Chroniques gasconnes · Apocalypse

Le Beatus
de Saint-Sever Apocalypse · Gascogne · visions de l’An Mil

Dans un Occident où le temps lui-même semble toucher à sa fin, des moines gascons donnent des couleurs au Dragon, aux cavaliers et à la Jérusalem céleste.

1000 Incarnation
1033 Passion
Une cellule · quelque part dans l’Occident chrétien

Il est là.

Tu es revenu me tourmenter, te moquer, maudit ! Ce n'est pas la première fois, je te reconnais bien, va. Tu es grand par la malice mais petit par la taille, courbé comme la bassesse, tes yeux de braise, ta bouche tordue comme le mensonge, et tes dents jaunes.

Et tu es là, encore une fois, au bout de mon lit à te moquer.

Oui, je sais que tu as compris, c'est pour cela que tu viens me tourmenter. Moi aussi j'ai vu les signes. Les astres affolés, les comètes, les famines, les monstres, les hommes indignes qui se sont éloignés de Dieu. La Fin des Temps est proche, je le sais, je l'ai calculé. Il s'est écoulé mille ans depuis la Passion de Notre Seigneur.

Tu viens me tourmenter car tu sais que je fais partie de ceux qui savent, qui t'ont déjà vu.

Mais nous le crierons, nous te décrierons, toi et tes maudits cavaliers, afin que, lorsque la Cité céleste descendra, nous soyons dignes de figurer aux côtés de Notre Seigneur.

Liber I

Une apparition dans la nuit

Satan déchaîné, folio 184 du Beatus de Saint-Sever
Satan déchaîné, f. 184 du Beatus de Saint-Sever.

Ce témoignage saisissant nous vient d'un moine : Raoul Glaber — Rodulfus Glaber, le Glabre, le Chauve. Il est bénédictin, il a connu Cluny sous l'abbé Odilon, il achève d'écrire à Saint-Germain d'Auxerre ses Cinq livres d'histoires, Historiarum libri quinque. Il y consigne ce qu'il a vu, ce qu'on lui a rapporté. Son œuvre s'ouvre en l'an 900 et se referme vers 1044. Au centre de cet arc, comme un nœud où toutes les peurs se nouent, deux dates : l'année mille, millénaire de l'Incarnation, et l'année 1033, plus redoutable encore — millénaire de la Passion.

Nous sommes au XIᵉ siècle commençant. La population d'Occident est clairsemée, illettrée pour l'immense majorité. Les routes sont mauvaises, les forêts immenses, les dangers omniprésents.

Seules les abbayes concentrent ce que l'époque connaît de science et de mémoire. Comment comprendre l'obscurité du monde ? Dans le silence de leurs scriptoria, les moines méditent l'Apocalypse de Jean, eux qui en copient les versets, en glosent les obscurités, en illustrent les visions.

Quelque part au sud, dans une abbaye fondée à la fin du Xᵉ siècle sur une terrasse dominant l'Adour, dans la Gascogne ducale de Guillaume Sanche, d'autres moines penchent leurs visages au-dessus de leurs parchemins. Ils ne s'appellent pas Raoul Glaber. Ils s'appellent Stephanus Garcia Placidus, ou n'ont laissé que le silence de leurs mains.

Ils ne racontent pas le diable : ils le peignent. Ils le peignent en grand, en majesté, ailes déployées, démons à sa suite. Ils peignent les quatre cavaliers, la Femme et le Dragon, les sceaux brisés, la cité descendant du ciel. Ils peignent ce que Glaber voit dans ses nuits.

L'abbaye s'appelle Saint-Sever. Le manuscrit s'appellera, beaucoup plus tard, le Beatus de Saint-Sever.

Liber II

L'aigle de Patmos

Pour le moine du XIᵉ siècle, il n'y a qu'un seul Jean. L'évangéliste qui a posé sa tête sur la poitrine du Christ au soir de la Cène. Le disciple bien-aimé à qui Jésus mourant a confié sa mère. Celui qui a couru au tombeau avec Pierre au matin de Pâques. Celui qui a écrit le quatrième Évangile, celui qui commence par In principio erat Verbum — Au commencement était le Verbe. Et c'est encore lui, le même Jean, qui, exilé sur l'île de Patmos sous le règne de l'empereur Domitien, a reçu la Révélation et l'a consignée dans le dernier livre des Écritures.

Un seul Jean, donc. Et parmi les quatre figures du Tétramorphe — l'homme pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc — c'est l'aigle qui lui est attribué. L'aigle, parce qu'il est le seul oiseau, dit la tradition, capable de fixer le soleil sans détourner les yeux. L'aigle, parce que Jean a contemplé la lumière divine en face. L'aigle, parce que de tous les évangélistes c'est lui qui monte le plus haut dans le mystère du Verbe.

L'aigle de Patmos.

Saint Jean à Patmos, Jérôme Bosch
Saint Jean à Patmos, panneau de Jérôme Bosch, vers 1489, Berlin.

Patmos est une île aride de la mer Égée, au large des côtes d'Asie Mineure. Une roche grise battue par les vents, sans bois, sans culture, où Rome envoyait ses bannis. Jean y arrive vieux — la tradition lui donne près de quatre-vingt-dix ans. Il y est seul, ou presque. Il prie. Et un jour, en esprit, le jour du Seigneur, comme il l'écrit lui-même, une voix de trompette retentit derrière lui.

Il se retourne et voit. Il voit le Fils de l'Homme aux cheveux blancs comme la laine, aux yeux comme une flamme de feu, tenant sept étoiles dans la main droite, une épée à deux tranchants sortant de sa bouche. Il tombe à ses pieds comme mort. Et le Fils de l'Homme lui dit : Écris.

Il écrit. Pendant les chapitres qui suivent, Jean ne fera rien d'autre. Il écrit ce qu'on lui montre, ce qu'on lui dit d'écrire. Sept lettres aux sept Églises d'Asie. Puis le trône de Dieu et les vingt-quatre vieillards. Puis le Livre scellé de sept sceaux que seul l'Agneau peut ouvrir.

À chaque sceau brisé, le monde tremble. Les quatre cavaliers s'élancent — la conquête sur son cheval blanc, la guerre sur son cheval roux, la famine sur son cheval noir tenant la balance, et la Mort enfin sur son cheval blême, suivie de l'enfer. Puis les sept anges aux sept trompettes. Puis la Femme vêtue de soleil pourchassée par le Dragon aux sept têtes. Puis la Bête, et l'autre Bête, et le chiffre du nom de la Bête, six cent soixante-six.

Puis la grande prostituée assise sur les eaux. Puis la chute de Babylone. Puis le combat final, et le jugement, et la mort de la mort.

Et tout à la fin, quand la fureur s'est épuisée, Jean voit descendre du ciel la Jérusalem nouvelle, parée comme une épouse pour son époux, aux douze portes ornées chacune d'une perle, aux murs bâtis de jaspe, de saphir, de calcédoine, d'émeraude. La cité où Dieu essuiera toute larme des yeux des hommes, où il n'y aura plus de mort ni de deuil ni de cri ni de douleur, car les premières choses auront disparu.

Tel est le livre que les moines du XIᵉ siècle lisent et relisent. Tel est le livre que Stephanus Garcia Placidus enluminera dans le scriptorium de Saint-Sever. Un texte d'une violence inouïe, traversé d'éclairs, peuplé de monstres et d'anges, scellé d'images dont aucune ne se laisse réduire à une signification simple.

Apocalupsis, en grec, ne veut pas dire fin du monde : le mot signifie dévoilement. Ce qui était caché se découvre. Ce qui était voilé apparaît. Et ce qui apparaît est terrible.

Au cœur du livre, presque à sa fin, un passage commande tout le reste. Au chapitre vingt, après que la Bête a été précipitée dans l'étang de feu, un ange descend du ciel tenant la clé de l'abîme et une grande chaîne. Il saisit le Dragon, l'ancien serpent, qui est le diable et Satan, et l'enchaîne pour mille ans.

Et ligavit eum per annos mille.

1000 Millénaire de l'Incarnation
1033 Millénaire de la Passion

Augustin avait enseigné que les mille ans de l'Apocalypse n'étaient pas un compte exact. Mais les hommes comptèrent tout de même.

Mille ans.

Le verset hante les Pères de l'Église dès le IIᵉ siècle. Que faut-il entendre par ces mille ans ? Un règne terrestre du Christ avant la fin ? Une période symbolique ? L'âge présent de l'Église ?

Augustin a tranché : ces mille ans, c'est l'âge où nous sommes, l'âge de l'Église militante, et leur compte ne se fait pas avec exactitude. Mais les moines comptent quand même. Ils ne peuvent pas ne pas compter.

Et quand approche l'an mille de l'Incarnation, et plus encore l'an mille de la Passion — 1033 — les signes se multiplient, les comètes s'allument, les famines reviennent, les visions affluent. Glaber n'invente rien : il regarde, il compte, il décrit.

C'est dans cette tension que naît, au sud, le manuscrit gascon.

Liber III

Saint-Sever, ou la Gascogne au regard du monde

Au-dessus de l'Adour, sur une terrasse qui domine la plaine, l'abbaye de Saint-Sever élève depuis l'an 988 ses murs et son chevet à sept absides échelonnées. C'est Guillaume Sanche, duc de Gascogne, qui l'a fondée — refondée, plutôt, sur les ruines d'un sanctuaire plus ancien dédié au martyr local, ce severus episcopus qu'on disait tué par les Vandales au Vᵉ siècle.

L'abbaye porte le nom du saint. Les bénédictins y sont installés sous la règle, et leur monastère devient rapidement l'un des grands foyers spirituels de la Gascogne ducale, en lien étroit avec les royaumes pyrénéens, avec Pampelune, avec Jaca, avec le monde hispano-chrétien qui s'étend de l'autre côté des monts.

Vers le milieu du XIᵉ siècle, sous l'abbatiat de Grégoire de Montaner — abbé de 1028 à 1072 —, le scriptorium de Saint-Sever produit un manuscrit d'une ambition exceptionnelle. Près de trois cents feuillets de parchemin, format imposant de trente-six centimètres sur vingt-huit, calligraphiés en minuscule caroline par deux scribes et enluminés par trois peintres dont nous connaissons les noms par une signature laissée au folio 6 : Stephanus Garsia Placid(us) ads(cripsit).

Stephanus, Garsia, Placidus. Trois noms au seuil du chef-d'œuvre. Cent huit enluminures peintes en couleurs vives, rehaussées d'or. Des pigments tirés des plantes, des minéraux, des terres. Du lapis pour les bleus, du cinabre pour les rouges.

C'est, par tout ce qu'il porte, le plus extraordinaire manuscrit enluminé que la Gascogne ait jamais produit.

Le livre contient une longue généalogie biblique remontant d'Adam jusqu'au Christ, les portraits des quatre évangélistes, une mappa mundi dépliante et enfin le Commentaire sur l'Apocalypse de Jean composé près de trois siècles plus tôt par le moine asturien Beatus de Liébana.

Le commentaire est complété par celui de saint Jérôme sur Daniel et par un traité d'Ildefonse de Tolède sur la virginité de Marie. L'ensemble forme un livre théologique d'une cohérence rigoureuse : de la création à la rédemption, de la chute originelle à la Jérusalem céleste, l'histoire entière du salut s'y trouve récapitulée.

Folio 45 · Le monde habité

La Gascogne dans la géographie sacrée

Mappa Mundi du Beatus de Saint-Sever
La Mappa Mundi, ff. 45 bis v° – 45 ter r° du Beatus de Saint-Sever.

Les images du Beatus de Saint-Sever ne ressemblent à rien d'autre dans l'Occident roman du XIᵉ siècle. Pas de profondeur, pas de perspective, pas de modelé. Les personnages se détachent en aplats vifs sur des bandes horizontales de couleurs pures — rouge sang, vert minéral, jaune safran, pourpre profond, bleu de lapis.

Les corps sont allongés, les visages frontaux, les yeux immenses, les gestes hiératiques. Les démons ont des têtes humaines couronnées et des corps d'oiseaux ; les bêtes ont sept têtes et dix cornes ; les anges traversent les bandes colorées comme des éclairs.

Le Beatus de Saint-Sever vient d'ailleurs. Il vient du sud.

Il vient de Beatus de Liébana lui-même.

Beatus est un moine asturien du VIIIᵉ siècle, mort en 798. Il vit dans le royaume des Asturies, ce petit royaume chrétien retranché dans les montagnes du nord-ouest ibérique après l'effondrement du royaume wisigothique.

Le monde dans lequel il écrit est un monde rétréci, traumatisé, hanté par l'idée d'une fin proche. Toute la péninsule ibérique, presque, est passée sous domination musulmane. Les anciennes capitales — Tolède, Séville, Cordoue — ne sont plus chrétiennes. La chrétienté hispanique survit aux marges.

C'est dans ce contexte de péril et d'attente que Beatus, vers 776, rédige son In Apocalypsin, un commentaire des visions de Jean en douze livres.

Beatus n'invente rien : il compile. Il rassemble Tyconius, Augustin, Jérôme, Grégoire le Grand, Isidore de Séville. Mais ce travail transmet à des siècles entiers une lecture cohérente de l'Apocalypse et fournit le support d'une iconographie qui s'épanouira pendant trois cents ans.

Saint-Millán de la Cogolla, Tábara, Gérone, Burgo de Osma, Silos : presque tous les manuscrits enluminés de cette famille furent copiés dans la péninsule ibérique.

Tous, sauf un.

Le Beatus de Saint-Sever est l'unique exemplaire enluminé de la famille à avoir été produit au nord des Pyrénées. Le seul Beatus français.

La réponse tient dans la géographie spirituelle de l'époque. Au XIᵉ siècle, la Gascogne ducale ne regarde pas seulement vers le nord : elle regarde vers les Pyrénées. Les monastères échangent leurs manuscrits par-dessus les cols. Les copistes circulent.

Les noms eux-mêmes le disent : Stephanus Garsia Placidus. Le maître d'œuvre du Beatus de Saint-Sever est peut-être un moine d'origine hispanique installé à l'abbaye, ou un Gascon formé dans un scriptorium pyrénéen.

Le manuscrit est venu en Gascogne par les mêmes routes que les pèlerins, les marchands et les évêques. Ce n'est pas une simple importation : c'est une appropriation.

Mais le Beatus de Saint-Sever n'est pas une copie servile. Stephanus et son atelier ont enrichi le modèle hispanique d'éléments qu'on ne trouve nulle part ailleurs : les portraits monumentaux des évangélistes, la Maiestas Domini, et surtout cette mappemonde où l'abbaye elle-même se donne une place dans le monde chrétien.

Les Quatre Cavaliers du Beatus de Saint-Sever
Les Quatre Cavaliers, ff. 108 v° – 109 r° du Beatus de Saint-Sever.

Les images du Beatus ne sont pas des décorations : ce sont des outils théologiques.

Quand Jean voit les quatre cavaliers — la conquête, la guerre, la famine, la mort — Stephanus les déploie sur une double page. La composition est aussi savante qu'un sermon. Le rouge sang inonde le registre supérieur ; le bleu nuit le registre inférieur. La mort, monstrueuse aux cheveux défaits, est suivie d'une créature couverte d'yeux — l'enfer qui engloutit ce que la mort fauche.

Les trois esprits immondes du Beatus de Saint-Sever
Les trois esprits immondes, f. 184 r° du Beatus de Saint-Sever.

Plus loin, au folio 184, trois esprits immondes en forme de grenouilles sortent successivement de la gueule du Dragon, de la Bête et du Faux Prophète. Stephanus réunit en une image les trois sources du mensonge, enroule leurs corps de serpents sur fond rouge et donne à la Bête une tête léonine au regard fixe.

Sunt enim spiritus daemoniorum facientes signa, quasi ranae — Ce sont en effet les esprits des démons faisant des prodiges, comme des grenouilles.

Les enluminures ne décorent pas le texte : elles le redoublent, le clarifient, le rendent visible.

Les démons sont les princes injustes. La Bête aux sept têtes est l'empire. La Femme vêtue de soleil est l'Église. Le Dragon est Satan. L'Agneau immolé est le Christ. La Jérusalem qui descend du ciel est le terme de l'histoire.

Pour qui ? Pour quoi ?

Pour les moines de Saint-Sever, d'abord. Pour les abbés et les évêques qui visitaient la maison. Pour les pèlerins illustres peut-être.

Mais surtout pour le temps où Dieu viendrait juger les vivants et les morts.

Le démon est là.
La Cité descendra.

Entre les deux, mille ans de vigilance.

Liber IV

Les sept vies d'un manuscrit

Le Beatus de Saint-Sever ne devait pas nous parvenir. Il aurait dû disparaître cent fois, comme ont disparu presque tous les manuscrits de l'abbaye qui l'a vu naître. Sa survie tient à une suite presque miraculeuse de protections, de fuites, de cachettes et de hasards heureux.

L'abbaye n'a pas été épargnée. Incendies, guerres, sièges, tremblement de terre, Guerre de Cent Ans : à chaque coup, les biens fondent, les archives brûlent, les manuscrits se perdent.

Et puis vient l'épreuve la plus terrible.

Le 11 septembre 1569, en pleine troisième guerre de Religion, les troupes huguenotes de Gabriel de Montgomery entrent dans Saint-Sever. Huit bénédictins sont massacrés. L'abbatiale est pillée. Le trésor est dispersé. La bibliothèque est saccagée et brûlée.

Tout ou presque disparaît.
Tout, sauf le Beatus.

Comment a-t-il échappé au feu ? Personne ne le sait au juste. Un moine a-t-il fui avec lui en pleine nuit ? Un fidèle l'a-t-il caché dans une cave, sous une dalle, dans le double-fond d'un coffre ? Aucun document ne le dit.

À la fin du XVIᵉ siècle, il réapparaît entre les mains du prêtre Mathurin Brin.

Il passe ensuite à Guillaume Guerry, puis à François d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux.

Charles d'Escoubleau de Sourdis fait relier le manuscrit dans un cuir brun marqué à ses armes.

En 1769, il est acquis par le marquis de Paulmy, grand bibliophile du siècle des Lumières.

À la Révolution, la collection entre dans les fonds publics. Le Beatus rejoint la Bibliothèque nationale.

En 1866, la mappemonde arrachée au volume est retrouvée chez un libraire parisien puis rendue au manuscrit.

Le manuscrit retrouve son intégrité. La carte du monde retrouve son livre. Et l'on peut désormais, à la Bibliothèque nationale de France, sous la cote Latin 8878, consulter le Beatus tel qu'il sortit du scriptorium de Saint-Sever au XIᵉ siècle.

La chute des hommes et des bêtes dans le Beatus de Saint-Sever
La chute des hommes et des bêtes, f. 195 du Beatus de Saint-Sever.

L'abbaye, elle, ne récupérera jamais son manuscrit. Elle conserve le lieu où il fut conçu — les murs, le chevet, l'emplacement du scriptorium. Mais le manuscrit conserve, lui, la mémoire véritable de cette grandeur.

Il porte en lui l'image que les moines de Saint-Sever avaient du monde, de Dieu, du temps et de la fin.

Le lieu et le livre, séparés par la distance et par les siècles, ne se rejoignent plus que dans la pensée.

Mille ans plus tard, certaines de ces formes ressurgiront jusque dans l'art moderne. On a rapproché certaines figures de Guernica des corps convulsés des Beatus ; d'autres ont vu, dans leur puissance chromatique, un lointain écho jusque chez Matisse.

Mille ans. Et les visions de Jean, copiées par Beatus, peintes par Stephanus, traversaient toujours les images des hommes.

Liber V

Mille ans plus tard

Mille années se sont écoulées depuis que Raoul Glaber a vu le diable au pied de son lit.

Nous pouvons le moquer, ce moine bourguignon halluciné qui croyait voir Satan dans la pénombre de sa cellule. Nous avons reçu, depuis le XVIIIᵉ siècle, les Lumières — la raison, le progrès, la critique des superstitions, la conviction tranquille que l'homme adulte n'a plus besoin de ces vieilles peurs.

L'Occident s'est déchristianisé. On se moque bien de Dieu, on se moque encore plus du diable, quand on ne le révère pas. Tout ce qui est beau, élève l'âme, est voué aux gémonies tandis que la laideur, la bêtise, l'ignorance et la médiocrité sont révérées.

Du coup, dans cet océan de rationalité consumériste… la grande peur millénariste, elle, est réapparue.

1000

Comètes, famines, monstres, visions, colère divine, Apocalypse et attente du Jugement.

2000

Courbes, modèles, pandémies, effondrement, catastrophes annoncées et nouvelles formes d'angoisse collective.

Raoul Glaber était un intellectuel. Il vivait en symbiose avec une nature qui lui parlait naturellement. Il avait en outre accès à un réseau constitué d'ordres monastiques qui avaient conservé des trésors d'autant plus inestimables qu'ils étaient rarissimes : les Écrits.

De nos jours, les signes ne sont plus les comètes et les éclipses, ce sont les courbes de température, les rapports du GIEC, les fontes des glaciers. Le démon n'est plus au pied du lit, il est dans l'atmosphère. Le réchauffement climatique va emporter l'humanité, et les grandes pandémies aussi, comme on l'a vu en 2020 avec le Covid — quand la planète entière s'est cloîtrée, terrorisée et attendant la fin.

Ceux qui décrivent n'appartiennent plus à des ordres monastiques, mais journalistiques. Les scriptoria de l'An Mil sont devenus les rédactions du XXIᵉ siècle. Les copistes sont devenus les « spécialistes ».

Le progrès nous éclaire, dit-on. Et pourtant les idéologies mortifères n'ont jamais autant prospéré.

La crédulité est un fonds de commerce dans un monde appauvri intellectuellement. Tout le savoir du monde tient dans un smartphone mais personne ne sait rien.

Les vieux moines, eux, peignaient la cité aux douze portes de pierres précieuses au terme de leurs visions. Nos contemporains ne peignent plus que le Néant qu'ils prient dans leurs rites démiurges.

L'Apocalypse est là, sous nos yeux. Le cataclysme se déroule du même pas que la déambulation tranquille du diable au sortir d'un banquet.

Il ne nous reste plus qu'à attendre la Cité céleste.

Explicit storia.
Catalogus librorum

Notice bibliographique

Manuscrit principal

Beatus de Saint-Sever, ou Apocalypse de Saint-Sever, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Latin 8878.

Manuscrit enluminé réalisé à l'abbaye de Saint-Sever, en Gascogne, au XIᵉ siècle, sous l'abbatiat de Grégoire de Montaner.

Sources anciennes

Beatus de Liébana, Commentarius in Apocalypsin, VIIIᵉ siècle.

Jean de Patmos, Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament.

Saint Jérôme, Commentaire sur le livre de Daniel.

Ildefonse de Tolède, De virginitate perpetua sanctae Mariae.

Raoul Glaber, Historiarum libri quinque, première moitié du XIᵉ siècle.

Éditions, études et catalogues

John Williams, The Illustrated Beatus. A Corpus of the Illustrations of the Commentary on the Apocalypse, Londres, Harvey Miller, 1994-2003.

Peter K. Klein, études sur les manuscrits du Commentaire sur l'Apocalypse de Beatus de Liébana et leur tradition iconographique.

Mireille Mentré, travaux sur la peinture mozarabe, les manuscrits ibériques et l'iconographie des Beatus.

Joaquín Yarza Luaces, études sur l'art médiéval hispanique et les cycles apocalyptiques enluminés.

Bibliothèque nationale de France, notices et ressources consacrées au Beatus de Saint-Sever, Latin 8878.

Gallica / BnF, reproduction numérique du manuscrit.

Saint-Sever et l'abbaye

Histoire monastique et architecture romane de l'abbaye bénédictine de Saint-Sever ; travaux consacrés à Grégoire de Montaner, à la Gascogne ducale et aux relations spirituelles entre la Gascogne et les royaumes pyrénéens au XIᵉ siècle.

Œuvres citées ou évoquées

Jérôme Bosch, Saint Jean à Patmos, vers 1489, Gemäldegalerie, Berlin.

Pablo Picasso, Guernica, 1937, Museo Reina Sofía, Madrid, pour les rapprochements établis entre certaines figures du tableau et l'imaginaire graphique des Beatus.

Henri Matisse, œuvres de maturité aux grands aplats colorés, évoquées pour leur parenté lointaine avec la puissance chromatique des manuscrits romans et hispaniques.

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