Révolution française · Bigorre
Barère, ou l’orateur de la Terreur
Un avocat de Tarbes au cœur de la Révolution, et le long hiver de l’exil
Il est des voix qui tuent. Barère fut l’une, et non la moins célèbre, de celles-ci. À une époque où les têtes tombaient pour un simple mot, ou pour rien, il n’hésita pas à user de son talent d’orateur pour pousser celles qui refusaient de leur propre gré, à vouloir se séparer du corps qu’elles dirigeaient. Le Destin fut injuste envers lui. Il aurait dû, naturellement, logiquement, partager le sort de ceux qu’il excitait du haut de sa tribune, mais il eut le bon goût, le 9 Thermidor, de retourner sa veste à un moment crucial et de se joindre à ceux qui crièrent contre Robespierre. Hélas pour lui, les temps de la Terreur étaient terminés et, au lieu que sa tête finisse glorieusement dans un panier, celle-ci devint assez chenue pour mesurer sa déchéance et son oubli.
L’enfant de Tarbes
Il naquit à Tarbes le 10 septembre 1755, dans ce pays de Bigorre où les montagnes ferment l’horizon et où les familles de robe se transmettent, de père en fils, le goût du droit et des mots. Sa maison possédait une mince terre nommée Vieuzac, du côté d’Argelès, dont il tira une particule qu’il garda toute sa vie — jusque dans la République qui abolissait les particules. Avocat au parlement de Toulouse, éloquent, ambitieux, nourri des philosophes du siècle, il eût sans doute vieilli honorablement dans les prétoires de province si l’Histoire n’était venue, un matin, frapper à sa porte. Quand s’ouvrirent les États généraux, en 1789, la Bigorre l’envoya siéger parmi les députés du Tiers ; il partit pour Versailles avec cette assurance des hommes qui sentent que leur heure est venue.
La tribune
À Paris, il se fit d’abord le chroniqueur de la Révolution avant d’en devenir l’un des acteurs. Son journal, Le Point du jour, rapportait fidèlement les débats de l’Assemblée : chez lui, la parole précéda toujours l’action, comme si le monde n’existait vraiment qu’une fois raconté. Puis vint la Convention, et avec elle la grande épreuve. Il présida l’Assemblée durant le procès de Louis XVI, et vota la mort du roi, sans appel ni sursis. Ce vote-là ne s’efface pas ; il le suivra, comme une ombre, jusqu’au tombeau. L’avocat de Tarbes était entré dans cette région de l’Histoire d’où l’on ne revient jamais tout à fait.
Chez lui, la parole précéda toujours l’action, comme si le monde n’existait vraiment qu’une fois raconté.
La voix du Comité
En 1793, la Convention l’appela au Comité de salut public, ce cabinet de quelques hommes qui tint, une année durant, le destin de la France dans ses mains. Barère n’y fut ni le bras ni le glaive : il fut la voix. C’est lui qui montait à la tribune annoncer les victoires des armées, proclamer la levée en masse de tout un peuple, et prêter à la politique du moment ses formules les plus retentissantes — celle-là même qui plaçait la Terreur à l’ordre du jour. Sa gloire et son vertige tiennent tout entiers dans un épisode demeuré célèbre : le récit du vaisseau Le Vengeur du Peuple. Le navire avait sombré dans un combat naval contre les Anglais ; Barère en fit, du haut de la tribune, une scène sublime, l’équipage s’abîmant dans les flots aux cris de « Vive la République » plutôt que d’amener son pavillon. On apprit plus tard que la réalité avait été moins pure, que des marins avaient été recueillis par l’ennemi ; mais la légende, elle, était née, et courut l’Europe. Tel était son art : donner aux choses la forme qu’il voulait leur voir garder. Les mots, sous sa bouche, devenaient des monuments — ou des sentences.
L’évasion
Vint Thermidor. Le 9 de ce mois de l’an II, quand Robespierre chancela, Barère l’abandonna et parla contre lui ; il se trouva, ce jour-là, du côté des vivants. Mais la roue, qui n’épargne personne, tournait aussi pour ceux du Comité. Au printemps de 1795, la Convention décréta sa déportation au-delà des mers, avec deux de ses anciens collègues. On le conduisit vers la côte, on le retint du côté de Saintes en attendant le navire qui devait l’emporter. Il n’y monta jamais.
Dans le désordre de cette année d’émeutes et de vengeances, il s’échappa de sa garde et se fondit dans l’ombre du pays. Ni mort ni gracié : évanoui. Ce ne fut pas une faveur du sort, mais un pas de côté — le second, après Thermidor, par lequel il glissa entre les doigts de la Révolution. L’amnistie qui ferma la Convention le couvrit enfin, et le rendit à une liberté qui ressemblait déjà à de l’oubli.
Le long hiver
Ce qui suivit fut une lente descente dans le silence. Sous le Directoire, puis sous Bonaparte, il vécut de sa plume et de menus services, de rapports discrets et de pamphlets, sans jamais retrouver la lumière de la tribune où l’on avait suspendu à ses lèvres le sort des armées. Le châtiment, pourtant, l’attendait encore, et par un tout autre chemin. Les Bourbons revinrent, et avec eux la loi qui bannissait les régicides : en 1816, l’homme qui avait fait trembler l’Europe dut prendre à son tour le chemin de l’exil. Il attendit quatorze années. Ce n’est qu’après la révolution de 1830 qu’il put rentrer, vieillard, dans sa Bigorre natale, où on lui rendit une place au conseil du département et une modeste pension. Il mourut à Tarbes le 13 janvier 1841, dans la ville même où il était né, laissant des Mémoires où il plaida, une dernière fois, sa propre cause devant l’avenir.
De la tribune d’où sa parole gouvernait les foules, il ne restait plus, à la fin, qu’un vieil homme que les enfants de Tarbes croisaient sans savoir. La Révolution était déjà un fantôme, et lui l’un de ses derniers témoins vivants — l’un des plus encombrants aussi. La pierre de Vieuzac, elle, portait toujours son nom : c’est peut-être, au bout du compte, tout ce qu’il aura vraiment gardé.

