On a retrouvé
le Mont-Perdu
Deux guides bigourdans, un berger sans nom
et une pierre qui sent le cadavre
Il est des lieux qui portent bien leur nom. Ainsi en est-il du Mont-Perdu. Des vallées de Bigorre, cette montagne se dérobe aux regards : la longue muraille du Marboré la couvre, et les pentes qu’il faut gravir pour l’atteindre la dissimulent à mesure que l’on approche, au point même que l’on peut se tenir devant elle sans la reconnaître.
Ramond, qui la chercha dix années, l’a écrit sans détour ; parvenu enfin sur le grand plateau d’Aragon qui la porte, « tous les aspects avaient tellement changé, que nous ne pouvions nous y reconnaître. Le Mont-Perdu, le cylindre, ses murailles, ses brèches, étaient devant nous, et nous ne savions comment les démêler dans ce chaos de roches empilées ».
Une montagne dissimulée dans d’autres, voilà qui est original.
Elle passait alors pour la plus haute des Pyrénées — on sait aujourd’hui qu’elle ne l’est pas, et que l’Aneto la dépasse d’une cinquantaine de mètres — mais elle était, et demeure, la plus étrange de toutes. Tout y est calcaire, tout y est coquille, sable et débris ; et ce que l’on alla y chercher au mois d’août de 1802 était plus qu’un exploit : une preuve.
Ceux qui montèrent les premiers
Louis Ramond de Carbonnières n’était pas gascon. Strasbourgeois, venu à Barèges dans les bagages disgraciés du cardinal de Rohan, ramené aux Pyrénées par la Révolution, il avait fini par appartenir à ce pays comme on appartient à une idée fixe.
Depuis 1797, il tournait autour du Mont-Perdu sans l’atteindre. Il avait compris que la seule face praticable était l’orientale, et que toute la difficulté tenait dans un intervalle de terrain que ses yeux n’avaient jamais pu embrasser.
« J’avais plus d’une fois invité mes guides à l’aller reconnaître. Deux d’entr’eux s’y décidèrent enfin l’été dernier, et je leur traçai leur route. »Louis Ramond de Carbonnières
Ils partirent donc en éclaireurs, avec des instructions et un itinéraire dessiné de la main du savant. Ce qui suivit tient en une phrase que Ramond, manifestement, n’a pas relue à voix haute :
« Mais arrivés au pied de la montagne, ils crurent devoir s’écarter de mes instructions, sous la conduite d’un berger espagnol qui connaissait le Mont-Perdu beaucoup moins qu’ils ne le connaissaient eux-mêmes. »
On ne mesure pas tout de suite ce que cette ligne contient. Elle dit que deux hommes à qui l’on avait demandé de regarder ont décidé de monter.
Il leur en coûta. « Le parti qu’ils prirent pensa leur coûter cher », concède Ramond : ils firent un voyage excessivement périlleux et passèrent une nuit entière au-dessous des glaces du pic, sans abri, sans feu, et presque sans vivres.
Le lendemain, ils franchirent les derniers gradins de la montagne et parvinrent à la cime — « mais tellement désorientés, qu’ils avaient peine à s’y reconnaître ». Ils redescendirent par le versant d’Espagne, ouvrant sans le savoir un passage que d’autres emprunteraient longtemps après eux.
Au retour, l’un des deux vint annoncer la nouvelle. Le récit fut si embrouillé que le savant n’y crut qu’à demi : « je craignis plus d’une fois qu’ils n’eussent totalement manqué le véritable but du voyage ; il n’y avait qu’une chose bien évidente, c’est que la route qu’ils avaient suivie était celle qu’il ne fallait pas suivre. »
Ainsi jugé, l’événement disparaît du mémoire. Dans les trente pages que Ramond lut à l’Institut le 19 floréal an XI, ces deux hommes n’ont pas de nom. Ils sont « mes guides » ; l’un d’eux est « celui qui vint m’annoncer le succès ».
Le berger espagnol n’est qu’un berger espagnol. Il faudra attendre les pyrénéistes de la fin du siècle pour que la mémoire leur restitue, non sans flottement, deux patronymes — Rondo, ou Rondou, et Laurens. Le troisième n’a jamais eu de nom.
Le berger de Béousse
Ramond, lui, partit de Barège le 21 thermidor, c’est-à-dire le 9 août 1802. Il remonta les vallées de Gèdre et d’Estaubé, fit sa première station au haut du port de Pinède, où le baromètre lui donna deux mille cinq cent seize mètres, et nota avec une satisfaction de géomètre que ce col gascon dominait de près de cent mètres celui du Grand-Saint-Bernard.
Puis il fallut redescendre trois cent soixante-deux mètres pour en remonter quatorze cent quatre-vingts le lendemain : c’est la loi de ces montagnes que de se défendre contre les curieux.
Au soir, sur un petit plateau très herbeux et très incliné, au-dessus du point où le torrent du lac se précipite en cataracte dans la vallée de Béousse, la troupe rencontra un troupeau et son berger.
Le portrait que Ramond en trace est pittoresque : « espèce de sauvage qui nous entendait à peine, même dans sa propre langue ». Puis il ajoute ceci, qui vaut tout un traité :
« Le Mont-Perdu était suspendu sur sa tête, et il ne le connaissait pas plus que s’il eût fait partie de la chaîne des Andes. »Louis Ramond de Carbonnières
Mais il connaissait fort bien le col de Fanlo, désigné ici sous le nom de col de Niscle, et il s’engagea à les y conduire le lendemain.
Le savoir du savant
Il connaît le nom de la montagne, son altitude, son âge supposé et la nature de ses couches. Il possède le baromètre, le thermomètre et la théorie. Mais il ne sait pas encore comment y monter.
Le savoir du berger
Il ignore jusqu’à l’existence du Mont-Perdu. Mais il connaît les cols, les torrents, les passages et le terrain. Il possède précisément le savoir qui manque aux hommes venus mesurer la montagne.
Il y a là deux savoirs qui se croisent : le théorique et le pratique. L’un sait le nom de la montagne, son altitude, son âge et la nature de ses couches, et ne sait pas y monter. L’autre en ignore jusqu’à l’existence, et connaît le seul chemin qui y mène.
Restait à les conjuguer.
Ils passèrent la nuit ensemble en plein air, « environnés de la vapeur des cascades, et l’orage grondant de toute part autour de nous ».
Au matin, le sauvage marchait devant.
Onze heures un quart
Deux degrés au-dessus de la congélation
Il faut traverser le torrent de décharge du lac. L’eau est presque glacée.
Une heure de pierrailles noires
Le terrain mobile entraîne sans cesse les voyageurs vers le précipice.
Treize mètres de vide
Un pont de neige utilisé quatre jours plus tôt par les guides s’est effondré. Il faut franchir la crevasse.
Le sommet
Ramond atteint enfin la cime et voit toutes les Pyrénées sous ses pieds.
Le 10 août, au petit jour, il fallut traverser le torrent de décharge du lac : l’eau ne faisait monter le thermomètre qu’à deux degrés au-dessus de la congélation.
Vint ensuite une heure entière de pierrailles noires, où l’on montait en luttant « contre la tendance qui entraîne incessamment ce terrain mobile vers le précipice ». Puis les glaciers, peu inclinés mais traîtres, la neige fraîche jusqu’aux genoux, et les crevasses dessous.
La dernière faillit tout arrêter à deux cents mètres de la cime. Quatre jours plus tôt, les guides l’avaient franchie « fort commodément sur un pont de neige » ; le pont s’était effondré, et il fallut sauter de bas en haut par-dessus treize mètres de vide.
C’est cette phrase, au passage, qui date l’exploit des deux Bigourdans : quatre jours avant le 10 août, soit le 6. Quatre jours avaient suffi pour que la montagne referme derrière eux la porte qu’ils avaient ouverte.
Plus haut, le ciel devint invraisemblable. Le soleil brillait « de l’éclat le plus pur », mais son disque était dépourvu de rayons, et le bleu tournait au noir avec une nuance verte si forte « que mes guides même furent frappés de son étrange apparence ».
À onze heures un quart, Ramond atteignit le sommet et eut, dit-il, le plaisir de voir enfin toutes les Pyrénées sous ses pieds.
D’un côté, la Gascogne disparaît.
De l’autre, l’Aragon s’ouvre.
La Gascogne invisible
Sept ou huit rangs de montagnes primitives se succèdent et interceptent totalement la vue des plaines de France. Même depuis le toit des Pyrénées, la Gascogne se dérobe.
L’immense Aragon
Mille à onze cents mètres de précipice, puis les collines basses et, au loin, l’immense perspective des plaines aragonaises.
Deux heures durant, il n’aperçut aucun être vivant, hormis un aigle « qui passa au-dessus de nous, volant directement contre le vent avec une inconcevable rapidité : en moins d’une minute nous le perdîmes de vue ».
Les hommes, eux, luttaient avec peine contre ce vent dont l’oiseau triomphait si aisément.
Ramond se prit le pouls : « petit, sec, tendu, et accéléré dans le rapport de 5 à 4 ». Et de cette fièvre il tira une remarque presque poétique : l’exaltation des voyageurs d’altitude est peut-être une affaire de circulation.
« Il ne faut peut-être pas chercher ailleurs le secret de l’enthousiasme qui perce dans les récits de tous ceux qu’on a vu s’élever au-dessus des hauteurs ordinaires. »Ramond, Voyage au sommet du Mont-Perdu
La pierre qui sent le cadavre
Mais le sommet ne lui offrit rien à contempler. « La partie découverte du sommet ne m’a présenté aucun rocher entier, aucune couche en place. Ce n’est qu’un amas de débris. »
Rien qu’un tas de cailloux noirâtres, tous de la même pierre : un calcaire compact, presque un marbre, qui blanchit promptement à l’air et se débite de lui-même en fragments anguleux.
Et cette pierre puait.
Un calcaire qui témoigne
« Partout elle est fétide », note Ramond ; « le froissement qu’elle éprouvait sous nos pas suffisait pour infecter l’air d’une odeur fade et nauséabonde ».
Le savant en emplit ses poches.
À Paris, Vauquelin voulut bien l’examiner. Il y reconnut, dit le mémoire, « une odeur fade, nauséabonde et même cadavéreuse, qui se développe surtout par l’effet de la trituration ».
Le mot était lâché, et Ramond en tira aussitôt la conclusion qu’il portait depuis dix ans : si la pierre du sommet sent le cadavre, c’est qu’elle en est faite.
Cette puanteur est le dernier témoignage de « l’épouvantable destruction d’animaux marins qui a accompagné la formation de ces montagnes ».
« La présence de ces cadavres n’y est pas moins attestée par la fétidité […] qu’elle ne l’est dans les couches voisines par la conservation de leurs squelettes. »Louis Ramond de Carbonnières
Là où les os ont disparu, l’odeur témoigne encore. Une montagne entière rend compte d’un massacre dont elle n’a gardé aucune trace visible, et elle en rend compte par le nez.
Des millions de coquilles
Un peu plus bas, au contraire, les coquilles pullulent. Ramond signale ces petites lentilles de pierre qu’il nomme lenticulaires numismales — nos nummulites — et que l’on rencontre dans une abondance telle qu’elle « épouvante l’esprit le plus accoutumé à l’idée des grandes distinctions de la nature ».
Épouvante : le mot est de lui.
Un homme des Lumières, baromètre et thermomètre en main, reculant devant le nombre.
Le mémoire s’achève sur une formule qui a la tenue d’une épitaphe. Cette montagne, écrit-il, est « de tous les monumens connus des derniers travaux de la mer, le plus considérable par son volume, et le plus extraordinaire par sa structure ».
Puis vient, en dernière ligne, cet aveu propre aux savants de cette époque qui étaient aussi des aventuriers : « je suis bien loin d’avoir dit à son sujet le dernier mot de la géologie ».
Il ne croyait pas si bien dire : il tenait la mer, il n’avait ni l’âge des couches, ni la cause de leur redressement, et il le savait.
La montagne avait été un fond de mer.
Ramond était venu chercher une preuve.
Il repartait avec une odeur.
Ce qu’on retrouve,
ce qu’on reperd
Il quitta la cime à une heure. Trois semaines plus tard, au début de fructidor, il revint par Gavarnie et le port de Boucharo pour voir d’en bas les immenses crevasses qu’il avait aperçues d’en haut.
Ce furent quatre heures de marche au fond du val d’Ordesa, « toujours enfermé entre des murailles verticales d’une épouvantable hauteur », une nuit passée sous un rocher à couper des genêts pour entretenir du feu, puis l’escalade des parois, des pieds et des mains, « non sans un péril imminent ».
Et c’est alors, une fois là-haut, qu’il ne reconnut plus rien, et qu’il lui fallut parcourir tout le plateau pour raccorder ce qu’il voyait à ce qu’il avait vu.
Il faut aimer une montagne pour consentir à la perdre deux fois dans le même été.
De cette obstination, Ramond a rapporté des chiffres, des plantes, une poignée de pierres puantes et l’idée juste : que les Pyrénées ont été un fond de mer, et qu’elles le disent encore à qui veut bien les respirer.
Ses deux guides, eux, n’avaient rapporté qu’un récit si confus qu’on ne voulut pas le croire — et ils avaient pourtant raison sur le seul point qui comptât : ils y étaient allés.
On a retrouvé le Mont-Perdu.
Ce sont ceux qui l’ont trouvé les premiers que l’on ne retrouve plus.

