Gaston Fébus, comte de Foix et seigneur de Béarn
Foix · Béarn · XIVe siècle

Gaston
Fébus

Le prince soleil
1331 1391
Chroniques Gasconnes · Princes des Pyrénées
Il se choisit lui-même un nom de soleil. Il bâtit ses forteresses comme d’autres écrivent leur légende, transforma sa cour en théâtre de puissance, écrivit l’un des plus beaux livres du Moyen Âge — et laissa derrière lui autant d’ombre que de lumière.
Chapitre I

Königsberg, février 1358

Le froid est celui de la Baltique en hiver — un froid que cet homme du Sud n'avait jamais connu. Gaston, comte de Foix et seigneur de Béarn, a vingt-six ans. Il vient des Pyrénées, de ces pays où le soleil dure et où le vent qui descend des montagnes sent encore la chaleur de l'Espagne. Il a les cheveux blonds — d'un blond éclatant que tous les chroniqueurs noteront — et une allure qui frappe quiconque le voit pour la première fois.

Le voilà pourtant à Königsberg, dans la forteresse des Chevaliers Teutoniques, au bord de la mer Froide. Autour de lui, des chevaliers d'Allemagne, de Flandre, d'Angleterre, de France du Nord — des hommes habitués au brouillard et à la neige. Des croisés. Mais pas en Terre Sainte. Il n'y a plus de croisade en Terre Sainte depuis longtemps. Ici, la croisade est contre les Lituaniens — ce peuple des forêts du Nord qui résiste encore, seul en Europe, à la conversion au christianisme.

Gaston est venu de son propre chef, profitant de la trêve entre la France et l'Angleterre. Il a embarqué à Bruges, fait escale en Norvège et en Suède, et débarqué ici, dans ce monde de glace et de forêts sombres qui n'a rien à voir avec les coteaux gascons. Pourquoi est-il venu ? L'aventure, sans doute. L'ambition d'une réputation chevaleresque. Et peut-être aussi la prudence politique : un croisé jouit de la protection de l'Église — ses terres sont inviolables pendant son absence.

Les croisés mènent leurs assauts dans la tradition de l'Ordre — la rèze, l'expédition en pays ennemi, une chevauchée rapide à travers les forêts lituaniennes, brûlant les villages, capturant les prisonniers. Puis on revient à Königsberg. On est adoubé chevalier dans la grande salle de la Marienburg. On festoie. Et on repart vers le Sud.

C'est dans ce froid, dans ce bout du monde germanique qui n'avait rien de gascon, que Gaston décide qui il sera. Il choisit un surnom. Il choisit un cri de guerre. Il choisit une devise. Et dans les mois qui suivent, il va avoir l'occasion de les employer pour la première fois.

Prusse · hiver 1358

Dans le froid du Nord, le prince du Midi invente son soleil

Fébus ne naît pas comme surnom populaire. Gaston le choisit, l’adopte et finit par en faire le centre de son identité princière.

Chapitre II

L'enfant du Béarn

Il est né le 30 avril 1331 à Orthez, fils unique de Gaston II de Foix-Béarn et d'Aliénor de Comminges. Il a onze ans quand son père meurt au siège d'Algésiras, en Espagne, où il était parti combattre les Maures aux côtés des rois de Castille et d'Aragon. C'est sa mère qui assure la régence — une femme de caractère qui lui apprend très tôt que gouverner, c'est d'abord tenir ses vassaux et rassurer ses voisins.

L'héritage est complexe. Le comté de Foix relève du roi de France. Le Béarn — ce pays pyrénéen farouchement autonome, avec ses propres lois et ses propres assemblées — relève du roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine. Gaston est donc à la fois vassal de deux rois ennemis, ce qui dans la guerre de Cent Ans est une position délicate à tenir — et une position dont un homme habile peut tirer un avantage considérable.

Gaston comprend très tôt ce jeu-là. Il ne choisira jamais vraiment. Il restera toujours au bord — flattant l'un, inquiétant l'autre, renchérissant sur sa loyauté quand c'est nécessaire, reculant quand c'est dangereux. Il proclame en 1347 que le Béarn ne tient que de Dieu et de son épée — formule superbe, qui dit tout de l'homme : l'orgueil, l'indépendance, et le sens aigu de ce qu'une belle phrase peut valoir en politique.

Une position politique exceptionnelle
Comté de Foix dans l’orbite du roi de France
Gaston
Fébus
Béarn autonomie jalouse entre France et Angleterre
9 juin 1358

Meaux — la première apparition du soleil

Febus aban !
Fébus en avant.
Chapitre III

Meaux — l'honneur chevaleresque

Le 9 juin 1358. Gaston rentre de Prusse. La France qu'il retrouve n'est plus celle qu'il a quittée.

Le roi Jean II le Bon est prisonnier des Anglais depuis la catastrophe de Poitiers, en 1356. Le Dauphin Charles gouverne tant bien que mal un royaume à genoux. Et depuis quelques semaines, quelque chose d'inédit se produit dans les campagnes — la Grande Jacquerie. Le roi est prisonnier, la noblesse a été écrasée à Poitiers, le trésor royal est vide, les routiers rançonnent les campagnes — et ce sont les paysans qui paient pour tout. Un désespoir de circonstances qui explose d'un coup, brutal et sans programme, comme une fièvre. Des milliers d'hommes armés de faux et de fléaux brûlent les châteaux, massacrent les seigneurs, pillent les granges.

À Meaux, dans la forteresse du marché, se sont réfugiées les femmes de la noblesse — et parmi elles, la dauphine Jeanne de Bourbon elle-même, épouse du futur Charles V. Autour de la forteresse, des milliers de Jacques et de Parisiens assiègent les murs. Ils veulent entrer.

Gaston arrive avec une petite troupe de chevaliers. À ses côtés, dans une coïncidence qui résume toute la complexité de l'époque, se trouve Jean de Grailly, le Captal de Buch — son cousin germain, et un chevalier gascon qui combat dans le camp anglais. Deux adversaires politiques, deux hommes qui demain pourraient se retrouver face à face sur un champ de bataille — mais aujourd'hui, devant cette foule qui menace des femmes nobles, une seule question : l'honneur chevaleresque oblige-t-il à intervenir ?

La réponse est évidente. Elle n'a même pas besoin d'être formulée.

Ils chargent. Une poignée de chevaliers contre des milliers de paysans. Gaston crie pour la première fois son cri de guerre : Febus aban !

Chapitre IV

Le surnom — Fébus

C'est après Meaux, dans l'éclat de cette action chevaleresque, que Gaston adopte officiellement le surnom qu'il s'est forgé en Prusse. Febus. Phoibos en grec — Apollon dans la mythologie romaine. Le dieu du soleil, de la lumière, de la beauté, de la jeunesse. Et aussi — détail qu'il n'a pas oublié — le frère d'Artémis, la grande chasseresse.

Le choix est celui d'un homme qui a réfléchi à sa propre image avec une lucidité que l'époque ne connaissait pas encore. Ce n'est pas un surnom qu'on lui a donné — c'est un surnom qu'il s'est choisi, qu'il a forgé, qu'il imposera progressivement à la mémoire de ses contemporains. Il signe Febus au bas de ses actes — le plus ancien document porte sa signature dès 1360. Il grave Febus me fe — Fébus m'a fait — sur toutes ses forteresses. Son cri de guerre est Febus aban — Fébus en avant. Sa devise est Toquey si gauses — Touche-moi si tu l'oses.

Tout cela est calculé, construit, voulu. C'est l'un des premiers princes médiévaux à comprendre ce qu'on appellerait aujourd'hui la communication politique. Sa chevelure blonde rappelle le dieu de la lumière — il le sait, il en joue. Sa beauté physique est un atout — il l'exhibe. Son nom deviendra sa marque.

Un prince construit son image
FEBUS
FEBUS Le nom choisi.
Le prince devient son propre emblème.
FEBUS ABAN Fébus en avant.
Le cri de guerre.
TOQUEY SI GAUSES Touche-moi si tu l’oses.
Le défi.
Chapitre V

Launac — l'écrasement des Armagnacs

La haine entre les maisons de Foix-Béarn et d'Armagnac est ancienne, profonde, et alimentée par des siècles de voisinage et de compétition pour les mêmes territoires — la Bigorre, le Comminges, les vallées pyrénéennes. Chaque génération a sa guerre. La génération de Fébus aura Launac.

En 1362, le comte d'Armagnac profite de l'instabilité du royaume pour revendiquer des droits sur le Béarn et masser ses troupes. Fébus ne le laisse pas faire. Il rassemble son armée — inférieure en nombre — et lui choisit le terrain avec soin. Un monticule, d'où ses archers pourront décimer l'ennemi avant même que la cavalerie engage. Une tactique qui rappelle Crécy et Poitiers — ces batailles où les archers avaient révolutionné la guerre médiévale.

Le 5 décembre 1362, à Launac, les archers de Fébus taillent en pièces l'armée d'Armagnac. Le comte est fait prisonnier avec une bonne partie de la noblesse méridionale — près de neuf cents prisonniers en tout. Les rançons sont colossales. Cinq cent mille florins pour le seul comte d'Armagnac. Une fortune qui transforme Fébus du jour au lendemain en l'homme le plus riche des Pyrénées.

Avec cet argent, il construit. Des forteresses partout — Orthez, Pau, Foix, Montaner, Mauvezin, Mazères, Sauveterre, Bellocq. Une quarantaine de forteresses le long des Pyrénées, toutes gravées de la même inscription : Febus me fe. Une chaîne de pierre qui dit : ces montagnes sont à moi.

5 décembre 1362

La victoire qui finance un royaume de pierre

900 près de neuf cents prisonniers selon le récit
500 000 florins réclamés pour le comte d’Armagnac
~40 forteresses dans le dispositif pyrénéen de Fébus
Chapitre VI

Le prince souverain — Orthez et ses forteresses

La cour d'Orthez est, dans les années 1380, l'une des plus brillantes d'Europe. Froissart, le grand chroniqueur du XIVe siècle, y séjourne et en garde un souvenir ébloui. Musiciens, ménestrels, jongleurs, chanteurs, conteurs et danseurs. Des dîners qui commencent à minuit et durent jusqu'à l'aube. Un prince qui parle plusieurs langues, qui lit, qui écrit, qui compose des poèmes en langue d'oc, et qui reçoit avec une magnificence que les rois de France et d'Angleterre ne dépassent pas toujours.

Fébus a compris quelque chose que peu de princes de son temps comprennent : la culture est une forme de pouvoir. Recevoir les artistes et les chroniqueurs, c'est s'assurer que la postérité vous traitera bien. Froissart l'a magnifiquement servi dans ses Chroniques — et Fébus le savait.

Le donjon de Montaner, forteresse de Gaston Fébus
Le donjon de Montaner — Febus me fe — © Chroniques Gasconnes

Le donjon de Montaner — l'une de ses plus belles forteresses — s'élève encore aujourd'hui au-dessus de la crête des arbres comme un défi lancé au temps. Construit entre 1375 et 1380 sur les plans de Sicard de Lordat, son architecte attitré, il est l'emblème de cette politique de pierre que Fébus mena pendant tout son règne. Febus me fe. Fébus m'a fait.

Le donjon de Montaner émergeant de la crête des arbres
Le donjon de Montaner émergeant de la crête des arbres — © Chroniques Gasconnes
Le prince bâtisseur

Une politique écrite dans la pierre

Febus me fe
Fébus m’a fait.
Chapitre VII

Le Livre de chasse

En 1387, Gaston Fébus commence la rédaction du Livre de chasse — un traité complet sur la vénerie et la fauconnerie, illustré de miniatures d'une beauté saisissante. Il le dédie à Philippe de Bourgogne, son ami et cousin. Ce sera l'œuvre de sa vie lettrée.

Le Livre de chasse est un best-seller médiéval. Les manuscrits se copient et se diffusent dans toute l'Europe. Le plus célèbre exemplaire — celui conservé aujourd'hui au Getty Museum de Los Angeles — est une merveille d'enluminure : les scènes de chasse, les animaux, les chiens, les fauconniers, les gibiers sont représentés avec une précision et une vivacité qui disent combien son auteur aimait cette passion.

Car pour Fébus, la chasse n'est pas un simple divertissement — c'est une philosophie. Dans son prologue, il écrit que la chasse éloigne les pensées mélancoliques et tient les membres en santé. Elle est une préparation à la guerre, une école de patience et de décision, un art de vivre. Il connaît chaque animal, chaque technique, chaque chien. Il décrit la forêt avec l'amour de quelqu'un qui y a passé des milliers de jours.

Vers 1387–1389

La forêt devient un livre

Chez Fébus, la chasse est à la fois science, exercice du corps, discipline de l’esprit et représentation idéale du monde princier.

— Enluminures du Livre de chasse — Getty Museum, Los Angeles —
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Enluminure du Livre de chasse de Gaston Fébus
Gaston Fébus, Livre de chasse, vers 1407 — Getty Museum, Los Angeles (domaine public)
L’autre visage du soleil

Derrière l’éclat, les ombres

Le prince de lumière fut aussi un époux qui éloigna sa femme, un père sans héritier — et un homme capable, dans la colère, du geste irréparable.

Chapitre VIII

Les ombres — Agnès, le fils, Se Canto

Derrière l'éclat, les ombres sont profondes.

En 1349, Gaston épouse Agnès de Navarre — une alliance politique brillante, sœur du roi de Navarre, belle-sœur du roi de France. Trois semaines après la victoire de Launac — et trois mois après la naissance de son fils unique et légitime, le jeune Gaston — il la chasse de sa cour. Sans explication claire. Officiellement pour le non-paiement de la dot. Probablement pour des raisons que personne n'a jamais vraiment élucidées. Il ne la rappellera jamais. Elle vivra en Espagne, séparée de son fils, jusqu'à sa mort en 1396.

On lui attribue une chanson — Se Canto — l'une des plus belles du répertoire occitan, devenue au fil des siècles quelque chose comme l'hymne non officiel de la Gascogne et du Béarn :

Se Canto
Se canto que canto
Pas per jòi que n'aja
Canto per aleujar
Mon còr de sa pena…
Si je chante, si je chante,
Ce n'est pas de joie que j'en aie,
Je chante pour alléger
Mon cœur de sa peine…
— Attribué à Gaston Fébus, langue d'oc

Un oiseau chante sous sa fenêtre pour sa bien-aimée qui est loin. Les hautes montagnes les séparent. Le prince soleil avait peut-être un cœur.

Mais ce même homme, en 1380, apprend que son fils unique — le jeune Gaston, dix-huit ans — a participé à un complot pour l'empoisonner, ourdi par Charles de Navarre. Il l'emprisonne. Puis un jour, lors d'une visite, une dispute éclate. Dans un accès de fureur, il lui tranche la gorge avec un canif. Son seul héritier légitime. La lumière la plus sombre de sa vie.

La fracture
1380

Après la mort du jeune Gaston, le prince qui avait construit son pouvoir avec une maîtrise presque absolue n’a plus d’héritier légitime. L’image solaire se fissure définitivement.

1391
1er août 1391

Il meurt au retour de la chasse

À l’Hôpital-d’Orion, après une dernière journée dans les bois, le prince qui avait consacré un livre entier à la chasse disparaît presque au cœur de son propre univers.

Chapitre IX

La mort et la légende

Il mourut comme il avait vécu — dans les bois, à la chasse, le 1er août 1391, à l'Hôpital-d'Orion. Il venait d'abattre un ours. Il rentra au château, tendit les mains pour se laver, et tomba. On dit qu'il mourut avant même que l'eau ne touche ses doigts. Il avait soixante ans.

Il laissait un territoire sans héritier légitime. La maison de Foix-Béarn s'éteignait avec lui — cette lignée ininterrompue depuis 1052 qui avait produit, en son ultime représentant, le personnage le plus éblouissant du Moyen Âge pyrénéen.

Ce qui reste, c'est le surnom. Fébus. La lumière. Et cette devise gravée sur des dizaines de forteresses encore debout dans les montagnes et les collines du Béarn et du Foix : Febus me fe. Fébus m'a fait. Il s'était fait lui-même. Un nom choisi, une image construite, une réputation forgée pierre par pierre — comme ses châteaux. Et quand il mourut, sa légende était déjà faite, déjà gravée dans le calcaire des Pyrénées, déjà écrite dans les Chroniques de Froissart.

Épilogue

Fébus s’était fait lui-même

Il avait choisi son nom. Il avait construit son image. Il avait écrit sur ses châteaux qu’ils étaient son œuvre et confié aux chroniqueurs le spectacle d’une cour dont il savait qu’ils conserveraient la mémoire.

Ses forteresses ont survécu. Son livre a traversé les siècles. Son cri de guerre reste attaché à son nom. Et même les épisodes les plus sombres de sa vie n’ont jamais totalement réussi à éteindre ce qu’il avait voulu être : un soleil.

Comme son surnom, il laisse un souvenir éblouissant.
Sources principales

Jean Froissart, Chroniques, livre III (séjour à la cour d'Orthez, 1388) — Gaston Fébus, Livre de chasse (vers 1387-1389), ms. Getty Museum — Pierre Tucoo-Chala, Gaston Fébus, prince des Pyrénées, Deucalion, 1976 — Herodote.net, « Gaston Fébus (1331-1391), un chevalier dans la guerre de Cent Ans » — Wikipédia, « Gaston III de Foix-Béarn ».

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