La conque d’argent
Le sang de saint Jean-Baptiste et la mémoire de Bazas
Quelqu’un a effacé les armes de Bazas.
Il faut lever la tête, derrière la halle, là où l’ancien hôtel de ville présente au passant une façade que l’on ne regarde plus guère.
Le fronton triangulaire est en place, et sur son sommet un vase de pierre d’où sortent des flammes ; sous la corniche, un cartouche porte, bien creusés, les mots « Hôtel de Ville ».
Tout cela fut taillé en 1733 par un sculpteur appelé Bacquey, chargé de reprendre une façade alors très abîmée. Au milieu du tympan, il avait placé les armes de la ville dans un encadrement de moulures.
L’encadrement y est toujours. Il est vide. La pierre a été reprise à plat, et l’on n’y lit plus rien : ni figure, ni meuble, ni devise. Un rectangle lisse dans son cadre, au centre d’un fronton qui n’a plus rien à montrer.
Ce qu’il portait, ce n’est donc plus la pierre qui le dit, c’est un registre. En 1696, l’Armorial général de France enregistrait les armes de Bazas : une tour crénelée, et, à côté d’elle, saint Jean-Baptiste agenouillé devant son bourreau, qui brandit un cimeterre.
Ni un saint en gloire, ni un agneau, ni un livre ouvert : l’instant qui précède le coup. Une cité entière s’était choisi pour emblème la seconde la plus noire du récit qu’elle se racontait depuis quinze siècles, et avait fait du bourreau une figure héraldique.
Il manquait pourtant quelqu’un sur ces armes, et ce quelqu’un est celle sans qui rien de tout cela n’aurait eu lieu.
Douze lignes
Vers 590, Grégoire, évêque de Tours, écrivit un chapitre de douze lignes.
Une matrone, dit-il, était partie des Gaules pour Jérusalem par dévotion, dans le seul espoir de mériter la présence de Notre Seigneur et Sauveur.
Elle apprit là-bas que le bienheureux Jean allait être décollé ; elle y courut, paya le bourreau, le supplia de la laisser recueillir le sang qui coulerait.
Et comme il frappait, elle tendit une conque d’argent ; la tête tranchée, elle reçut pieusement le sang, le déposa avec soin dans une ampoule, le porta dans sa patrie et le plaça dans l’autel sacré.
Grégoire de Tours · Liber in gloria martyrum
Grégoire ne donne pas de nom. Ces siècles obscurs n’ont pas la précision métronomique des nôtres. Grégoire rapporte. Tout est dans le verbe.
Toujours est-il que cette fameuse dame ramena en Gaule la précieuse ampoule et que la tradition bazadaise fit de Bazas le lieu de son dépôt.
Histoire vertigineuse de cette femme de Novempopulanie traversant la Méditerranée aux premiers temps du christianisme. Mais l’Histoire n’a jamais révélé tous ses mystères…
Ce que Bazas en fit
La ville a conservé une chronique, compilée au XVIIIe siècle à partir de fragments manuscrits et des journaux de ses évêques, et publiée en 1875 seulement.
On y lit, à l’an 31 de l’ère chrétienne :
Une matrone bazadaise, ou, comme la plupart le veulent, la dame même de cette ville, excitée par le bruit des miracles du Christ, s’en alla vers Jérusalem.
Chronique de Bazas
À l’an 50, la matrone revient de Jérusalem par mer ; la tempête l’assaille, et elle échappe au naufrage par les prières du saint dont elle portait le sang.
Le voyage a donc duré dix-neuf ans !
À l’an 71, elle bâtit, à ses frais, trois édifices sacrés disposés en croix : le premier pour Jean-Baptiste, où elle dépose le sang, le deuxième pour Pierre et Paul, le troisième pour Étienne.
Le chroniqueur ajoute que les ruines en subsistaient de son temps, au nord de la cathédrale.
La conque retrouvée
En 853, les Normands remontèrent la rivière et la ville brûla. La cathédrale fut ruinée et le sang de Jean-Baptiste disparut ; non pas volé, non pas détruit : oublié.
Il demeura, dit la chronique, longtemps inconnu à cause des destructions antérieures de la ville. Deux siècles passèrent, pendant lesquels Bazas continua d’appeler son église Saint-Jean sans savoir ce qui lui donnait ce nom.
Puis, sous l’évêque Raymond II, on entreprit de relever l’édifice, et il se produisit ceci, que la chronique place en 1096.
Deux chanoines se mirent à prier. Ils prièrent longuement, jeûnèrent, s’infligèrent d’eux-mêmes des mortifications.
Puis on creusa derrière le maître-autel.
On dégagea de la terre une colonne de marbre ; sous la colonne, un coffre de pierre ; dans le coffre, une conque d’argent pleine de sang, portant une inscription qui disait à qui ce sang appartenait.
Que l’on croie ou non à cette découverte, il faut en mesurer l’effet.
La conque nommée dans un livre du VIe siècle ressortait de terre au XIe, avec son étiquette !
Les mots de Grégoire, une tradition séculaire, s’étaient désormais matérialisés.
Urbain II, qui venait de clore à Clermont le concile où il avait jeté la chrétienté sur les routes de Jérusalem, vint consacrer l’église relevée.
En 1233, la cathédrale gothique ne fut pas simplement construite pour abriter une relique : elle fut construite autour d’elle.
En 1233, lorsqu’on posa la première pierre de la cathédrale gothique, on transporta le sang de l’autel ancien à l’autel neuf, le treizième jour de juillet, et l’on institua une fête de la Translation.
C’est dire ce qu’il faut comprendre de ce vaisseau long et sans transept que l’on parcourt aujourd’hui : il n’a pas été bâti pour abriter une relique, il a été bâti autour d’elle.
Ce qui traverse
Le jour des saints Gervais et Protais de l’année 1326, des gens d’armes pillèrent Bazas et toutes ses églises.
L’annale est brève, et elle compte ce qui reste :
Tout le reste fut enlevé et dispersé.
Ce qui suit n’est pas l’ouvrage d’un compilateur lointain. Celui qui tient la plume écrit à la première personne et nomme ceux qui l’ont renseigné.
…que des hommes de l’évêché, quatre cents, ou cinq cents, pour leurs excès étaient devenus pareils à des bêtes, allant nus, ne mangeant que des herbes et des fruits.
Il ajoute que la même chose advint dans d’autres diocèses, que beaucoup moururent de male mort en peu de jours, et que plusieurs gentilshommes de Béarn le lui ont dit aussi.
Deux annales plus loin, en 1328, il se nomme : ego, Raymundus Bertrandi de Motha, doyen.
Au premier des pillards, il règle son compte en une phrase :
Et l’on ne put l’en tirer, ajoute-t-il, avant que les chanoines de cette église fussent venus en procession solennelle avec la verge sainte.
Un doyen du XIVe siècle a donc consigné, de sources qu’il nomme, que le sac de 1326 n’avait rien laissé d’autre que ce sang.
Deux siècles et demi plus tard, la formule cessa de valoir.
Les calvinistes entrèrent à Bazas la veille de Noël 1561, y revinrent en 1577, abattirent la cathédrale à l’exception de la façade que les habitants rachetèrent, et ils emportèrent la relique.
La chronique expédie la suite en une ligne :
Ni repris de force, ni rendu par miracle : racheté, par deux familles.
Le chœur vendu à la brasse
Le 18 octobre 1793, le Conseil général de la commune de Bazas ordonna que les grilles du chœur fussent converties en piques.
Elles étaient, écrit l’abbé qui retrouva les arrêtés dans le cahier d’un secrétaire de mairie, l’un de ces chefs-d’œuvre de ferronnerie si fréquents dans nos églises avant la Révolution, et leur perte est irréparable.
Puis il fallut de la place pour danser et banqueter civiquement, et l’on abattit les murs du chœur, les colonnes de marbre qui le soutenaient, la galerie des tombeaux des évêques.
« Je ne sais ce qu’est devenu le reste », ajoute-t-il.
Le 4 frimaire de l’an II, à trois heures de relevée, la pierre en moellon provenant de cette démolition fut vendue à l’encan sur la place publique, aux feux des chandelles.
Le citoyen Laperche offrit huit livres dix sols de chaque brasse ; le citoyen Ardusset fils aîné, huit livres quinze ; Vignolles, neuf livres ; le citoyen Tauzin Marbourich, dix livres.
Personne n’ayant offert davantage pendant la durée des feux, Tauzin fut déclaré adjudicataire, à charge d’enlever lui-même la pierre sur le lieu.
Ainsi vendit-on, à dix livres la brasse et au plus offrant, l’emplacement où la conque d’argent reposait depuis 1233.
La relique elle-même n’est nommée dans aucune de ces pièces.
On ne l’a ni brisée en public, ni jetée cérémonieusement : elle est tombée hors des écritures, ce qui est la manière la plus complète de faire disparaître une chose.
Quelques années plus tard, on signalait des statues des portails servant de bornes le long des chemins.
Reste le fronton de Bacquey.
On ne sait ni quand la main y vint, ni de qui elle était ; mais quelque part entre les bûchers de brumaire et nous, quelqu’un est monté jusqu’au tympan de la maison commune, a fait disparaître la tour, le saint et le bourreau, et a laissé le cadre.
Il fallait, disaient les arrêtés, qu’il ne restât de ces signes odieux pas le moindre vestige.
De cette femme qui traversa la mer vers l’An 30 de notre ère, il ne demeure à Bazas qu’un rectangle de pierre lisse…
Sources & bibliographie
Sources premières, chroniques et études utilisées pour la reconstitution de l’histoire de la relique et de sa mémoire bazadaise.

