Le Bascot de Mauléon
Routier de la guerre de Cent Ans, conteur d’une vie d’armes devant Froissart, à Orthez, l’hiver 1388.
À Orthez, l’hiver de 1388, Froissart écoute un vieux capitaine gascon conter sa vie : Poitiers, les Compagnies, Brignais, et un château pris un matin en se déguisant en femme pour aller puiser à la fontaine. Le récit, à la première personne, d’un routier de la guerre de Cent Ans.
Froissart séjourna à Orthez de la fin de novembre 1388 jusqu’au début de l’année suivante, à la cour de Gaston Fébus, comte de Foix. Il était venu, invité à la fête de Saint-Nicolas, avec son besoin irrépréssible de toujours recueillir et consigner les grandes journées du siècle.
Parmi ceux qui fréquentaient alors la cour se trouvait un vieil écuyer gascon, logé en ville à l’hôtellerie de la Lune. Il pouvait avoir soixante ans. On l’appelait le Bascot de Mauléon. Froissart le jugea « moult apert homme d’armes » : non pas seulement brave, mais délié, avisé, rompu aux chemins, aux surprises, aux marchés de rançon et aux fortunes changeantes.
Le Bascot avait les cheveux gris, la peau tannée par les chevauchées, l’œil encore vif. Il avait porté les armes plus de quarante ans. Son pays, disait-il, regardait vers le Bordelais ; son parti était celui du roi d’Angleterre. Il ne s’en expliquait pas longuement : c’était son état, son service, sa fidélité de guerre.
« J’ai gardé les frontières, et soutenu le roi d’Angleterre, car mon état est au Bordelais. »
Poitiers : une belle journée pour lui
Sa première journée d’armes fut Poitiers, en 1356. Pour le royaume de France, ce fut un désastre : le roi Jean fut pris, la chevalerie française renversée, et le nom du Prince Noir entra dans les chroniques. Pour le Bascot, tout jeune encore, la mémoire gardait une autre mesure : celle du profit, des prisonniers et de la chance.
« La première fois que je portai les armes, ce fut sous le captal de Buch, à la bataille de Poitiers ; et le bonheur voulut que je fisse ce jour-là trois prisonniers, un chevalier et deux écuyers, qui me payèrent, l’un dans l’autre, quatre mille francs. »
Il ne s’attarde pas sur le tumulte de la bataille. Il dit ce qui compte pour un homme d’armes de son rang : l’entrée dans la guerre, les prises, la rançon, l’argent qui permet d’avoir chevaux, armes, compagnons, et de recommencer. Une grande journée du royaume devient, dans sa bouche, le premier chapitre d’une carrière.
Les Compagnies
Après les paix et les trêves, les hommes de guerre ne disparaissaient pas. Beaucoup restaient sans solde, avec leurs chevaux, leurs armes, leurs habitudes de vie et leurs chefs. Ils se groupaient en compagnies, tenaient les chemins, occupaient des places, rançonnaient les pays. Le Bascot fut de ceux que l’on nomma les Tard-Venus.
Il parle de milliers d’hommes au-dessus de la Loire. Il faut s'imaginer plusieurs milliers d’hommes d’armes, aguerris et vivant sur le pays, sans autre loi que celle du plus fort. Ils descendirent jusqu’aux approches d’Avignon, où siégeait le pape. Le récit ne cherche pas l’effet. Il énonce l’usage du temps, dans la langue nue de ceux qui le pratiquent.
« Nous rançonnions tout le pays ; et l’on ne pouvait s’affranchir de nous qu’en payant bien. »
Le chroniqueur note, le lecteur comprend. Derrière la phrase, il y a des villages, des abbayes, des bourgs, des marchands, des récoltes et des vies à sauver, des portes que l’on ferme, des accords passés avec ceux qui tiennent la force. Le Bascot, lui, raconte la marche de sa fortune.
Brignais : quand les routiers battent l’armée royale
En 1362, près de Brignais, les Compagnies affrontèrent une armée royale commandée pour les réduire. Beaucoup, du côté français, croyaient n’avoir devant eux qu’une troupe de pillards à disperser. Ils trouvèrent des hommes endurcis, qui savaient choisir le terrain, attendre, feindre, frapper et se retirer.
Le combat tourna contre l’armée royale. Les routiers n’étaient pas des soldats de hasard : ils vivaient de la guerre et en connaissaient les métiers. C’est ce que montre la journée de Brignais, et c’est ce que le Bascot laisse entendre lorsqu’il déroule sa vie : il appartenait à un monde où l’expérience valait rang, et où la ruse valait parfois autant que la bannière.
Dans la mémoire du Bascot, les batailles ne sont pas des tableaux d’honneur : ce sont des occasions, des périls, des gains, des pertes, et la preuve que la fortune tourne vite.
La Roue de Fortune
Tout ne lui avait pas toujours réussi. Le Bascot savait ce que c’était que d’être riche un jour, démonté le lendemain, puis relevé encore par quelque prise heureuse. Sa parole rejoint ici une image familière du Moyen Âge : la Roue de Fortune, qui élève et précipite les hommes.
« J’ai aucune fois été rué jus, tant que je n’avois sur quoi monter ; à l’autre fois riche assez, ainsi que les bonnes fortunes venoient. »
Boèce, les moralistes, les enlumineurs avaient donné à cette roue une forme savante. Le Bascot en donne la version d’un homme de guerre : perdre un cheval, gagner une rançon, acheter de nouvelles armes, tenir un fort, fuir un mauvais pas, recommencer ailleurs.
La fontaine de Thurie
De toutes ses entreprises, celle qu’il rapporta le plus en détail fut la prise du château de Thurie, en Albigeois. Le château, disait-il, lui avait depuis valu cent mille francs. À Thurie, il y avait une belle fontaine où les femmes de la ville venaient chaque matin emplir leurs seaux.
Le Bascot prit cinquante hommes dans un autre fort et chevaucha toute une nuit, par landes et par bois. Il plaça une embuscade près de la ville. Puis lui et six compagnons se vêtirent en femmes, prirent chacun un seau, et se cachèrent dans un tas de foin. On était vers la Saint-Jean ; les prés étaient fauchés.
À l’heure où l’on ouvrit les portes, ils sortirent comme les autres femmes, emplirent leurs seaux, les posèrent sur leur tête, couvrirent leur visage d’un linge et s’en allèrent vers la ville. Les vraies femmes les saluaient au passage : « Sainte Marie ! que vous êtes matineuses ce matin ! »
Ils répondaient d’une voix feinte et continuaient. À la porte, il n’y avait pour toute garde qu’un savetier occupé à raccommoder des souliers. Les compagnons embusqués accoururent. La ville et le château furent pris avant que personne pût se mettre en défense.
On imagine le vieux capitaine près de l’âtre, la main ouverte, Froissart penché sur sa tablette. Quand il arrivait au savetier, aux seaux, aux linges sur le visage, peut-être le Bascot en riait-il encore.
Une voix rare du XIVe siècle
Froissart consigna ce récit dans le troisième livre de ses Chroniques. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’aventure, mais la voix. Le Bascot n’est ni roi, ni prince, ni grand capitaine de chronique officielle. C’est un homme d’armes gascon, de rang moyen, qui raconte sa vie comme une suite de prises, de hasards, de fidélités, de revers et de profits.
Le chroniqueur se contente des faits. Il écoute. Le Bascot raconte simplement. Il se souvient. Entre les deux, le XIVe siècle laisse passer quelque chose de lui-même : une guerre longue, morcelée, intermittente, où les frontières se gardent, les places se prennent, les rançons se négocient, et où les hommes vivent de ce que la paix ne parvient pas toujours à désarmer.
Des villes qu’il prit, des chemins qu’il tint, des gens qu’il rançonna, qu'il tua,nul n’a tenu le compte. Mais un soir d’hiver, à Orthez, sa parole passa dans le livre de Froissart. Et c’est ainsi que le Bascot de Mauléon, vieux routier gascon, silhouette familière de ces temps terribles, rentra dans l'Histoire...
Repères
Orthez, 1388
Froissart séjourne à la cour de Gaston Fébus et recueille le récit du Bascot.
Poitiers, 1356
Première journée d’armes du Bascot ; désastre français, mais fortune personnelle du routier.
Brignais, 1362
Les Compagnies battent une armée royale qui les avait sous-estimées.
Thurie
Un château pris par surprise, au petit matin, grâce à une ruse de fontaine.
Notice bibliographique
Source principale : Jean Froissart, Chroniques, livre III, récit du séjour à Orthez auprès de Gaston Fébus et entretien avec le Bascot de Mauléon.
Éditions utiles : Œuvres de Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, XIXe siècle ; Jean Froissart, Chroniques, éd. et trad. modernes disponibles en collections patrimoniales et universitaires.

