L’homme aux épingles
Catherine Dufaur contre le visiteur des sorciers (Bas-Armagnac, 1644)
L’année 1643 fut, dans l’Armagnac noir de forêts, une année de malheur. Le roi était mort au printemps et un enfant régnait ; la guerre durait depuis dix ans et l’impôt avec elle ; l’été fut sec, les fruits manquèrent, et le blé, qui valait sept livres dix sols à Auch en octobre, en valut onze avant la fin de l’hiver. Une gelée de mai emporta ensuite les vignes, et l’on vit à l’aube du 4 mai une comète tomber « avec une grande clarté ». Quand le ciel et la terre s’accordent ainsi contre les hommes, les hommes cherchent qui les a trahis ; et il se trouva, cet hiver-là, un homme pour le leur dire.
Il se nommait Labat, s’était fait voir à Toulouse et « dans plusieurs autres villes de Gascogne », se disait le visiteur des sorciers, et vendait aux communautés une science qui tenait dans un poinçon en forme d’aiguille : le diable, enseignaient les livres, laisse sur ceux qu’il a touchés une marque insensible que l’on trouve en piquant la chair jusqu’à ce qu’elle ne saigne plus. Les villages se cotisèrent pour le faire venir, et derrière lui les consuls empruntaient du grain pour nourrir leurs prisonnières. À Eauze, on douta de lui parce qu’il ne trouva que deux sorcières sur onze et que les autres criaient sous l’aiguille ; à Mouchan, on en tenait douze ; à Bourrouillan, la demoiselle du lieu et tout le village assistèrent à la piqûre. Puis quelqu’un, dans la compagnie, prononça un nom de plus, celui d’une femme qui n’était pas là. Elle ne vint pas. Elle fit mieux : elle alla trouver le juge, et c’est par sa colère qu’un pays entier apprit qu’on ne cherche pas le diable sans permission.
Un pays fait pour la peur
Il faut se figurer ce qu’était le Bas-Armagnac au milieu du XVIIe siècle, entre l’Adour et la Baïse, quand on quittait Eauze pour Nogaro, Cazaubon ou Gabarret. Ce n’était pas encore le pays des vignes alignées et des chais ; c’était un pays de bois de chênes, de landes communales où l’on menait les bêtes, de fermes clairsemées entre lesquelles il fallait marcher longtemps, et dont les chemins, l’hiver, se perdaient dans l’eau. Un érudit de la Revue de Gascogne, Paul Tierny, le décrivait en 1896 comme un Armagnac « noir de forêts, aux populations clairsemées, éloignées des grandes villes, et d’ailleurs facilement portées aux idées superstitieuses ». Chaque village, disait-il, y avait « ses lieux hantés par les esprits ou les fées, sa lande peuplée de sorciers ».
Ces lieux ont des noms, et les monographies de curés les ont conservés avec un sérieux qui fait sourire et qui touche. À Monguilhem, c’est sur la lande communale, l’antique padouen, que les sorciers s’assemblent. À Bourrouillan, on vous dit « sans sourciller » que leurs principaux rendez-vous sont dans la lande de Salles, autour du chêne du Catalan, et surtout à la Heuguère, entre le Comte et la Caillaouère : « là se sont accomplis les faits les plus étonnants, car c’est le lieu du grand sabbat ». Il y a, dans cette géographie de la nuit, quelque chose de plus ancien que les procès : une manière de nommer les endroits où l’on n’allait pas, les marais, les carrefours, les arbres seuls, et de peupler de danses ce que l’on redoutait d’abord pour sa solitude.
Mais au XVIIe siècle, la peur avait changé de nature. Elle n’était plus seulement la vieille crainte paysanne des fées et des lutins ; elle avait passé par les tribunaux, par les livres des démonographes, par le Tableau de l’inconstance des mauvais anges que le conseiller Pierre de Lancre avait publié en 1612 après sa terrible tournée dans le Labourd voisin. Le Béarn, note Jean Brana, en avait « souffert beaucoup plus que la Gascogne propre ». Mais la Gascogne l’avait connue aussi, et l’on en trouverait, ajoutait-il, « beaucoup de preuves curieuses dans les archives municipales de nos villes ». C’est dans l’une de ces archives, le registre des délibérations du corps de ville d’Eauze, qu’il faut maintenant descendre.
Eauze, 2 décembre 1643
Ce jour-là, le sieur de Betoulin, premier consul, représente à l’assemblée « comme il y a un certain personnage en ce pays, lequel a été dans Toulouse et dans plusieurs autres villes de Gascogne, qu’on dit avoir une parfaite connaissance des sorciers, en ayant fait l’essai en plusieurs endroits, où il est employé, en ayant découvert une grande quantité qui ont été envoyés prisonniers dans Toulouse, où on leur fait le procès ». Beaucoup d’habitants demandent qu’on l’envoie chercher, « à cause que, par soupçon, on croit qu’en la présente ville ou juridiction, il s’y en trouvera quantité », et chacun se dit prêt à se cotiser. De commune voix, l’assemblée décide qu’un consul ira prier ce personnage de venir « visiter ceux et celles qui lui seront indiquées », de savoir « les ordres qu’il tient » et « ce qu’il prend par jour pour son défrai », après quoi l’on fera « courre le plat » pour le payer.
On ne le nomme pas encore. Les délibérations l’appelleront le maître chirurgien, ou le devin ; Tierny, qui a lu d’autres registres, lui donne le nom de Labat. Il se disait lui-même le visiteur des sorciers, et l’expression dit tout de sa fonction : il ne jugeait pas, il visitait, comme on visite une maison ou une plaie. Sa science tenait en un poinçon en forme d’aiguille.
Il faut dire ici en quoi consistait cette science, car les registres gascons la supposent connue et n’en décrivent que l’instrument. Les démonographes, et parmi eux le conseiller de Lancre qui l’avait appliquée dans le Labourd trente ans plus tôt, enseignaient que le diable, en scellant le pacte, touche son serviteur et laisse en ce point une marque : une petite tache, une callosité, quelque chose comme une piqûre de puce ou une patte de lièvre, de crapaud ou de chat. Cette marque a deux propriétés : elle est insensible, et elle ne saigne pas. Et comme le diable la cache, on la cherche aux endroits que l’on cache : sous les cheveux, ce qui oblige à raser la tête et le corps entier ; dans l’œil ou sous la paupière, où de Lancre disait voir un nuage en forme de patte de crapaud ; sur l’épaule gauche et le dos ; sous les aisselles, sous les seins, et dans les parties honteuses. L’opérateur, chirurgien ou prétendu tel, enfonce alors une aiguille, une alêne ou un poinçon dans le point suspect, jusqu’à la garde s’il le faut. Si la personne ne crie pas et que le sang ne vient pas, la marque est trouvée et le pacte prouvé. Si elle crie, on cherche ailleurs. Souvent, avouent les traités eux-mêmes, la marque n’a « aucun signe visible » ; il faut donc piquer, et recommencer, sur une femme nue et rasée, devant témoins. C’est cela, exactement, que l’on appelait visiter.
Le 24 janvier 1644, en présence de Jean-Hector Desbarats, docteur en médecine, et de plusieurs assistants, le visiteur examine les hommes et les femmes qu’on lui a remis « suivant les indications et plaintes qui avaient été faites par des particuliers habitants ». Le registre en donne les noms, et ces noms sont peut-être ce que l’affaire a laissé de plus poignant, car ils ne sont que des surnoms de village, des désignations par le mari, par la maison, par l’âge : la Guèche, la vieille de Lagouardette, la femme de Jean Lasserre de Goudon, Gaillardine Darrivère, une de Martet, la femme d’En Très de Picardon, Julie Trouille, la veuve de Lacassagne, une de Harsillon, Audine Catalin de Seichax. Onze noms de femmes ; pas un homme dans la liste, malgré la formule. De toutes celles-là, le visiteur n’en trouve que deux « marquées », la vieille de Lagouardette et celle de Goudon, « bien est vrai qu’il trouvait en d’autres des marques de sorcier ».
« Véritablement ce maître n’est pas fort expert en ce métier, attendu qu’il disait que ceux et celles qui se trouveraient marqués ne sentiraient rien de la piqûre [...]. Néanmoins, lorsqu’il les piquait, plusieurs le sentaient et se plaignaient. »
— Jean-Hector Desbarats, docteur en médecine et syndic d'Eauze (24 janvier 1644)
Le médecin ne nie pas la sorcellerie ; il constate simplement que les femmes crient. Et de cette observation, il ne tire pas la conclusion que nous attendrions : il requiert que le procès soit « fait et parfait » aux deux marquées, que les autres soient retenues pour être ouïes, et relâchées seulement si l’on ne peut rien tirer de leurs réponses, « à la charge de se représenter ». Cinq jours plus tard, on apprend que quelques-unes avouent avoir été au sabbat, que d’autres ont tout nié ; on fera le procès à celles qui ont avoué, « le devin recevra ce qui a été convenu », et l’entretien des détenues se paiera avec le résidu des fonds, ou avec le plat que les consuls feront courre à cet effet. Là s’arrêtent les extraits de Brana. De ce que devinrent la vieille de Lagouardette et la femme de Goudon, « par malheur, nous ignorons le dénouement ».
Mouchan, Bourrouillan, et le nom de trop
Le visiteur ne s’était pas arrêté à Eauze. Tierny le suit à la trace dans les registres voisins, et ce qui frappe, c’est moins la cruauté que la comptabilité. À Mouchan, le 23 mars 1644, les consuls exposent à la jurade que, « depuis un mois que douze sorciers et sorcières sont retenus prisonniers et qu’ils font faire leur procès par les officiers de la justice », il devient nécessaire d’emprunter du blé, tant pour l’entretien desdits sorciers que pour faire la procédure et entretenir les officiers. Le 30 mars, les prisonniers « ont baillé leurs réponses volontaires », la procédure est terminée, mais il est « besoing d’emprunter argeant pour faire juger les procédures et les conduire en l’appel en la cour de parlement de Thoulouse ». Douze personnes, un mois de prison, du blé emprunté dans une année de disette : voilà ce que coûtait le diable à un petit bourg de la Ténarèze.
À Bourrouillan, la scène est presque publique. Le visiteur fait « la visite de plusieurs hommes et femmes en la présence et assistance de la demoiselle de Bourrouillan et de tous les habitants ». Tout le village est là, la dame du lieu au premier rang, et l’on regarde entrer les épingles. Il paraît, dit sobrement Tierny, que les hommes et les femmes de Bourrouillan soumis à cette épreuve « s’en étaient tirés à leur avantage ». Mais au cours de l’examen, « quelqu’un de la compagnie allégua » la nommée Catherine Dufaur, « et sur ceste allégation fust arresté qu’on la feroit venir ».
Catherine Dufaur n’était pas chez elle. Prévenue des intentions des consuls, elle estima qu’elle ne pouvait se prêter « à cette exhibition et à cette visite », qu’il y allait « de l’honneur de sa vie », et pour cette accusation elle attaqua les consuls en diffamation devant le sénéchal.
« Inhibition et deffense à la communauté dudit Bouroilhan et autres communautés circonvoisines ressortissans de ce siège de faire cy-après telles ou semblables vizittes sans permission de justice, à peine de mille livres. »
Il faut mesurer ce que cela signifie. Le crime de sorcellerie relevait des hauts justiciers ; les consuls de Bourrouillan, qui n’avaient « aucune espèce de justice », outrepassaient singulièrement leurs droits en organisant eux-mêmes la chasse, et le seul juge compétent siégeait à Nogaro. Tout le pays le savait sans doute, et tout le pays avait passé outre, d’un accord tacite, parce que le péril paraissait extrême. Il a suffi d’une femme qui refuse de se déshabiller devant sa paroisse pour que le droit se souvienne de lui-même. Nous ne savons rien d’elle, ni son âge, ni sa maison, ni ce que lui valut, dans le village, d’avoir traîné les consuls devant le sénéchal. Nous savons seulement qu’elle a eu, un jour de 1644, la présence d’esprit de n’être pas là, et le courage d’aller plus loin que la fuite.
Pourquoi 1643
Reste la question que Tierny se pose et qu’il faut se poser après lui : comment expliquer ce soulèvement général des communautés du Bas-Armagnac contre les sorciers, ces mesures prises en commun, sans juge, sans loi, comme une levée en masse ? La réponse, il la trouve dans un document alors inédit, le livre-journal de Guiraut Sentetz, archer du sénéchal d’Auch, qui note les prix et les prodiges avec la même encre. « Dans la saison estivale de la présente année (1643) grand cherté de bled partout ; au mois de septembre et de octobre dans Aux le bled a valu 7 livres 10 sols ; disette de toute sorte de fruitz. » Au début de 1644, le blé monte à onze livres. En mai, une gelée emporte les vignes. La réforme monétaire d’août 1643 a troublé les échanges ; on refuse l’impôt, et la Gascogne connaît sa révolte de croquants, réprimée comme celle du Rouergue. Et à l’aube du 4 mai 1644, écrit encore l’archer, « une comète tomba avec une grande clarté ».
Il n’en fallait pas davantage. Le roi Louis XIII était mort au printemps précédent, un enfant régnait, la guerre durait depuis dix ans ; la disette et le ciel s’accordaient pour dire que Dieu était en colère, et la colère de Dieu a toujours besoin de coupables que l’on puisse toucher. On ne pouvait pas piquer la gelée, ni le prix du blé, ni la régente. On pouvait piquer la vieille de Lagouardette. Tierny conclut que « cet état des esprits suffit à expliquer la recrudescence de mesures de rigueur contre les sorciers vers le milieu du XVIIe siècle ». C’est une explication de 1896, rationnelle et un peu courte, comme le sont les explications ; mais elle a le mérite de rendre à ces villages leur misère, et de nous interdire de les juger de trop haut.
Il ne reste rien de tout cela sur les landes de Bourrouillan. Le chêne du Catalan a dû tomber sous la cognée ; la Heuguère est un champ ; Eauze a brûlé ses registres ou les a laissés dormir. Ce qui demeure tient en trois feuillets d’une revue savante et en quelques lignes d’un registre de sénéchaussée : une liste de surnoms de femmes, un médecin qui remarque qu’elles crient, un visiteur payé « ce qui a été convenu », et une plaignante dont on ne sait que le refus. Il arrive que l’histoire ne garde d’une personne qu’un seul geste ; c’est parfois le bon. Catherine Dufaur n’a pas voulu qu’on cherche sur elle la marque du diable. On l’a cherchée, depuis, sur bien d’autres ; mais dans le Bas-Armagnac, pendant quelque temps, il fallut demander la permission.
