Évocation : au petit matin, trois cavaliers vêtus de noir quittent au pas un village de coteaux, entre les vignes, vers la vallée noyée de brume

Chemins de GascogneAgenais1792

Fuir ou mourir

Le journal d’un curé de l’Agenais sur la route de l’exil, septembre 1792

Le 11 septembre 1792, Jean Gibert, curé de Colonges, quitte sa paroisse sous un habit d’emprunt. Un mois plus tard, il débarque à Majorque : entre les deux, un petit cahier garde la mémoire d’une fuite à travers toute la Gascogne, au moment où la Révolution apprend à tuer.

Il est des routes que l’on est obligé d’emprunter. Ce sont sans doute les plus pénibles car leur souvenir même jette une ombre sur le cœur. En ce mois de septembre 1792, tandis que les vendanges mûrissaient sur les coteaux qui dominent la Garonne, la Révolution venait de franchir un seuil dont elle ne reviendrait pas : le trône était tombé le 10 août, et à Paris, dans le jardin des Carmes, on avait massacré des prêtres pour un serment refusé. La Terreur n’avait pas encore de nom ; elle faisait juste ses gammes dans le sang qui n’allait plus cesser de couler. Car la Révolution n’allait pas se contenter de donner la mort : elle la donnerait désormais avec jubilation. Un curé de campagne comprit que son clocher ne le protégerait plus. Il ôta l’habit qu’il portait depuis tant d’années, laissa derrière lui les morts de sa paroisse et la langue de ses ouailles, et prit le chemin des Pyrénées, le cœur battant à chaque barrière.

De ce voyage il ne reste qu’un mince cahier, mutilé de sa première page, comme si le départ lui-même avait voulu demeurer sans témoin. Au début du XXe siècle, un prêtre, qui le tenait d’une personne de Valence, le confia à A. Grèze, de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne. L’auteur ne s’y nommait pas. Grèze le retrouva dans les registres du district de Valence, alors en Lot-et-Garonne : à la séance du 9 septembre 1792, quatre prêtres y demandent un passeport, et parmi eux « Jean Gibert, prêtre curé de la paroisse de Colonges », âgé de quarante-sept ans. Colonges n’était qu’une annexe de Saint-Clair, dans l’Agenais oriental, non loin de Castelsagrat ; il appartient aujourd’hui au Tarn-et-Garonne. Le journal, publié en 1907 par la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, prend la forme d’une longue lettre à un « cher ami ». Grèze le jugeait « écrit dans un style simple, un peu monotone parfois, mais très intéressant malgré cela ». C’est là son prix : ce n’est pas un écrivain qui parle, c’est un homme qui a eu peur, et qui l’a noté.

Évocation : un petit cahier manuscrit ancien ouvert sur une table de bois, à côté d’une plume et d’un encrier d’étain ; un feuillet a été arraché
Le cahier de l’abbé Gibert, privé de son premier feuillet. Évocation.

I« Le lieu qui me vit naître »

Évocation : un passeport de district posé sur une table, une cocarde tricolore, un chapeau noir et un petit livre relié
Le passeport du district et la cocarde imposée. Évocation.

Le cahier s’ouvre sur une plainte plus que sur un récit. « Je n’aurais jamais cru, mon cher ami, qu’un peuple si estimé et si recherché de toutes les nations… », commence Gibert, et la phrase ne parvient pas à finir sa stupeur. Plus loin, il revient à la charge : « Qui eût jamais pensé qu’une nation si polie, si généreuse et si aimable enfanterait un jour douze cents hommes qui bouleverseraient l’Etat ? » Les douze cents, ce sont sans doute les députés de la Constituante, qui étaient à peu près ce nombre. 1200 hommes, c’est tout ce qu’il faut pour faire une Révolution et Lénine reprendra mot pour mot la réflexion stupéfaite de notre pauvre curé… !

Ils partirent à quatre : Gibert, et trois confrères du même district, les abbés Mallet, Savignac et Lassalle. Ils avaient quitté la soutane pour l’habit des laïcs, et portaient la cocarde tricolore qu’on leur avait imposée ; ils allaient à cheval, munis du passeport que le district leur avait délivré. Le voyage commençait comme une ruse, et devait finir comme un exil.

Évocation : trois cavaliers sous la pluie sur un chemin détrempé, à travers une lande de bruyères, les Pyrénées dans les nuages

« Tout était sombre, ce n’était qu’un terrain inculte et inhabité. » Le plateau, entre Masseube et Pinas. Évocation.

La route de l’abbé Gibert, septembre-octobre 1792 Tracé indicatif de Colonges à Barcelone par Auvillar, Saint-Clar, Fleurance, Auch, Masseube, Pinas, Montréjeau, Luchon, le Val d’Aran, le port de la Bonaigua, Sort, Talarn, Balaguer, Manresa et Vic, puis la mer jusqu’à Majorque. frontière (tracé approximatif) P Y R É N É E S G A S C O G N E C A T A L O G N E Garonne Méditerranée vers Majorque 11-13 octobre Colonges Auvillar Saint-Clar Fleurance Auch Masseube Pinas Montréjeau Luchon Bossòst Vielha Port de la Bonaigua Sort Talarn Balaguer Manresa Vic Barcelone

IISous l’habit d’emprunt

Ils passèrent la Garonne à Auvillar, et la Gascogne s’ouvrit devant eux, avec ses coteaux de Lomagne et ses villes perchées. À Saint-Clar, la route prit son premier compagnon : l’abbé Savignac « fut forcé de se mettre au lit dévoré par une fièvre ardente », et l’on dut le laisser. Les trois autres poursuivirent, laissant Lectoure à leur gauche.

Près de Fleurance, ils croisèrent la gendarmerie. Il faut imaginer ces trois cavaliers trop bien élevés pour leur habit, la gorge serrée, regardant venir les uniformes : « ils passèrent sans nous rien dire ». Un peu plus loin, deux hommes à cheval les dévisagèrent et devinèrent qui ils étaient ; mais ceux-là se montrèrent amicaux, et leur indiquèrent une auberge sûre.

Ils entrèrent à Auch sous la pluie. Gibert, que la fièvre avait gagné à son tour, ne vit rien de la grande cathédrale dont la ville est si fière : « je demandai un lit sur lequel je me jettai comme je pus, dévoré par la fièvre ». Le lendemain, on repartit de bonne heure vers Masseube. Là, un officier de la garde nationale arrêta les voyageurs, puis les laissa aller sans même examiner leurs passeports, avec une courtoisie qui dut les laisser interdits : « Il n’est pas nécessaire ».

Au-delà commençait le plateau, vaste et nu, qui annonce les Pyrénées. « Tout était sombre, écrit Gibert, ce n’était qu’un terrain inculte et inhabité. » Après une halte à Monlong, ils atteignirent Pinas.

IIIL’auberge de Pinas

L’auberge de Pinas abritait, sous un même toit, les deux France. Le père tenait pour l’ancien ordre ; le fils, pour le nouveau. La conversation s’échauffa, et l’abbé Lassalle, oubliant l’habit qu’il portait, prit le parti de la noblesse. Alors le jeune homme eut ce mot, que Gibert a recopié : « pourquoi allons-nous chercher loin les aristocrates tandis que nous les avons tout près ? » Et le curé ajoute : « Ces paroles courtes et expressives me firent trembler ».

La nuit fut longue. Gibert pria son compagnon d’être plus prudent, et la passa dans la crainte d’être dénoncé, attendant le jour comme on attend une délivrance. On partit sans encombre. Montréjeau fut traversé sans contrôle ; puis l’on passa Saint-Bertrand, que Gibert connaît comme une ville de pèlerinage.

La vallée se resserrait. Le curé de l’Agenais regardait la montagne avec l’effroi des hommes de plaine : « ce que nous rencontrions le plus souvent c’étaient des précipices affreux qu’on ne pouvoit envisager sans frémir ». Dans une auberge du chemin, en un lieu que le cahier nomme Saint-Beitrin, cinq jeunes gens chantaient des airs révolutionnaires et se moquaient des prêtres, « nous faisant des questions qui ne nous plaisoient pas ». L’hôte, bienveillant, fit passer les voyageurs dans une autre salle. Sur la route, on leur cria « aristocrates » ; ils passèrent sans répondre.

IV« Nous nous vîmes en sûreté »

Vers quatre heures du soir, ils atteignirent Bagnères-de-Luchon. La petite ville thermale était devenue, en ces jours-là, l’antichambre de l’exil : « nous y trouvâmes plus de cent-cinquante prêtres ». Lassalle, malade à son tour, dut prendre du repos. Il fallut payer six livres pour le papier qui permettait de faire sortir les chevaux ; puis une escorte de dix gardes nationaux accompagna les proscrits vers la frontière.

Le premier geste de Gibert, sur la terre d’Espagne, fut celui d’un homme qui reprend possession de lui-même : « ce fut d’arracher avec indignation cette vile cocarde qu’on nous avait forcé de prendre ». Et cette phrase, où l’on entend toute la fatigue de la route : « Le 14 septembre enfin, après tant de transes, nous nous vîmes en sûreté ».

À Bossòst, au Val d’Aran, le directeur de la douane était allé dîner ; on attendit. Les douaniers confisquèrent les écrits révolutionnaires, et Gibert dut payer quinze livres pour son cheval. Le vin du pays se révéla imbuvable ; on se mit à l’eau, « qui est très bonne dans toute la Catalogne ». À Vielha, le gouverneur reçut les Français dans son lit et leur délivra un passeport ; on résolut de gagner Urgel.

Un orage les arrêta en chemin. Puis ils rencontrèrent, à sa source, la Garonne qu’ils avaient traversée à Auvillar : elle était là, enfant, au fond de cette vallée étrangère, et descendait vers le pays qu’ils fuyaient. Le passage du port de « Paillas », qui « n’est autre chose que la croupe de cette même montagne », se fit dans le brouillard. On dormit à la Bonne Aigue, dans une maison isolée, sur un souper de côtelettes trop dures.

VLa tonsure retrouvée

La Catalogne accueillit les fugitifs avec une curiosité qui n’était pas toujours sans méfiance. À Esterri, le commandant les interrogea longuement sur les affaires de France. À Vial, un jeune homme qui avait voyagé chez nous leur servit une cuisine à la française, et ce fut, pour ces estomacs las, une petite patrie retrouvée. Près de Sort, ils virent les salines royales de Gerri. À Talar, le gouverneur, qui parlait français, les retint à déjeuner, et l’abbé Mallet resta sous sa protection. Des quatre partis de l’Agenais, il n’en restait plus que deux.

Par Balasque, Pons et Toura, comme écrit Gibert, sur une route royale mal indiquée, ils gagnèrent la plaine. Dans un village, deux jeunes filles rirent de ces étrangers fourbus ; un curé, l’oncle de l’une d’elles, les recueillit et leur trouva des lits. À Manrèse vint le moment que tout le voyage attendait. Gibert ôta les derniers rubans de la Révolution, et note simplement : « nous nous fîmes faire les cheveux et la tonsure ». Une dizaine de jours après avoir quitté Colonges, le curé redevenait prêtre aux yeux de tous.

À Caldès, un inconnu les envoya au presbytère, où un curé aisé leur offrit le chocolat, puis le rosaire, puis le souper. À Vich, la ville épiscopale aux églises dorées, ils retrouvèrent des prêtres de Moissac, et l’évêque leur permit de dire la messe. Mais les réfugiés étaient trop nombreux : le 2 octobre, le gouvernement les pria de quitter la ville pour faire place aux étudiants et aux troupes. On s’entassa dans un carrosse, on se perdit, on marcha ; et du côté de Saint-André, aux portes de Barcelone, Gibert aperçut la mer.

À Barcelone, le gouverneur conseilla Majorque. Un ancien Moissagais nommé Pélissier ouvrit aux voyageurs les portes de la citadelle et leur offrit un dîner somptueux : jusque dans l’exil, le pays natal tendait la main.

Tracé indicatif, d’après les étapes nommées par le journal ; graphies du cahier rendues par les noms modernes quand l’identification est sûre.

La route en chiffres

4prêtres partis du district de Valence
150prêtres réfugiés à Luchon, selon Gibert
90prêtres sur le navire de Majorque
32jours de route, du 11 septembre au 13 octobre

Chiffres donnés par le journal, sauf la durée, calculée d’après ses dates.

« Ce fut d’arracher avec indignation cette vile cocarde qu’on nous avait forcé de prendre. »

Jean Gibert, sur la frontière d’Espagne, 14 septembre 1792

VI« Pour ne pas voir la mer »

Évocation : un petit voilier par mer formée, des prêtres en noir serrés sur le pont, des dauphins à la proue
Le 11 octobre, quatre-vingt-dix prêtres embarquent à Barcelone. Évocation.

Le 11 octobre, ils embarquèrent avec quatre-vingt-dix prêtres. Gibert, qui avait traversé sans faiblir les plateaux, les précipices et les douanes, redoutait la mer plus que tout le reste. Le mal de mer le prit : « je descendis sous le pont pour ne pas voir la mer ». Une erreur du second éloigna le navire de la côte ; des dauphins parurent, présage, pensait Gibert, d’une tempête ; et il nota, au milieu de la mer, le vol d’un moineau.

« Nous arrivâmes enfin dans l’île le treize octobre », vers quatre heures. Des prêtres, des nobles, des curieux accueillirent ces Français que la France rejetait, et voulaient entendre de leur bouche le récit de ce qui se passait chez eux. Gibert raconta. Il ne savait pas que le pire était encore à venir.

De Jean Gibert, nous ne savons guère plus que ce que dit son cahier ; ni la date de son retour, s’il revint, ni le lieu de sa mort. Il avait quitté sa paroisse sous un habit d’emprunt, avec une cocarde imposée ; il arrivait dans une île, tonsuré de neuf, parmi des prêtres qui n’avaient plus de paroisse. De ville en ville, raconte son éditeur, il n’avait cessé de comparer ce qu’il voyait aux villes de son pays. Il avait fui la France pour ne pas mourir ; mais le pays qu’il avait connu était définitivement mort.

Fred Augé

Sources & bibliographie

  1. Grèze (A.), « Journal de voyage de l’abbé Gibert, curé de Colonges, annexe de Saint-Clair, canton de Valence. Récit de voyage en Espagne en 1792 », Bulletin archéologique et historique de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, t. XXXV, 1907, p. 17-53. Gallica — Édition du cahier manuscrit ; identification de l’auteur par les registres du district de Valence.
  2. Archives parlementaires de 1787 à 1860, 1re série, t. LXXXIV, Convention nationale, séance du 13 pluviôse an II (1er février 1794), p. 190-191. Persée — Pétition de Jean Lefrançois, qui cite les articles 1er et 3 de la loi du 26 août 1792.
  3. Archives parlementaires, 1re série, t. LXXIX, séance du 29 brumaire an II (19 novembre 1793), p. 510. Persée — Rappel des décrets des 24 juillet et 27 novembre 1790 sur le clergé.
  4. Archives parlementaires, 1re série, t. LXXXIX, séance du 6 floréal an II (25 avril 1794), p. 326-327. Persée — La loi du 30 vendémiaire an II et la déportation des prêtres insermentés.

Illustrations : évocations modernes, non documentaires. Carte : tracé indicatif.

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