Chroniques de la Révolution en Gascogne

La nuit du 4 août
vue de Gascogne

Pendant que Versailles abolissait les privilèges,
les clochers gascons sonnaient le tocsin

4 août 1789 Gascogne
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Le 4 août 1789, à sept heures du soir, l’Assemblée nationale entre en séance à Versailles. Elle ne se séparera que fort avant dans la nuit, vers deux heures du matin, ayant défait en quelques heures ce que dix siècles avaient patiemment noué : droits féodaux, justices seigneuriales, dîmes, privilèges des villes et des provinces.

Or à la même heure, à cent quatre-vingts lieues du château, la Gascogne ne dormait pas davantage. Elle veillait en armes, l’oreille tendue vers ses clochers. Depuis huit jours, le tocsin courait de vallée en vallée, annonçant des brigands que personne n’avait vus — et que personne ne verrait jamais.

01

Des brigands partout,
des brigands nulle part

Cette panique, l’histoire l’a nommée la Grande Peur. Née en plusieurs points du royaume dans les derniers jours de juillet, elle se propagea, disait-on alors, comme une « commotion électrique ». Dans le Sud-Ouest, elle descendit du Quercy vers la Gascogne : Saint-Céré, Gramat, Moissac, Caussade — où l’on crut neuf mille brigands en marche —, puis Toulouse, Muret, et enfin Lombez, Samatan, Gimont.

La correspondance du général d’Esparbès de Lussan, gouverneur de la Haute-Guyenne, exhumée jadis par l’érudition gersoise, en garde la trace fiévreuse. Le 5 août — le lendemain même de la fameuse nuit —, le comte de Polastron rend compte de la terreur qui a saisi « Lombez, Samatan et plus de soixante villages des environs » :

Je me transportai la nuit à Gimont que je trouvai tranquille, mais Touget et ses environs tout en feu ; des villages entiers sont abandonnés. [...] Le tocsin se sonnait à plus de quatre lieues à la ronde.

Le maire de Samatan, introuvable, était parti, fit-on répondre, « à la découverte des ennemis à la tête de sa cavallerie ». On croirait du Molière ; c’est de l’archive. À Gimont, le baron de Montesquieu, plus flegmatique, écrivait dès le 2 août qu’on lui annonçait huit mille bandits à deux heures de la ville, et concluait d’une plume lasse : « Les contes de bonne femme s’accréditent avec une rapidité incroyable. »

Vieille cloche de bronze dans un clocher de pierre, évoquant le tocsin de la Grande Peur
Le tocsin courait de clocher en clocher, donnant un corps sonore à une menace invisible.

02

Auch en armes

L’antique capitale de la Gascogne ne fut pas épargnée. Filhol, qui avait seize ans cette année-là et qui devait consigner ses souvenirs dans ses Annales de la ville d’Auch, raconte qu’on y annonça un jour trois cent mille brigands mettant tout à feu et à sang. On battit la générale ; on cria aux armes ; le régiment de cavalerie en garnison se rangea en bataille devant l’hôtel de ville.

Des voyageurs venus de L’Isle-Jourdain ou de Lectoure juraient que, de tous côtés, on n’entendait que le tocsin ; un homme accourut du faubourg Saint-Pierre, assurant que le bois de Bouconne était rempli de malfaiteurs. Dans les campagnes, des paysans qui battaient le blé abandonnèrent leurs aires ; d’autres s’enfuirent aux bois « sans savoir ni pourquoi ni comment ».

On fit garde nuit et jour, on poussa des reconnaissances fort loin : on ne rencontra jamais personne. « Ils étaient partout et ils n’étaient nulle part », conclut le mémorialiste. Ce ne fut que le troisième jour qu’on s’aperçut qu’on était dupe ; alors chacun rentra chez soi, et « il y eut beaucoup de monde de content ».

03

À Versailles,
la surenchère des renoncements

C’est sur ce fond de campagnes insurgées — ailleurs, des châteaux pillés, des terriers brûlés — que s’ouvre, le 4 août au soir, la séance de Versailles. Deux nobles montent d’abord à la tribune : le vicomte de Noailles, cadet de famille sans fortune, et le duc d’Aiguillon, l’un des plus riches propriétaires du royaume — l’un n’ayant rien à perdre, l’autre presque tout, et tous deux proposant d’abolir.

Ils demandent l’égalité devant l’impôt, la suppression sans indemnité des servitudes personnelles, le rachat des redevances réelles. Alors se produit cette contagion inverse de la peur : une contagion du renoncement. Dans un enthousiasme que tous les témoins ont décrit comme une sorte d’ivresse, on immole tour à tour les justices seigneuriales, les corvées, la vénalité des offices, les privilèges des villes et des provinces ; la dîme elle-même est emportée dans la semaine.

Le 11 août, les décrets sont rédigés ; le premier article tient en une phrase :

« L’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal. »

Ancien terrier seigneurial dont un coin se consume sur une table de bois sombre
Terriers, redevances et privilèges : l’ordre ancien devenait soudain révocable.

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Ce que cela défaisait
dans nos paroisses

Pour une paroisse gasconne, ces mots abstraits avaient un visage très concret : la gerbe prélevée au champ, le four et le moulin banals où il fallait porter sa pâte et son grain, les lods et ventes acquittés à chaque mutation, le banc seigneurial au chœur de l’église, la dîme portée au décimateur.

Au printemps précédent, les cahiers de doléances des communautés gersoises avaient demandé avec insistance la suppression de ces droits, des rentes et des dîmes. La nuit du 4 août parut les exaucer d’un coup. Elle les exauçait à moitié : les droits dits réels demeuraient rachetables à prix d’argent, et ce rachat, les paysans ne le payèrent guère.

Il faudrait attendre juillet 1793 pour que la Convention abolît le tout sans indemnité. La fameuse nuit fut moins une fin qu’une promesse — mais une promesse dont on ne revint jamais.

05

Le temps des gazettes

Restait à la nouvelle à descendre vers le sud, au pas des courriers. Le 8 août, le chef de la maréchaussée d’Auch signalait encore l’affolement des esprits ; le 12, il annonçait que le calme venait de renaître — « grâce à la Gazette de France », précisait-il.

Il y a dans ce détail une ironie achevée : la circulation des nouvelles, qui avait porté la peur de village en village, apporta l’apaisement par le même chemin. Filhol, lui, voulut voir dans toute l’affaire un coup de théâtre monté depuis Paris, dont Mirabeau aurait été l’auteur ; la légende courut longtemps, les historiens n’en ont rien retenu. La peur n’eut pas d’auteur : elle fut l’œuvre de tous.

Et c’est peut-être là le dernier mot de cette histoire. Les brigands n’existaient pas ; la peur, elle, exista souverainement, et ce fut elle — remontée jusqu’à Versailles dans les dépêches alarmées — qui précipita les renoncements de la fameuse nuit.

Les clochers de Samatan, de Touget et d’Auch avaient sonné contre des ombres.

Mais quelqu’un, cette nuit-là, entendit le tocsin : ce fut l’Ancien Régime, et il en mourut.

Deux cent trente-sept ans plus tard

Nous sommes le 4 août 2026 et cette nuit… il ne se passera rien… !

Sources

Sources et bibliographie

Sources d’époque

  • Archives parlementaires de 1787 à 1860, première série, t. VIII : séance du 4 août 1789 et décrets des 4-11 août 1789.
  • Correspondance militaire et administrative du général Jean-Jacques d’Esparbès de Lussan, gouverneur de la Haute-Guyenne, citée par É. Forestié.
  • Filhol, Annales de la ville d’Auch, souvenirs cités par G. Brégail (édition à préciser).
  • Cahiers de doléances des communautés gasconnes, 1789 (Archives départementales du Gers).

Études

  • Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Paris, Armand Colin, 1932 ; réédition suivie des Foules révolutionnaires, Paris, Armand Colin, 1988.
  • Édouard Forestié, La Grande Peur de 1789, Montauban, Paul Masson, 1910.
  • G. Brégail, « La Grande Peur en Gascogne », Bulletin de la Société archéologique du Gers, début du XXe siècle (livraison à préciser).
  • Patrick Kessel, La nuit du 4 août 1789, Paris, Arthaud, 1969.
  • Jean-Pierre Hirsch, La Nuit du 4 août, Paris, Julliard, coll. « Archives », 1978.
  • Michel Alvarez, La Grande Peur de 1789 en Béarn, Pau, Éditions Cairn.
  • Jean Bastier, La féodalité au siècle des Lumières dans la région de Toulouse (1730-1790), Paris, Bibliothèque nationale, 1975.
  • Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Seuil, 2002.
  • Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, 1997.

Ressources en ligne

  • « Target, Noailles et Aiguillon (nuit du 4 août 1789) », site de l’Assemblée nationale, assemblee-nationale.fr.
  • « Nuit du 4 août 1789 », Encyclopædia Universalis ; Larousse en ligne ; Hérodote.net.
  • Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie du Gers, numérisations disponibles sur Gallica, gallica.bnf.fr.
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