Chroniques gasconnes · Manuscrit roman

Le Beatus
de Saint-Sever

Apocalypse, Gascogne et visions de l’An Mil

Beatus de Saint-Sever : l'An Mil ou la fin des temps
Liber I

Une apparition dans la nuit

Il est là !

Tu es revenu me tourmenter, te moquer, maudit ! Ce n'est pas la première fois, je te reconnais bien, va. Tu es grand par la malice mais petit par la taille, courbé comme la bassesse, tes yeux de braise, ta bouche tordue comme le mensonge, et tes dents jaunes.

Et tu es là, encore une fois, au bout de mon lit à te moquer.

Oui, je sais que tu as compris, c'est pour cela que tu viens me tourmenter. Moi aussi j'ai vu les signes. Les astres affolés, les comètes, les famines, les monstres, les hommes indignes qui se sont éloignés de Dieu. La Fin des Temps est proche, je le sais, je l'ai calculé. Il s'est écoulé mille ans depuis la Passion de Notre Seigneur.

Tu viens me tourmenter car tu sais que je fais partie de ceux qui savent, qui t'ont déjà vu.

Mais nous le crierons, nous te décrierons, toi et tes maudits cavaliers, afin que, lorsque la Cité céleste descendra, nous soyons dignes de figurer aux côtés de Notre Seigneur.

Satan déchaîné, f. 184 du Beatus de Saint-Sever
Satan déchaîné, f. 184 du Beatus de Saint-Sever

Ce témoignage saisissant nous vient d'un moine : Raoul Glaber — Rodulfus Glaber, le Glabre, le Chauve. Il est bénédictin, il a connu Cluny sous l'abbé Odilon, il achève d'écrire à Saint-Germain d'Auxerre ses Cinq livres d'histoires, Historiarum libri quinque. Il y consigne ce qu'il a vu, ce qu'on lui a rapporté. Son œuvre s'ouvre en l'an 900 et se referme vers 1044. Au centre de cet arc, comme un nœud où toutes les peurs se nouent, deux dates : l'année mille, millénaire de l'Incarnation, et l'année 1033, plus redoutable encore — millénaire de la Passion.

Nous sommes au XIᵉ siècle commençant. La population d'Occident est clairsemée, illettrée pour l'immense majorité. Les routes sont mauvaises, les forêts immenses, les dangers omniprésents.

Seules les abbayes concentrent ce que l'époque connaît de science et de mémoire. Comment comprendre l'obscurité du monde ? Dans le silence de leurs scriptoria, les moines méditent l'Apocalypse de Jean, eux qui en copient les versets, en glosent les obscurités, en illustrent les visions.

Quelque part au sud, dans une abbaye fondée à la fin du Xᵉ siècle sur une terrasse dominant l'Adour, dans la Gascogne ducale de Guillaume Sanche, d'autres moines penchent leurs visages au-dessus de leurs parchemins. Ils ne s'appellent pas Raoul Glaber. Ils s'appellent Stephanus Garcia Placidus, ou n'ont laissé que le silence de leurs mains. Ils ne racontent pas le diable : ils le peignent. Ils le peignent en grand, en majesté, ailes déployées, démons à sa suite. Ils peignent les quatre cavaliers, la Femme et le Dragon, les sceaux brisés, la cité descendant du ciel. Ils peignent ce que Glaber voit dans ses nuits.

L'abbaye s'appelle Saint-Sever. Le manuscrit s'appellera, beaucoup plus tard, le Beatus de Saint-Sever.

Liber II

L'aigle de Patmos

Pour le moine du XIᵉ siècle, il n'y a qu'un seul Jean. L'évangéliste qui a posé sa tête sur la poitrine du Christ au soir de la Cène. Le disciple bien-aimé à qui Jésus mourant a confié sa mère. Celui qui a couru au tombeau avec Pierre au matin de Pâques. Celui qui a écrit le quatrième Évangile, celui qui commence par In principio erat Verbum — Au commencement était le Verbe. Et c'est encore lui, le même Jean, qui, exilé sur l'île de Patmos sous le règne de l'empereur Domitien, a reçu la Révélation et l'a consignée dans le dernier livre des Écritures.

Un seul Jean, donc. Et parmi les quatre figures du Tétramorphe — l'homme pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc — c'est l'aigle qui lui est attribué. L'aigle, parce qu'il est le seul oiseau, dit la tradition, capable de fixer le soleil sans détourner les yeux. L'aigle, parce que Jean a contemplé la lumière divine en face. L'aigle, parce que de tous les évangélistes c'est lui qui monte le plus haut dans le mystère du Verbe.

L'aigle de Patmos.

Saint Jean à Patmos, panneau de Jérôme Bosch, vers 1489, Berlin
Saint Jean à Patmos, panneau de Jérôme Bosch, vers 1489, Berlin

Patmos est une île aride de la mer Égée, au large des côtes d'Asie Mineure. Une roche grise battue par les vents, sans bois, sans culture, où Rome envoyait ses bannis. Jean y arrive vieux — la tradition lui donne près de quatre-vingt-dix ans. Il y est seul, ou presque. Il prie. Et un jour, en esprit, le jour du Seigneur, comme il l'écrit lui-même, une voix de trompette retentit derrière lui. Il se retourne et voit. Il voit le Fils de l'Homme aux cheveux blancs comme la laine, aux yeux comme une flamme de feu, tenant sept étoiles dans la main droite, une épée à deux tranchants sortant de sa bouche. Il tombe à ses pieds comme mort. Et le Fils de l'Homme lui dit : Écris.

Il écrit. Pendant les chapitres qui suivent, Jean ne fera rien d'autre. Il écrit ce qu'on lui montre, ce qu'on lui dit d'écrire. Sept lettres aux sept Églises d'Asie. Puis le trône de Dieu et les vingt-quatre vieillards. Puis le Livre scellé de sept sceaux que seul l'Agneau peut ouvrir. À chaque sceau brisé, le monde tremble. Les quatre cavaliers s'élancent — la conquête sur son cheval blanc, la guerre sur son cheval roux, la famine sur son cheval noir tenant la balance, et la Mort enfin sur son cheval blême, suivie de l'enfer. Puis les sept anges aux sept trompettes. Puis la Femme vêtue de soleil pourchassée par le Dragon aux sept têtes. Puis la Bête, et l'autre Bête, et le chiffre du nom de la Bête, six cent soixante-six. Puis la grande prostituée assise sur les eaux. Puis la chute de Babylone. Puis le combat final, et le jugement, et la mort de la mort.

Et tout à la fin, quand la fureur s'est épuisée, Jean voit descendre du ciel la Jérusalem nouvelle, parée comme une épouse pour son époux, aux douze portes ornées chacune d'une perle, aux murs bâtis de jaspe, de saphir, de calcédoine, d'émeraude. La cité où Dieu essuiera toute larme des yeux des hommes, où il n'y aura plus de mort ni de deuil ni de cri ni de douleur, car les premières choses auront disparu.

Tel est le livre que les moines du XIᵉ siècle lisent et relisent. Tel est le livre que Stephanus Garcia Placidus enluminera dans le scriptorium de Saint-Sever. Un texte d'une violence inouïe, traversé d'éclairs, peuplé de monstres et d'anges, scellé d'images dont aucune ne se laisse réduire à une signification simple. Apocalupsis, en grec, ne veut pas dire fin du monde : le mot signifie dévoilement. Ce qui était caché se découvre. Ce qui était voilé apparaît. Et ce qui apparaît est terrible.

Au cœur du livre, presque à sa fin, un passage commande tout le reste. Au chapitre vingt, après que la Bête a été précipitée dans l'étang de feu, un ange descend du ciel tenant la clé de l'abîme et une grande chaîne. Il saisit le Dragon, l'ancien serpent, qui est le diable et Satan, et l'enchaîne pour mille ans. Et ligavit eum per annos mille. Pendant ces mille ans, les martyrs ressuscités règnent avec le Christ. C'est la première résurrection. Puis, les mille ans accomplis, Satan sera délié pour un peu de temps, séduira encore les nations, et viendra le combat dernier, le Jugement, la mort de la mort, et la Jérusalem nouvelle.

Mille ans.

Le verset hante les Pères de l'Église dès le IIᵉ siècle. Que faut-il entendre par ces mille ans ? Un règne terrestre du Christ avant la fin ? Une période symbolique ? L'âge présent de l'Église ? Augustin a tranché : ces mille ans, c'est l'âge où nous sommes, l'âge de l'Église militante, et leur compte ne se fait pas avec exactitude. Mais les moines comptent quand même. Ils ne peuvent pas ne pas compter. Et quand approche l'an mille de l'Incarnation, et plus encore l'an mille de la Passion — 1033 — les signes se multiplient, les comètes s'allument, les famines reviennent, les visions affluent. Glaber n'invente rien : il regarde, il compte, il décrit.

C'est dans cette tension que naît, au sud, le manuscrit gascon.

Liber III

Saint-Sever, ou la Gascogne au regard du monde

Au-dessus de l'Adour, sur une terrasse qui domine la plaine, l'abbaye de Saint-Sever élève depuis l'an 988 ses murs et son chevet à sept absides échelonnées. C'est Guillaume Sanche, duc de Gascogne, qui l'a fondée — refondée, plutôt, sur les ruines d'un sanctuaire plus ancien dédié au martyr local, ce severus episcopus qu'on disait tué par les Vandales au Vᵉ siècle. L'abbaye porte le nom du saint. Les bénédictins y sont installés sous la règle, et leur monastère devient rapidement l'un des grands foyers spirituels de la Gascogne ducale, en lien étroit avec les royaumes pyrénéens, avec Pampelune, avec Jaca, avec le monde hispano-chrétien qui s'étend de l'autre côté des monts.

Vers le milieu du XIᵉ siècle, sous l'abbatiat de Grégoire de Montaner — abbé de 1028 à 1072 —, le scriptorium de Saint-Sever produit un manuscrit d'une ambition exceptionnelle. Près de trois cents feuillets de parchemin, réalisé à partir de boviné et d'oviné mêlés, format imposant de trente-six centimètres sur vingt-huit, calligraphiés en minuscule caroline par deux scribes que les historiens du livre désignent sobrement comme A et B, et enluminés à la main par trois peintres dont nous connaissons les noms par une signature laissée au folio 6 : Stephanus Garsia Placid(us) ads(cripsit). Stephanus, Garsia, Placidus. Trois moines, dont l'un — Stephanus, sans doute le maître d'œuvre — a réalisé tous les dessins préparatoires, tandis que les deux autres se sont partagé l'exécution picturale. Cent huit enluminures peintes en couleurs vives, rehaussées d'or. Une couleur extraite des plantes, des minéraux, des coquillages. Du lapis-lazuli pour les bleus, du cinabre pour les rouges, des terres pour les jaunes et les ocres.

C'est, par tout ce qu'il porte, le plus extraordinaire manuscrit enluminé que la Gascogne ait jamais produit.

Le livre contient, dans l'ordre : une longue généalogie biblique sur quatorze pages qui remonte d'Adam jusqu'au Christ et déroule six cents personnages des Écritures ; les portraits des quatre évangélistes ; une mappa mundi dépliante sur deux pages ; et enfin, occupant l'essentiel de l'ouvrage, le Commentaire sur l'Apocalypse de Jean composé près de trois siècles plus tôt par un moine asturien nommé Beatus de Liébana. Le commentaire est complété par celui de saint Jérôme sur le livre de Daniel — l'autre grand texte apocalyptique de la Bible — et par un traité d'Ildefonse de Tolède sur la virginité de Marie.

L'ensemble forme un livre théologique d'une cohérence rigoureuse : de la création à la rédemption, de la chute originelle à la Jérusalem céleste, de l'Ancien Testament au Nouveau, l'histoire entière du salut s'y trouve récapitulée. Mais ce qui frappe d'emblée, ce qui justifie qu'on en fasse depuis mille ans un objet de fascination, ce ne sont pas les textes — ce sont les images.

La Mappa Mundi, ff. 45 bis v° – 45 ter r° du Beatus de Saint-Sever
La Mappa Mundi, ff. 45 bis v° – 45 ter r° du Beatus de Saint-Sever

Les images du Beatus de Saint-Sever ne ressemblent à rien d'autre dans l'Occident roman du XIᵉ siècle. Pas de profondeur, pas de perspective, pas de modelé. Les personnages se détachent en aplats vifs sur des bandes horizontales de couleurs pures — rouge sang, vert minéral, jaune safran, pourpre profond, bleu de lapis. Les corps sont allongés, les visages frontaux, les yeux immenses, les gestes hiératiques. Les démons ont des têtes humaines couronnées et des corps d'oiseaux ; les bêtes ont sept têtes et dix cornes ; les anges traversent les bandes colorées comme des éclairs. Tout ce que la peinture romane française apprendra ensuite — la solidité des volumes, la narration progressive, l'ancrage spatial des figures — est ici absent. Le Beatus de Saint-Sever vient d'ailleurs. Il vient du sud.

Il vient de Beatus de Liébana lui-même.

Beatus est un moine asturien du VIIIᵉ siècle, mort en 798. Il vit dans le royaume des Asturies, ce petit royaume chrétien retranché dans les montagnes du nord-ouest ibérique après l'effondrement du royaume wisigothique en 711. Le monde dans lequel il écrit est un monde rétréci, traumatisé, hanté par l'idée d'une fin proche. Toute la péninsule ibérique, presque, est passée sous une domination étrangère. Les anciennes capitales — Tolède, Séville, Cordoue — sont devenues musulmanes. La chrétienté hispanique survit aux marges, dans les vallées humides du nord. C'est dans ce contexte de péril et d'attente que Beatus, vers 776, rédige son In Apocalypsin, un commentaire des visions de Jean en douze livres.

Beatus n'invente rien : il compile. Il rassemble Tyconius le Donatiste — exégète de l'Apocalypse au IVᵉ siècle —, Augustin, Jérôme, Grégoire le Grand, Isidore de Séville. Il agrège les autorités, il les confronte, il les ordonne. Mais ce travail de compilateur a une portée propre : il transmet à des siècles entiers une lecture cohérente de l'Apocalypse, et surtout, il fournit le support textuel d'une iconographie qui va naître après lui. Car les copies enluminées du commentaire de Beatus n'apparaissent qu'au IXᵉ siècle, plus d'un demi-siècle après la mort de l'auteur. Et ce cycle d'images, qu'on appelle aujourd'hui la tradition des Beatus, s'épanouit ensuite pendant trois cents ans dans les scriptoria ibériques. Saint-Millán de la Cogolla, Tábara, Gérone, Burgo de Osma, Silos — vingt-six manuscrits enluminés subsistent à ce jour, presque tous copiés dans la péninsule ibérique entre le IXᵉ et le XIIIᵉ siècle.

Tous, sauf un.

Le Beatus de Saint-Sever est l'unique exemplaire enluminé de la famille à avoir été produit au nord des Pyrénées. Le seul Beatus français. Le seul qui n'ait pas été copié dans un monastère hispanique. Comment ce manuscrit, comment ces images, comment cette esthétique hispano-wisigothique sont-elles arrivées en Gascogne ?

La réponse tient dans la géographie spirituelle de l'époque. Au XIᵉ siècle, la Gascogne ducale ne regarde pas vers Paris : elle regarde vers les Pyrénées. Les évêques gascons reçoivent leurs livres liturgiques de Pampelune et de Jaca. Les monastères échangent leurs manuscrits par-dessus les cols. Les copistes circulent. Les noms eux-mêmes le disent : Stephanus Garsia Placidus — trois prénoms qui sonnent davantage en navarrais ou en aragonais qu'en gascon. Le maître d'œuvre du Beatus de Saint-Sever est sans doute un moine d'origine hispanique, installé à l'abbaye, ou un Gascon formé dans un scriptorium pyrénéen. Le manuscrit est venu en Gascogne par les mêmes routes que les pèlerins, les marchands, les évêques. Ce n'est pas une importation : c'est une appropriation. La Gascogne du XIᵉ siècle reçoit l'esthétique apocalyptique hispanique et la fait sienne.

Mais le Beatus de Saint-Sever n'est pas une simple copie. C'est une œuvre originale dans la tradition. Stephanus et son atelier ont enrichi le modèle hispanique d'éléments qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Le portrait des évangélistes occupant quatre doubles pages — sans équivalent dans les autres Beatus. La Maiestas Domini sur double page, d'une monumentalité que les historiens comparent aux grands tympans romans qui orneront bientôt les portails français. Et surtout, la mappemonde — celle qui fut arrachée du manuscrit à une date inconnue, perdue pendant des siècles, retrouvée par hasard en 1866 chez un libraire parisien, et remise à sa place originelle par le conservateur Léopold Delisle.

Cette mappemonde, justement, dit tout du Beatus de Saint-Sever.

C'est une carte du monde habité tel que l'imagine le XIᵉ siècle — orientée avec l'est en haut, le paradis terrestre y figure avec Adam et Ève ; l'Asie occupe la moitié supérieure, l'Europe la partie basse à gauche, l'Afrique la partie basse à droite. Trois cents toponymes y sont inscrits — un degré de précision exceptionnel pour l'époque. Mais ce qui frappe le visiteur attentif, c'est que la Gascogne y figure en bonne place. Saint-Sever y est nommée. L'abbaye elle-même, par ce détail topographique, s'inscrit dans la carte du monde chrétien. Elle ne se contente pas de copier l'Apocalypse hispanique : elle s'inscrit dans la géographie sacrée qu'elle représente.

Les Quatre Cavaliers, ff. 108 v° – 109 r° du Beatus de Saint-Sever
Les Quatre Cavaliers, ff. 108 v° – 109 r° du Beatus de Saint-Sever

Les images du Beatus de Saint-Sever ne sont pas des décorations : ce sont des outils théologiques. Chaque enluminure correspond à un passage précis du texte, et chacune obéit à une logique exégétique aussi rigoureuse que celle des Pères. Quand Jean voit les quatre cavaliers — la conquête, la guerre, la famine, la mort —, Stephanus les déploie sur une double page partagée en deux registres, encadrée aux quatre angles des médaillons des Vivants qui appellent successivement chaque cavalier. La composition est aussi savante qu'un sermon. Le rouge sang inonde le registre supérieur ; le bleu nuit le registre inférieur. La mort, monstrueuse aux cheveux défaits, est suivie d'une créature couverte d'yeux — l'enfer qui engloutit ce que la mort fauche. Jean lui-même apparaît à droite, témoin de la vision, désigné par son nom : Iohannes.

Les trois esprits immondes, f. 184 r° du Beatus de Saint-Sever
Les trois esprits immondes, f. 184 r° du Beatus de Saint-Sever

Plus loin, au folio 184, trois esprits immondes en forme de grenouilles sortent successivement de la gueule du Dragon, de la Bête et du Faux Prophète. La scène commente le verset 13 du chapitre 16 de l'Apocalypse. Stephanus a réuni en une seule image les trois sources du mensonge, enroulé leurs corps de serpents sur fond rouge, donné à la Bête une tête léonine au regard fixe. C'est moins une illustration qu'une vision — au sens où Jean lui-même eût pu la décrire. Le commentaire latin court en colonnes serrées sous l'image : Sunt enim spiritus daemoniorum facientes signa, quasi ranae — Ce sont en effet les esprits des démons faisant des prodiges, comme des grenouilles.

Toutes les images du Beatus de Saint-Sever sont de cette nature. Elles ne décorent pas un texte : elles le redoublent, le clarifient, le rendent visible. À une époque où la majorité des fidèles ne sait pas lire, où la liturgie elle-même se déroule en latin pour la plupart impénétrable, l'image apocalyptique parle d'une voix que tous comprennent. Les démons aux têtes couronnées sont les princes injustes. La Bête aux sept têtes est l'empire. La Femme vêtue de soleil est l'Église. Le Dragon est Satan. L'Agneau immolé est le Christ. La Jérusalem qui descend du ciel est le terme de l'histoire.

Et ce langage visuel, à Saint-Sever, est porté à un degré d'intensité que les Beatus hispaniques eux-mêmes n'avaient peut-être jamais atteint. Le plus somptueux, le plus novateur, le plus achevé de tous les Beatus, écrivent les spécialistes contemporains. La grandeur de Saint-Sever ne tient pas seulement à ce qu'elle a reçu d'Espagne : elle tient à ce qu'elle en a fait. À ce qu'un atelier gascon, dans une abbaye au-dessus de l'Adour, a su porter cette esthétique à son point le plus haut.

Pour qui ? Pour quoi ?

Pour les moines de Saint-Sever, d'abord, qui méditaient sur ces images pendant les offices et dans la solitude de la cellule. Pour les abbés et les évêques qui visitaient la maison. Pour les pèlerins illustres qui s'arrêtaient sur la route, peut-être. Mais surtout — et c'est là que tout se noue — pour le temps où Dieu viendrait juger les vivants et les morts. Le Beatus de Saint-Sever n'est pas un livre d'art : c'est un livre de combat. Il prépare, il avertit, il enseigne. Il dit ce qui vient et comment s'y tenir. Il dit, en images, ce que Raoul Glaber, à la même heure du monde, disait avec des mots dans ses cellules bourguignonnes.

Le démon est là. La Cité descendra.

Entre les deux, mille ans de vigilance.

Liber IV

Les sept vies d'un manuscrit

Le Beatus de Saint-Sever ne devait pas nous parvenir. Il aurait dû disparaître cent fois, comme ont disparu presque tous les manuscrits de l'abbaye qui l'a vu naître. Sa survie tient à une suite presque miraculeuse de protections, de fuites, de cachettes, de hasards heureux. C'est l'histoire d'un objet qui a traversé mille ans en passant chaque fois à un cheveu de la destruction.

L'abbaye, d'abord, n'a pas été épargnée. Quelques années à peine après l'achèvement du manuscrit — l'œuvre est datée d'avant 1072, année de la mort de Grégoire de Montaner —, un incendie ravage l'abbatiale en 1060, qu'on relève aussitôt. La Gascogne ducale entre dans une période de turbulence : les seigneurs s'arrachent les terres, les évêques s'affrontent, la grande paix monastique se déchire. Puis vient l'absorption progressive de la Gascogne dans le duché d'Aquitaine, et avec le mariage d'Aliénor en 1152, son passage sous tutelle Plantagenêt. Saint-Sever entre alors dans la longue zone de friction entre les rois d'Angleterre et les rois de France, qui se disputent depuis Bordeaux jusqu'à Bayonne. La guerre de Cent Ans achèvera de la ruiner.

Le monastère subit les troupes françaises en 1295 après un siège de trois mois. Il les subit encore en 1360. Il les subit pour la troisième fois en 1435, lors d'un incendie qui détruit les bâtiments conventuels. Entre ces malheurs, en 1372, un tremblement de terre fissure les voûtes. À chaque coup, l'abbaye se relève, mais affaiblie. À chaque coup, les biens fondent, les archives brûlent, les manuscrits se perdent. En 1440, l'abbaye tombe en commende : ses abbés ne résident plus, ils encaissent les revenus depuis l'extérieur. Le monastère survit comme une coquille, ses moines de moins en moins nombreux, ses livres dispersés, son scriptorium éteint depuis longtemps.

Et puis vient l'épreuve la plus terrible.

Le 11 septembre 1569, en pleine troisième guerre de Religion, les troupes huguenotes de Gabriel de Montgomery entrent dans Saint-Sever. Elles occuperont la ville et l'abbaye pendant onze mois. Huit bénédictins sont massacrés. Trois dominicains périssent avec eux. Le curé du village voisin d'Audignon est exécuté. L'abbatiale est pillée. Le reliquaire d'argent doré qui contenait le crâne du saint patron est emporté ; le crâne lui-même est détruit. Les archives sont éventrées. Les voûtes du sanctuaire s'effondrent. Le trésor est dispersé. La bibliothèque — cette bibliothèque où le Beatus reposait depuis cinq siècles — est saccagée et brûlée.

Tout ou presque y disparaît. Tout, sauf le Beatus.

Comment a-t-il échappé au feu ? Personne ne le sait au juste. La tradition rapporte qu'il fut mis à l'abri, dans des circonstances qui restent obscures, écrivent prudemment les historiens du livre. Un moine a-t-il fui avec lui en pleine nuit ? Un fidèle de la ville l'a-t-il caché dans une cave, sous une dalle, dans le double-fond d'un coffre ? Le manuscrit a-t-il été emporté avant l'arrivée des huguenots, en prévention, vers un refuge sûr — un château seigneurial, une autre abbaye, un presbytère discret ? Aucun document ne dit comment le Beatus a survécu à 1569. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il a survécu. Et qu'avec lui, un seul autre manuscrit a échappé au saccage : le nécrologe de l'abbaye, le livre où étaient inscrits les noms des défunts à prier. Deux livres sauvés sur des centaines.

Lorsque le Beatus réapparaît, à la fin du XVIᵉ siècle, il n'est plus dans l'abbaye. Il est entre les mains d'un prêtre du nom de Mathurin Brin. Comment y est-il arrivé ? Mystère encore. De Brin, il passe à un certain Guillaume Guerry, de Tiffauges en Vendée. De Guerry, il passe à François d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux, qui meurt en 1628. C'est par héritage que le livre échoit à son frère cadet, Charles d'Escoubleau de Sourdis, marquis de Sourdis. Charles, en grand collectionneur du XVIIᵉ siècle, fait relier le précieux manuscrit dans un cuir de veau granité brun, marqué à ses armes. C'est cette même reliure que le Beatus porte encore aujourd'hui, à la Bibliothèque nationale.

Pendant que le manuscrit voyage ainsi de main en main, l'abbaye, lentement, se reconstruit. Au XVIIᵉ siècle, la congrégation de Saint-Maur — cette branche réformée et savante des bénédictins, à laquelle on doit tant d'éditions critiques des Pères de l'Église — reprend Saint-Sever en charge. Les trois abbés successifs de la famille de Pontac rachètent les ruines et entreprennent leur relèvement. L'autel principal est reconstruit. Le jour de Pâques 1681, plus d'un siècle après le saccage, une messe est de nouveau célébrée dans le sanctuaire restauré. Le grand silence est rompu. Mais le Beatus, lui, est déjà loin.

Le manuscrit disparaît de nouveau, puis reparaît en 1769 dans une vente aux enchères, où il est acquis par Marc-Antoine-René de Voyer, marquis de Paulmy et d'Argenson, l'un des grands bibliophiles du siècle des Lumières. C'est dans sa collection qu'il restera jusqu'à la Révolution. En 1790, la bibliothèque du marquis de Paulmy, comme tant d'autres bibliothèques aristocratiques, passe à la Bibliothèque royale. Deux ans plus tard, la Bibliothèque royale devient Bibliothèque nationale. Le Beatus de Saint-Sever, après huit siècles de pérégrinations, entre enfin dans une collection publique, où il ne quittera plus son rayonnage que pour les expositions et les restaurations.

Une seule perte, mais une perte décisive : la mappemonde.

À une date impossible à déterminer, entre le XVIIᵉ et le XIXᵉ siècle, un collectionneur sans scrupules — ou peut-être un relieur trop pressé — a arraché du manuscrit la double page de la mappa mundi, sans doute la plus spectaculaire de toutes les images. Le feuillet a circulé séparément pendant des décennies, puis il a disparu. On le retrouve en 1866. L'archiviste Armand d'Avezac le repère par hasard chez un libraire parisien, mêlé aux papiers d'un certain Jacob-Nicolas Moreau, historiographe du roi mort en 1803. La carte est achetée par le cabinet de Géographie de la Bibliothèque impériale, puis transférée au cabinet des Manuscrits. C'est le conservateur Léopold Delisle, en érudit méthodique, qui fait recoudre le feuillet à sa place originelle, entre les folios 45 bis et 45 ter — exactement là où Stephanus Garsia l'avait placé huit siècles plus tôt.

Le manuscrit retrouve son intégrité. La carte du monde retrouve son livre. Et l'on peut désormais, à la Bibliothèque nationale de France, sous la cote Latin 8878, consulter le Beatus tel qu'il sortit du scriptorium de Saint-Sever vers 1070.

La chute des hommes et des bêtes, f. 195 du Beatus de Saint-Sever
La chute des hommes et des bêtes, f. 195 du Beatus de Saint-Sever

L'abbaye, elle, ne récupérera jamais son manuscrit. Au XIXᵉ siècle, l'abbatiale est restaurée — restauration parfois discutable, comme souvent à cette époque, où les architectes du diocèse cherchent à imposer une cohérence stylistique que le bâtiment n'avait jamais eue. Le chevet à sept absides est dégagé, les chapiteaux romans authentifiés (il en reste cent cinquante, dont soixante-dix-sept identifiés comme gallo-romains ou romans), les colonnes de marbre de Morlanne — récupérées d'un palais romain ruiné dès l'origine — remises en valeur. L'abbaye est classée monument historique en 1911. En 1998, elle est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, sur la voie de Vézelay.

Mais le Beatus n'est plus là. Il est à six cents kilomètres au nord, à Paris, dans une vitrine à atmosphère contrôlée, où le pèlerin érudit peut le voir lors des grandes expositions — la dernière en 2025, à la BnF Mitterrand, intitulée Apocalypse : hier et demain. Pour le reste du temps, il dort.

Il y a là, dans cette séparation, quelque chose de poignant. L'abbaye conserve le lieu où le manuscrit fut conçu — les murs, le chevet, l'emplacement présumé du scriptorium, peut-être même quelques pierres polies par les mains des moines copistes. Mais le manuscrit, lui, conserve la mémoire vraie de cette grandeur. Il porte en lui l'image que les moines de Saint-Sever avaient du monde, de Dieu, du temps, de la fin. L'abbatiale parle aux yeux du visiteur d'aujourd'hui par son architecture rénovée ; le Beatus parle à l'imagination du chercheur par ses cent huit miniatures. Le lieu et le livre, séparés par la distance et par les siècles, ne se rejoignent plus que dans la pensée.

Dans son fameux Guernica, en 1937, Picasso a placé, au pied du cheval blessé, la figure d'un soldat tombé, le bras arraché, la bouche béante, le visage tourné vers le ciel. Cette figure — les historiens de l'art en sont convenus depuis — est directement inspirée du folio 85 du Beatus de Saint-Sever, la scène du Déluge : un corps noyé, jeté en travers de la composition, dont les contours suspendus dans le vide ont saisi le peintre andalou exilé à Paris. Mille ans après Stephanus Garsia, l'image inventée dans une abbaye gasconne survivait, transformée, sous le pinceau du plus moderne des peintres du XXᵉ siècle. Le Beatus continuait de voir le monde.

Henri Matisse, dit-on, a puisé dans la même palette pour les rouges et les bleus saturés de La Danse. Picasso pour la violence, Matisse pour la couleur. Le manuscrit que les moines de Saint-Sever avaient enluminé contre la fin des temps continuait, à travers les siècles, d'irriguer l'art occidental — comme une nappe souterraine qui affleure çà et là, sans qu'on sache toujours d'où elle vient.

Mille ans. Et les visions de Jean, copiées par Beatus, peintes par Stephanus, traversaient toujours les images des hommes.

Liber V

Mille ans plus tard

Mille années se sont écoulées depuis que Raoul Glaber a vu le diable au pied de son lit.

Nous pouvons le moquer, ce moine bourguignon halluciné qui croyait voir Satan dans la pénombre de sa cellule. Nous avons reçu, depuis le XVIIIᵉ siècle, Les Lumières — la raison, le progrès, la critique des superstitions, la conviction tranquille que l'homme adulte n'a plus besoin de ces vieilles peurs. L'Occident s'est déchristianisé. On se moque bien de Dieu, on se moque encore plus du diable, quand on ne le révère pas. Tout ce qui est beau, élève l'âme, est voué aux gémonies tandis que la laideur, la bêtise, l'ignorance et la médiocrité sont révérées.

Du coup, dans cet océan de rationalité consumériste… la grande peur millénariste, elle, est réapparue.

Raoul Glaber était un intellectuel. Il vivait en symbiose avec une nature qui lui parlait naturellement. Il avait en outre accès à un réseau constitué d’ordres monastiques qui avaient conservé des trésors d’autant plus inestimables qu’ils étaient rarissimes : les Écrits.

De nos jours, les signes ne sont plus les comètes et les éclipses, ce sont les courbes de température, les rapports du GIEC, les fontes des glaciers. Le démon n'est plus au pied du lit, il est dans l'atmosphère. Le réchauffement climatique va emporter l'humanité, et les grandes pandémies aussi, comme on l'a vu en 2020 avec le COVID — quand la planète entière s'est cloîtrée, terrorisée et attendant la fin. Ceux qui décrivent n'appartiennent plus à des ordres monastiques, mais journalistiques. Les scriptoria de l'An Mil sont devenus les rédactions du XXIᵉ siècle. Les copistes sont devenus les « spécialistes ».

Le progrès nous éclaire, dit-on. Et pourtant les idéologies mortifères n'ont jamais autant prospéré.

La crédulité est un fonds de commerce dans un monde appauvri intellectuellement. Tout le savoir du monde tient dans un smartphone mais personne ne sait rien.

Les vieux moines, eux, peignaient la cité aux douze portes de pierres précieuses au terme de leurs visions. Nos contemporains ne peignent plus que le Néant qu'ils prient dans leurs rites démiurges

L'Apocalypse est là, sous nos yeux. Le cataclysme se déroule du même pas que la déambulation tranquille du diable au sortir d’un banquet.

Il ne nous reste plus qu’à attendre la Cité céleste.

Explicit storia.

Notice bibliographique.

Manuscrit principal
Beatus de Saint-Sever, ou Apocalypse de Saint-Sever, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Latin 8878. Manuscrit enluminé réalisé à l’abbaye de Saint-Sever, en Gascogne, vers le milieu du XIe siècle, sous l’abbatiat de Grégoire de Montaner. Il contient notamment le Commentaire sur l’Apocalypse de Beatus de Liébana, le commentaire de saint Jérôme sur Daniel, ainsi qu’un traité d’Ildefonse de Tolède.

Sources anciennes
Beatus de Liébana, Commentarius in Apocalypsin, VIIIe siècle.
Jean de Patmos, Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament.
Saint Jérôme, Commentaire sur le livre de Daniel.
Ildefonse de Tolède, De virginitate perpetua sanctae Mariae.
Raoul Glaber, Historiarum libri quinque, première moitié du XIe siècle.

Éditions, études et catalogues
John Williams, The Illustrated Beatus. A Corpus of the Illustrations of the Commentary on the Apocalypse, Londres, Harvey Miller, 1994-2003.
Peter K. Klein, études sur les manuscrits du Commentaire sur l’Apocalypse de Beatus de Liébana et leur tradition iconographique.
Mireille Mentré, travaux sur la peinture mozarabe, les manuscrits ibériques et l’iconographie des Beatus.
Yarza Luaces, Joaquín, études sur l’art médiéval hispanique et les cycles apocalyptiques enluminés.
Bibliothèque nationale de France, notices et ressources consacrées au Beatus de Saint-Sever, manuscrit Latin 8878.
Gallica / BnF, reproduction numérique du manuscrit Beatus de Saint-Sever, Latin 8878.
BnF – Les Essentiels, notice iconographique de la Mappemonde du Beatus de Saint-Sever.

Sur Saint-Sever et l’abbaye
Abbaye de Saint-Sever, histoire monastique, architecture romane, chevet à sept absides et inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Études locales et patrimoniales landaises relatives à l’abbaye bénédictine de Saint-Sever, à Grégoire de Montaner, à la Gascogne ducale et aux relations spirituelles entre la Gascogne et les royaumes pyrénéens au XIe siècle.

Œuvres citées ou évoquées
Jérôme Bosch, Saint Jean à Patmos, vers 1489, Gemäldegalerie, Berlin.
Pablo Picasso, Guernica, 1937, Museo Reina Sofía, Madrid, pour les rapprochements souvent signalés entre certaines figures du tableau et l’imaginaire graphique des Beatus médiévaux.
Henri Matisse, œuvres de maturité aux aplats colorés, évoquées pour leur parenté lointaine avec la puissance chromatique des manuscrits romans et hispaniques.

Explicit bibliographia.

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