Gascogne gourmandeBéarn12 octobre 2026
Les dindons de Monseigneur
L’abbé Tristan, curé de Gan, et la diplomatie de la table en Béarn au XVIIIe siècle
Entre Gan, Lescar et Paris, au temps de la Régence et du cardinal de Fleury, un curé replet gouverna ses affaires à coups de dindons gras, de jambons et de vin de Gaye. Ses lettres, publiées en 1879, ouvrent sur un Béarn où la table tenait lieu de requête.
Le 29 décembre 1733, dans son palais de Lescar, Mgr Hardouin de Chalons prit la plume pour remercier son curé de Gan. Il avait reçu deux dindons « très-beaux et très-gras », accompagnés d’une grosse bouteille de vin que l’on transvaserait, promettait-il, « dans des bouteilles bien rincées » ; on ne les mangerait que la semaine suivante, et le donateur était prié d’en venir manger sa part. La lettre est courte, aimable, presque domestique. Elle n’a rien d’un grand document, et elle porte pourtant toute la saveur du monde dans lequel évolue son destinataire : un monde où l’on s’entretenait de volailles comme d’autres s’entretiennent de dossiers, et où , comme chacun le sait c’est toujours à tale que se font les plus grandes affaires.
Ce curé s’appelait Daniel de Tristan. Sa correspondance, celle qu’il écrivit et celle qu’il reçut, dort aux Archives des Basses-Pyrénées sous les cotes E 1080 à 1090 ; V. Lespy, ancien secrétaire général de la préfecture, en publia l’essentiel en 1879 pour la Société des bibliophiles du Béarn, en la faisant précéder d’un portrait du personnage. C’est à ces lettres, et à elles seules, que l’on doit ce qui suit. Elles ne disent pas tout ; elles en disent assez pour qu’on aperçoive, derrière le curé, l’idée d’une province entière qui savait que l’on obtient davantage d’un homme bien nourri.
IIUn petit évêque à Paris
Daniel de Tristan naquit à Pau le 24 août 1679, fils de Pierre de Tristan, jurat de la ville, et de Marie de Casaubon. La cure de Gan était une affaire de famille : son oncle Henri l’avait tenue quarante ans, puis l’avait résignée, peu avant de mourir en 1721, en faveur d’un neveu, Arnaud, qui la passa à son frère Daniel dans les premiers mois de 1722. Un prêtre du lieu, M. Dufau, lui disputa le bénéfice ; Tristan, qui se défiait du parlement de Pau, obtint que l’affaire fût évoquée à Paris, et la gagna. « Dieu merci ! écrivait-il, me voilà à l’abri de l’injustice qu’ils auraient été charmés de me faire » ; et il s’arrêtait là, ajoutait-il, « crainte de sortir des bornes de la charité chrétienne ».
Il avait quitté le Béarn le 2 janvier 1722 ; il ne devait y revenir qu’à la fin de 1730. Pendant ces huit années, le curé de Gan vécut à Paris, rue Saint-Honoré, à l’hôtel des Écouvettes, où il partageait l’appartement d’un chirurgien du roi, et il s’y « tenait en petit évêque », disait son frère. Les plaideurs du Béarn lui écrivaient, les parlementaires lui demandaient d’obtenir des lettres d’honneur, et le clergé du diocèse lui confia la défense de la dîme des terres nouvellement défrichées, les « novales », qui faisaient vivre les curés et que convoitaient les « gros décimateurs ». Il passe pour avoir été secrétaire du cardinal Dubois ; Lespy, scrupuleux, observe qu’on ne le sait que par l’adresse d’une seule lettre, datée de juillet 1723. Le 17 août suivant, sept jours après la mort du cardinal, Tristan écrivait à un capucin d’Oloron : « Si la mort ne nous eût pas enlevé Mgr le cardinal Dubois… » ; l’éditeur remarque qu’il n’y a là « que fort peu de regrets ».
Paris coûtait cher. En août 1725, le curé se plaignait qu’à Fontainebleau le logement, qu’il avait payé trois livres la nuit l’année précédente, fût annoncé au double pour les fêtes du mariage du roi ; à Paris, le pain valait sept et huit sous la livre. Les vignes de Gan et le loyer d’une maison de la rue de Nay, à Pau, soutenaient ce train ; on payait aussi, à l’occasion, la bienveillance. En janvier 1724, pour entretenir dans ses « bonnes dispositions » un certain M. Eydieu, qui devait laisser traîner une affaire, Tristan projetait de lui faire accepter « une caisse de cent livres de bougies », et il en donnait la raison sans détour : « comme dans ce pays on ne fait rien pour rien ».
IIII« Chargé de cuisine »

Lespy a tiré de la correspondance et des papiers de succession un portrait que l’on croirait sorti d’un roman. Le curé était replet et soigneux de sa personne ; il avait pour le matin un pet-en-l’air de damas couleur de café, l’été des habits de soie, l’hiver une soutane de peluche, et, aux grands jours des États de Béarn, où il siégeait comme seigneur de Subercaze, la veste de noblesse. Il possédait onze perruques. Ses bas de soie, ses rabats, ses manchettes venaient de Paris, avec les « savonnettes des Provençaux » et le tabac que M. de La Rye, directeur général des tabacs, lui envoyait chaque premier de l’an pour « étrennes à M. son nez ». Il tenait à la main une canne à pomme d’or, qui était moins une parure qu’un appui : « Il fait ici des chaleurs si excessives, écrivait-il de Paris en juillet 1727, qu’il n’est pas possible de sortir sans s’incommoder, surtout à gens chargés de cuisine comme je le suis. »
L’homme, selon son éditeur, était « madré comme un vieux procureur », flatteur habile et mordant railleur, généreux jusqu’à la prodigalité, par cette conviction, « outrée chez lui, que les petits cadeaux entretiennent l’amitié ». Ses amis de Paris ne se consolaient pas de son départ. L’avocat Perrin, épicurien déclaré, lui écrivait qu’une retraite dans Paris, « fût-elle au quatrième étage, vaut mille fois mieux pour la douceur et les agréments de la vie qu’un palais dans le royaume de Navarre », et qu’une dame de leur société, depuis qu’il était parti, perdait obstinément au piquet.

« Bou coum lou bit de Gaye » — bon comme le vin de Gaye. Dicton béarnais cité par V. Lespy (1879). Évocation des coteaux de Gan.
IIIIIIBon comme le vin de Gaye
Ce qui partait de Gan, c’était d’abord le vin. Celui du curé venait, écrit Lespy, de « la fameuse vigne de Gaye », un cru de la paroisse dont le béarnais avait fait un proverbe : bou coum lou bit de Gaye, bon comme le vin de Gaye, se disait de ce qu’il y avait de meilleur. Lespy, qui cite là ses propres Dictons du pays de Béarn, ajoute que ce vin était toujours réservé à la table des souverains ; il rapporte encore, sans s’en porter garant, qu’il aurait humecté les lèvres d’Henri IV le jour de sa naissance, et qu’on aurait posté des sentinelles autour de la vigne pour qu’aucune grappe n’en fût détournée. Ce sont des « on dit » ; ils disent du moins quelle réputation le curé mettait en bouteille. Il en vendait aussi, et ne se faisait pas toujours payer : un président au parlement de Pau lui devait, en 1725, huit barriques depuis six ou sept ans.
Venaient ensuite les jambons et les cuisses d’oie. Les jambons du Béarn, rappelle l’éditeur, se vendaient d’ordinaire sous le nom de « jambons de Bayonne », et devaient au sel de la fontaine de Salies leurs meilleures qualités ; il leur prête, avec Virgile, la plainte de l’ouvrier dépossédé : « C’est moi qui les salai… Un autre en eut l’honneur. » Le curé savait ce que valaient ces présents. « Ne jugeriez-vous pas à propos, écrivait-il, de faire une honnêteté à M. Eydieu ? Cette attention pourrait devenir la meilleure pièce de notre sac. » Le Béarn avait un proverbe pour cela aussi : Ue yunte de proutectiou hau mey qu’u quoartau de dret, une poignée de protection, ce que tiennent deux mains rapprochées, vaut mieux qu’un quartaut de droit.
Ses correspondants parlaient la même langue. En février 1727, M. de Monsegu, qui portait à Pau la parole du clergé diocésain, répondait au curé, qui lui demandait s’il ne conviendrait pas de présenter « quelques jambons » à l’abbé de Maugiron : il y trouvait « tant de raison et de justice » qu’il l’eût fait à ses propres dépens, et l’invitait à se servir chez les marchands béarnais alors à Paris, puis à tirer sur lui. Le 2 août 1734, l’intendant de Pomereu remerciait le curé de ses « belles pêches », et, dans la même lettre, sans la moindre transition, lui demandait des noms pour les charges de lieutenant de maire, de greffier et de procureur du roi de sa communauté.

Ue yunte de proutectiou hau mey qu’u quoartau de dret.
« Une poignée de protection vaut mieux qu’un quartaut de droit. »
Proverbe béarnais, cité par V. Lespy, 1879
IVIVDe midi et demi jusqu’à six heures
Le chef-d’œuvre du genre est un dîner. Pomereu était mort à Auch à la fin de 1734 ; son successeur, M. de Balosre, intendant de la généralité d’Auch et de Pau, arriva à Pau à la mi-septembre 1735. Les amis parisiens du curé avaient pris soin de lui parler de Tristan avant son départ. Le curé fut reçu, écrit-il, « mieux que je ne puis vous le dire », retenu à dîner, prié de n’avoir point d’autre table que celle de l’intendant tant qu’il serait en ville ; et l’intendant voulut lui rendre sa visite à Gan dès le lendemain, un dimanche. « J’acceptai le cartel », écrit Tristan, comme on relève un défi.
Gan, un dimanche de septembre 1735
Le cadran du dîner
- « Il arriva, à onze heures du matin, à cheval, avec un nombreux cortège. »
- « Nos notables allèrent en cavalcade au devant de lui, et je fis carillonner les cloches pour annoncer ma joie. »
- « Nous nous mîmes à table à midi et demi… »
- « … où nous fûmes jusqu’à six heures. Tout se passa très-bien et à mon gré. »
Lettre de l’abbé Tristan à M. Bélac de La Salle, octobre 1735 (Lespy, t. I, p. 40-41). La date exacte du dimanche n’est pas donnée par la lettre.
Le récit qu’il en fit en octobre à son ami Bélac de La Salle est de ceux qu’on ne résume pas. L’intendant « arriva, à onze heures du matin, à cheval, avec un nombreux cortège. Nos notables allèrent en cavalcade au devant de lui, et je fis carillonner les cloches pour annoncer ma joie. Nous nous mîmes à table à midi et demi, où nous fûmes jusqu’à six heures. Tout se passa très-bien et à mon gré. » M. de Balosre se retira « fort allègre, et sa cour bien guédée », c’est-à-dire, explique Lespy en citant Littré, bien gavée, comme on dit d’un convive qu’on l’a « guédé de truffes et de vins fins ». Il promit de revenir souvent, « à condition qu’il n’y aurait plus autant de fracas ». « Cela s’appelle bien débuter », concluait le curé.
On imagine la scène, et hélas, on n’en connait pas le menu le menu : la lettre n’en dit pas un mot. Mais la scène a-t-elle peut-être été parfaitement décrite par notre cher Alphonse Daudet dans « Les trois messes basses ». Ici, nous n’avons que le décor : les cloches, la cavalcade, les cinq heures et demie de table, et la double satisfaction d’un homme qui a bien mangé et gagné une partie. Chez Tristan, la table n’est jamais décrite pour elle-même , comme si elle allait de soi ; c’est le temps passé à table, non ce qu’on y mange, qui dit tout et qu’il prend soin de noter.
VVCe que la table ne disait pas
Il serait injuste de ne voir dans le curé de Gan qu’un intrigant gourmand. Les mêmes lettres le montrent défendant à son homme d’affaires de poursuivre ses débiteurs de Gan l’année où la vendange avait manqué : « je ne veux faire de la peine à personne, encore moins à aucun de mes paroissiens ». Un dimanche, apprenant qu’un jurat avait empêché le matin la quête pour un malade pauvre du Haut-de-Gan, il la fit refaire à la grand-messe, sans dire un mot de l’incident, et nota avec plaisir qu’on avait ramassé davantage que les jours de grande fête. Il n’était pas, du reste, le seul à nourrir ses protecteurs : c’était la manière de toute une province.
Lespy, qui avait dépouillé les papiers des États de Béarn, en donne deux exemples qui prolongent les dindons de 1733 jusqu’à la veille de la Révolution. En 1756, les États envoyaient « douze beaux jambons et deux barils de cuisses d’oie » au premier commis d’un conseiller d’État, pour services rendus dans une affaire d’eaux et forêts. En 1786, ils expédiaient soixante-neuf caisses de cinquante bouteilles de vin : douze à Vergennes, douze à Breteuil, douze à Calonne, d’autres aux Gramont, aux premiers commis et à l’agent des États à Paris. L’éditeur jugeait qu’il y aurait « une liste fort curieuse » à dresser de toutes ces « honnêtetés ».
Les « honnêtetés » des États de Béarn
1786 : le vin des ministres
- 69caisses de vin expédiées par les États
- 50bouteilles par caisse
- 3 450bouteilles en tout (calcul)
- 12caisses chacun pour Vergennes, Breteuil et Calonne
Arch. des Basses-Pyrénées, série C, cité par Lespy, t. I, p. 238. Le total de 3 450 bouteilles est un calcul (69 × 50), non un chiffre de la source.
Les dernières années furent moins gaies. Accablé d’affaires et de chagrins domestiques, le curé en avait perdu l’appêtit et ne se rendait plus guère aux dîners de l’évêché. En février 1744, Perrin lui écrivait de Paris, inquiet des présages politiques du temps, et lui reprochait doucement une promesse : « Vous nous aviez promis de votre vin vieux ; mais vous nous avez oubliés. » On ne sait si le vin vieux partit jamais pour Paris. Daniel de Tristan mourut au mois de mars suivant, en 1745, laissant une partie de ses biens aux pauvres de sa paroisse et à l’hospice de Pau.
Dans ses ultimes instants, le curé de Gan avait oublié son estomac et pensé à son âme. Aussi, ses derniers présents furent-ils pour ceux qui, contrairement à lui, n’eurent jamais la chance de passer cinq heures à table ou de jamais manger à leur faim…
Fred Augé
