Revue de Gascogne, 1896, p. 50.
Philippe Tamizey de Larroque, « Instructions sur la peste, par le cardinal d'Armagnac », Revue de Gascogne, 1892, p. 97.
Casimir Barrière-Flavy, « Précautions contre la peste à L'Isle-Jourdain au XVIᵉ siècle », Revue de Gascogne, 1921, p. 224.
P. Lafforgue, « La peste à Lavardens en 1653 », Revue de Gascogne, 1860, p. 33.
P. La Plagne Barris, « La peste à Montesquiou en 1652 », Revue de Gascogne, 1860, p. 392.
Sabatié, « La peste à Lectoure du XVᵉ au XVIIIᵉ siècle », Revue de Gascogne, 1927, p. 186.
Magen, « Agen pendant la peste de 1628 », Revue de Gascogne, 1862, p. 456.
Sources anciennes
Guillaume Ader, De pestis cognitione, praevisione et remediis, Toulouse, R. Colomiez, 1628.
Georges, cardinal d'Armagnac, Advis et remèdes souverains pour se garder de peste en temps suspect, desquels on use à Rome, Venise et aux Allemagnes, Toulouse, Guion Boudeville, 1558.
Registres paroissiaux de Saint-Orens d'Auch ; minutes notariales et archives consulaires (contrat de désinfection, 1653). Archives départementales du Gers.
L'essentiel de ce récit repose sur les travaux des érudits de la Revue de Gascogne, eux-mêmes puisés aux registres paroissiaux, aux minutes notariales et aux archives consulaires gasconnes du XVIIᵉ siècle.

