Guerriers de GascogneAgenais1346
Trois torches pour le comte de Boulogne
Aiguillon, 1346 : la chute d’un prince et le destin de la Bourgogne
Le 11 août 1346, les consuls d’Agen votent trois torches pour un mort « aportat d’Agulho ». Il s’appelait Philippe de Bourgogne, et il était l’avenir d’une dynastie.
Il y a, dans les registres des villes, des lignes qui semblent faites pour la seule intendance, et qui gardent pourtant, sous la sécheresse des comptes, la trace d’une destinée. Le vendredi 11 août 1346, dans l’atelier d’un certain Pélissier, la jurade d’Agen tenait séance : dix jurats, onze notables et sept consuls expédièrent les affaires ordinaires d’une ville en guerre — une créance à recouvrer sur le fermier du souquet du vin, la rançon d’un maître Benoît que les Anglais de Bajamont avaient pris. Puis, entre deux articles, le greffier écrivit en gascon qu’il serait fait honneur « de torchas o de draps » au comte de Boulogne, « aportat d’Agulho mort ». Une seconde rédaction du même registre précise le nombre : trois torches, si l’on chantait messe pour lui à Agen, « si los autres li fan honor », si les autres lui faisaient honneur.
Le mort que l’on ramenait ainsi du camp d’Aiguillon s’appelait Philippe de Bourgogne. Comte d’Auvergne et de Boulogne par sa femme, il était le fils et l’héritier du duc Eudes IV, c’est-à-dire l’avenir même de la vieille maison capétienne qui régnait sur la Bourgogne. Avec leurs torches de cire, les consuls d’Agen ne célébraient pas seulement un mort, mais un basculement de l’Histoire !
II« Le plus biau siège »
Au printemps de 1346, Jean, duc de Normandie, fils aîné du roi Philippe VI, était descendu en Agenais pour reprendre aux Anglais la place d’Aiguillon, qui commande le confluent du Lot et de la Garonne. Le 4 avril, la jurade d’Agen apprêtait ses présents pour l’arrivée du prince : vingt pipes de bon vin et de la cire pour le duc de Normandie, six pipes de vin et un quintal de cire pour le duc de Bourgogne, d’autres encore pour l’évêque de Beauvais, le comte de Guînes, le maréchal de France et le maître des arbalétriers. Trois jours plus tard, le même duc demandait mille hommes pour l’armée d’Aiguillon ; les consuls les refusèrent, alléguant que l’ennemi tenait Castelsagrat, Beauville, Bajamont, Moncaut et Montagnac, et que des Génois battaient la campagne autour de la ville. Agen offrait son vin, c’était déjà bien assez.
Devant Aiguillon, les deux châteaux de Lunat et du Fossat se dressaient côte à côte sur l’éperon, au-dessus du confluent. Le premier, « occupé par les Anglais », écrira Philippe Lauzun dans la Revue de l’Agenais, joua « un rôle important » lors de ce « siège fameux » ; en partie démoli alors, il ne se releva jamais complètement de ses ruines. Dedans s’étaient enfermés des chevaliers d’Angleterre et de Gascogne, parmi lesquels Gautier de Mauny, que le comte de Derby y avait envoyé avec l’élite de ses gens.
Froissart, qui ne ménage jamais les superlatifs quand il s’agit d’armes, assure qu’il y eut là « le plus biel host et le plus biau siège » que l’on eût vu de longtemps au royaume de France, et il le peuple de « bien cent mil hommes » ; Siméon Luce, son éditeur, juge le chiffre évidemment exagéré et préfère celui de cinq mille hommes d’armes que donnent la plupart des manuscrits. Il fallait d’abord passer la rivière, « large, longe et parfonde ». Le duc commanda qu’un pont fût fait, « quoi qu’il coustast » ; plus de trois cents charpentiers y travaillèrent jour et nuit, et Gautier de Mauny, sortant en barque avec ses compagnons, vint à plusieurs reprises défaire l’ouvrage et laisser dans l’eau « des mors et des noiiés grant plenté ». Le pont fut enfin bâti ; l’assaut n’y gagna rien.
On fit venir de Toulouse huit des plus grands engins qui s’y trouvaient, on en charpenta quatre autres ; ceux du château en brisèrent six. Deux maîtres ingénieurs imaginèrent alors d’élever quatre « chats », hautes tours de bois, sur quatre fortes nefs qu’on mènerait jusqu’au pied des murs : les « martinets » des assiégés les écrasèrent à mi-rivière, et l’un d’eux sombra « au fons de l’aigue » avec les chevaliers qui l’habitaient.
Rien n’ébranlait pourtant la volonté du duc. Il avait déclaré qu’il ne partirait point, sauf si le roi son père le rappelait, qu’il n’eût pris le château ; et nul prince ni baron, dit Froissart, n’osait lui parler de lever le camp. Dans sa dernière rédaction, le chroniqueur, devenu vieux, a jugé cette constance d’un mot sévère : le duc ne tenait pas le siège pour ce que valait Aiguillon, mais « par droite herredrie et merancolie », par pur entêtement et humeur noire ; car, ajoute-t-il, on eût bâti quatre châteaux comme celui-là de ce que le siège coûta au royaume.
IIIILe poulain et le fossé
C’est dans une de ces escarmouches que le long siège faisait naître chaque jour que survint l’accident. Froissart en a laissé plusieurs récits, que les manuscrits ont diversement retouchés, et leur désaccord même est une leçon d’histoire.
« En traversant un fosset, li coursiers trebucha et chei et jetta le dit monsigneur Phelippe desous lui. » Froissart, Chroniques, livre I, § 289. Évocation.
Dans la première rédaction, Philippe de Bourgogne est « uns moult jones chevaliers et de grant volenté ». L’escarmouche commencée, il ne veut pas être des derniers ; il s’arme, monte un coursier « fort et rade », prend un raccourci à travers champs et pique des deux. La bête s’emballe et l’emporte malgré lui ; « en traversant un fosset », elle bronche, s’abat et le jette sous elle. Il fut si « confroissiés », si rompu, qu’il n’eut jamais depuis la santé, « et morut de ceste bleceure ». Le manuscrit d’Amiens fait du cheval un animal « orguilleus » qui s’abîme dans le fossé et roule sur son cavalier, et il salue dans le mort le plus puissant « de linaige, d’iretaige et de ricoise » de toute la France. Un autre manuscrit, enfin, ajoute un détail qu’on dirait inventé par un conteur : Philippe aurait demandé son coursier, et on lui aurait amené « ung jone poulain » qu’on venait de lui envoyer et qu’il n’avait jamais monté ; il le refusa d’abord, puis, voyant que les escarmouches « estoient trop belles », il n’eut pas la patience d’attendre qu’on lui en cherchât un autre. Le poulain, qui ne connaissait pas l’éperon, l’emporta dans le fossé.
Froissart et ses manuscrits
Une chute, quatre récits
- I
Première rédaction
- La monture
- « un coursier fort et rade »
- La chute
- « en traversant un fosset »
- La mort
- « morut de ceste bleceure »
- II
Manuscrit d’Amiens
- La monture
- « durement fors et rades et orguilleus »
- La chute
- « s’abusca parmi un fosset »
- La mort
- « morut assés briefment »
- III
Rédaction de Rome
- La monture
- « un coursier fort et rade durement »
- La chute
- « en traversant et sallant un fosset »
- La mort
- « dedens trois jours apriès »
- IV
Manuscrit B 6
- La monture
- « ung jone poulain » jamais monté
- La chute
- « l’enporta parmy ung fosset »
- La mort
- « dedens quinze jours »
Froissart, Chroniques, éd. S. Luce, t. IV, p. 3-4 et variantes p. 208-211.
Les versions ne s’accordent pas davantage sur l’agonie : le prince serait mort « assés briefment » selon l’une, « dedens trois jours » selon une autre, « dedens quinze jours » selon une troisième. Il faut laisser à Froissart ses couleurs, et retenir de lui ce qu’il a toujours su voir : un jeune homme impatient, une belle mêlée qu’on regarde de loin, une monture trop vive, et la terre qui se dérobe.
IIIIIITrois torches à Agen
C’est ici que la jurade d’Agen redresse la chronique. Siméon Luce, se fondant sur des pièces d’archives, avait cru que Philippe n’était mort que le 22 septembre 1346, après la levée du siège. Le registre des consuls lui donne tort : le vendredi 11 août, le corps du comte de Boulogne est déjà revenu d’Aiguillon, et la ville délibère sur ses obsèques. L’historien des ducs de Bourgogne, Ernest Petit, a tiré la conclusion que la délibération impose : Philippe était mort avant le 11 août. La date exacte de l’accident demeure inconnue ; la dernière rédaction de Froissart le place « environ la moienné d’aoust », et le registre d’Agen suffit à la démentir.
Le texte de la jurade ne dit pas si la messe fut chantée, ni où le corps reposa ensuite. Il dit seulement que la ville fournirait ses torches ou ses draps « quand Mossenhor de Normandia sera Agen per far cantar », le jour où le duc de Normandie viendrait faire chanter l’office. Petit, après Bertrandy, signale le duc devant Aiguillon le 9 août, à Agen le 12, de retour sous ses tentes le 13 : il est permis d’en déduire, sans pouvoir l’affirmer, que le service funèbre fut célébré à Agen le samedi 12 août 1346. Il y a quelque chose de poignant dans ce cortège de deuil entre deux assauts : le fils du roi de France quittant pour un jour le siège qu’il avait résolu de mener à terme, afin d’honorer son cousin germain dans une ville qui lui avait refusé ses hommes.
Le service funèbre d’Agen. Évocation : la cérémonie du 12 août est une déduction, non un fait attesté.
IVIV« Herredrie et merancolie »
Le siège ne survécut guère au prince. Les lettres du comte de Derby, que Luce a relevées, montrent qu’il fut levé le dimanche avant la Saint-Barthélemy, soit le 20 août 1346 : Édouard III avait débarqué en Cotentin, et le roi Philippe rappelait son fils. Six jours plus tard, la chevalerie française était taillée en pièces à Crécy. Les assiégés d’Aiguillon, sortant enfin de leurs murs, chevauchèrent sur l’armée qui se retirait et rentrèrent chargés de butin et de prisonniers ; et ce fut, selon Froissart, par l’un de ceux-ci qu’ils apprirent la grande défaite. Le chroniqueur prête à Gautier de Mauny une joie telle qu’il n’eût pas voulu, pour ces nouvelles, tenir « cent mille frans ».
Printemps 1346L’armée du duc de Normandie devant Aiguillon
20 août 1346Le camp abandonné
« Par droite herredrie et merancolie ; car on euist fait quatre tels castiaus que Agillon est, pour ce que li sièges cousta au roiaulme de France. »
Froissart, rédaction de Rome, sur l’obstination du duc de Normandie
Ainsi s’acheva le « plus beau siège » du royaume : par une retraite précipitée, un désastre au nord, et, dans un registre gascon, la mention de trois torches. Du château de Lunat, qui l’avait soutenu, il ne restait plus au XVIIIe siècle qu’une demeure remaniée que l’on appelait simplement le « Petit château ».
VVCe que pèse un fossé
On pourrait s’en tenir là, et ne voir dans la mort de Philippe qu’un de ces malheurs qui ponctuent les guerres. Mais l’histoire a de ces ironies qui ne se révèlent qu’avec le temps. Le duc Eudes IV mourut en 1349, et la Bourgogne passa à son petit-fils, un enfant, le fils du comte de Boulogne tombé devant Aiguillon : Philippe de Rouvres. Cet enfant mourut à son tour le 21 novembre 1361, non d’une chute de cheval comme on l’a souvent répété, mais de maladie, précise Ernest Petit. Avec lui s’éteignait la branche capétienne qui tenait la Bourgogne depuis le XIe siècle. Le roi Jean, celui-là même qui s’était acharné devant Aiguillon, recueillit le duché et le donna à son fils Philippe, que la postérité appelle le Hardi ; de lui sortirent Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire, ces grands ducs d’Occident dont la puissance fit trembler la France pendant un siècle.
Rien n’autorise à dire que, si le comte de Boulogne avait vécu, tout eût été autrement : les dynasties meurent de bien des manières, et l’histoire ne se refait pas avec des « si ». Mais il est permis de mesurer la distance qui sépare la cause de l’effet, et d’en concevoir quelque vertige. Un poulain qui ne connaissait pas l’éperon, un fossé dans les prés de la Garonne, une ville prudente qui marchandait ses cierges : tel fut, peut-être, le premier chaînon d’une histoire qui devait mener aux fastes de Dijon et au désastre de Nancy.
Aiguillon n’a gardé du siège ni monument ni inscription. La mémoire de ce jeune homme repose dans une page de chronique et dans quelques lignes de gascon, au détour d’un compte de rançon et d’une affaire de souquet. Il faut aimer les archives pour comprendre qu’elles savent parfois plus que les chroniqueurs, et que la grandeur d’une maison princière a pu tenir, un vendredi d’août, dans le prix de trois torches.
Fred Augé

