Le livre en forme de cœur
Il existe, dans les armoires et les greniers de Gascogne, des livres que personne n’avait songé à écrire pour la postérité. Celui des Dudrot avait commencé par être un objet de dévotion : un petit recueil de prières à la Vierge, « en forme de cœur », comme l’a noté celui qui le décrivit le premier.
Les premiers feuillets portaient des oraisons latines ; puis, les pages de prière épuisées, une main y inscrivit un jour la naissance d’un enfant, et le livre de piété devint, sans qu’on l’eût décidé, le registre d’une famille. On appelait ces cahiers des livres de raison.
Un cahier protégé par la prière
« On conçoit que la sainteté du commencement offrait une garantie pour la conservation des notes qu’on y insérait », observa son premier lecteur érudit. Ainsi protégé par les prières qui l’ouvraient, le cahier des Dudrot traversa cent cinquante-trois années, de 1522 à 1675, passant de père en fils.
Il faut s’arrêter sur ce chiffre. Cinq générations reprirent la même plume là où un mort l’avait laissée ; et c’est cette durée, plus que rien, qui fait sa gravité. Les grandes histoires parlent des rois ; celle-ci parle de nous.
Mettre sa maison en raison
Le mot lui-même mérite qu’on s’y arrête. « Raison », ici, n’a rien de la philosophie : il vient du latin ratio, le compte, le calcul. Tenir un livre de raison, c’était tenir le registre de sa maison, en mettre les affaires « en raison », c’est-à-dire en ordre.
Mais le hasard de la langue a bien fait les choses : ces cahiers où l’on comptait sont devenus, par la grâce du temps, ce qui donne raison à des vies entières — la seule preuve qu’elles eurent lieu.
De Condom à Cap-de-Bosc
Les Dudrot étaient de Condom. Une branche descendit le fil du temps et des chemins — Mézin, le Bourdieu-du-Bosc, enfin Cap-de-Bosc, près de Moncrabeau, sur la rive droite de l’Osse, tout contre la lisière du Gers.
La première note datée, en 1522, dit déjà tout d’un pays et d’un siècle. « La vespre de Noel sur le soir apres sope » naît un fils, Bertrand ; et le père ajoute, comme on respire : « En ceste temps par la peste estions fouys de Mezin. Les eaues estoyt merveilleusement grandes. »
Ce qu’une plume retient
Car le livre mêle, sans gêne, l’argent et le sang, le sacré et le trivial, parce que dans une maison ils ne se séparent jamais. On y note l’heure exacte des naissances, les parrains, les dots, et les morts qui suivent de trop près les baptêmes.
En 1534, un petit Anthoine s’éteint pendant que son père est « en chemin a Lion » : il « morust de la berole sive de la picotte qui regnoyt merveilleusement en ce temps, et lui creva ung œuil ». La petite vérole emportait alors les enfants par villages entiers, et la plume, qui ne pleure pas, en garde la trace plus sûrement que les larmes.
Il arrive pourtant qu’une tendresse affleure sous la sécheresse du compte. Tel ce fils né un matin de Noël 1535, « apres que sa mère eust receu son createur au convent des carmes », à peine eut-elle « loysir de sen revenir dudit convent pour les maulx de enfanter qui la pressoyent ».
La grande Histoire entre par la porte basse. Michel Dudrot fut consul de Condom et leva la taille en 1541 ; l’Albret voisin devenait l’un des grands foyers de la Réforme, et le cahier garde le souvenir du passage de François Ier à Nérac dans les derniers jours d’octobre 1542.
Le sauveur de mémoire
Il fallut, trois siècles et demi plus tard, un homme pour tirer ce cahier de l’ombre. Ce fut Philippe Tamizey de Larroque, érudit de Gontaud, qui passa sa vie à sauver la mémoire des autres.
Il publia le livre des Dudrot dans la Revue de Gascogne, puis en un mince volume, à Paris, chez Picard, en 1891. Sans lui, ces noms se fussent éteints pour de bon.
De la maison des Dudrot, il ne reste peut-être plus rien que l’on puisse montrer : ni le toit, ni le bien, ni le visage d’aucun d’eux.
Il reste ce petit livre en forme de cœur, où des prières à la Vierge voisinent avec des enfants morts. Ils avaient écrit pour se souvenir des leurs ; ils ne sont eux-mêmes connus que parce qu’ils ont écrit.
L’encre a duré plus que la pierre, et plus que le sang. Celui qui referma ce cahier, un jour de 1675, ne savait pas qu’il refermait sa maison ; il croyait seulement avoir fini d’écrire.
Notice bibliographique
Source principale. Livre de raison de la famille Dudrot de Capdebosc (1522-1675), publié et annoté par Philippe Tamizey de Larroque, Paris, Alphonse Picard (impr. G. Foix, Auch), 1891 ; extrait, à cent vingt exemplaires, de la Revue de Gascogne. Exemplaire numérisé : Bibliothèque nationale de France, Gallica, ark:/12148/bpt6k651805 — consulter sur Gallica.
Le manuscrit. Petit registre d’abord conçu comme recueil de prières à la Vierge, « en forme de cœur », puis tenu comme livre de raison par cinq générations de la famille Dudrot — ou du Drot —, de Condom à Cap-de-Bosc, près de Moncrabeau, de 1522 à 1675. L’édition repose sur une copie procurée à l’éditeur par l’érudit condomois M. Soubdès, avec l’autorisation des descendants de la famille.
Citations. Les passages reproduits respectent l’orthographe de l’édition de 1891.
Pour aller plus loin. Philippe Tamizey de Larroque, Deux livres de raison de l’Agenais, Auch, L. Cocharaux, 1893.

